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Deux idées reçues sur les langues

La vieille idée que la langue des peuples contribue à structurer leur vision du monde est remise au goût du jour. Pourtant, elle ne résiste pas à l’examen. Un autre mythe a également la vie dure : celui que les langues non écrites sont condamnées à disparaître. Il n’en est rien, explique un linguiste.

À en juger par le succès de l’extrait du dernier livre de Guy Deutscher publié par le New York Times Magazine, ledit ouvrage est bien parti pour régaler des lecteurs toujours amateurs de cette idée séduisante : les langues des peuples déterminent leurs façons de penser – en d’autres termes, que la grammaire engendre les conceptions culturelles.

« Ouiiiiiiii ! », ai-je entendu dans une salle de conférence où un linguiste suggérait que si les locuteurs d’une langue indigène d’Amérique utilisaient des préfixes en lieu de mots pour désigner les actions consistant à mélanger, tâter, ou suçoter des aliments, c’était parce qu’ils étaient en « symbiose culturelle » avec ces actions. Mais n’aimons-nous pas tous tâter et sucer ? Ce serait formidable de pouvoir lier grammaire et façon de penser, mais cette idée relève du mythe.

Guy Deutscher a le mérite de rappeler que la version originelle de cette analyse ne tenait pas la route. Benjamin Lee Whorf (inspecteur de sécurité-incendie de son état) prétendait, dans les années 1930, que la langue hopi, ne pouvant exprimer les temps des verbes, engendrait chez ses locuteurs une conception cyclique du temps. Mais le hopi dispose de toutes sortes de mots et de suffixes qui permettent de préciser les temps des verbes, et l’idée selon laquelle cette langue serait le substrat d’une mentalité mystique a volé en éclats.

Deutscher pense néanmoins qu’une nouvelle catégorie de travaux est venue démontrer que la langue est bel et bien, finalement, à l’origine de nos schémas de pensée. Les groupes humains dotent leurs idiomes de structures grammaticales qui déterminent des « façons de voir le monde » remarquablement différentes les unes des autres. Il aime notamment à citer l’exemple de ces peuples qui expriment la notion de direction non pas en termes de devant/derrière, mais de nord/sud/est/ouest. Dans leurs langues, on ne dit pas « devant moi », mais « à l’ouest de moi » – donc si l’on fait demi-tour après avoir dit qu’un objet se trouvait « face à soi », là où nous-mêmes dirions que cet objet est désormais « derrière nous », les locuteurs de ces idiomes continuent à dire qu’il se trouve « à leur ouest ».

 

Du rapport entre vocable et vision du monde

Parfait. Mais est-ce en raison de leurs langues que ces peuples sont plus sensibles à l’orientation qu’à la position ? Ne serait-ce pas plutôt leur culture, comme on le soupçonne intuitivement, qui privilégie l’orientation, influençant en retour leur langue ? Les Américains disposent d’un vocabulaire pléthorique en matière de psychologie – complexe, affect, syndrome, surmoi, compensation, etc. Mais qui soutiendrait que c’est là un effet de la langue anglaise ? Ce genre de théorie est digne d’un anthropologue martien trop obnubilé d’exotisme pour percevoir, ou accepter, la prosaïque vérité.

Dans son livre, Deutscher tente d’écarter ces objections en faisant valoir que des groupes ethniques contigus à ceux qui pensent en termes d’orientation, quoique culturellement semblables, utilisent souvent les notions de devant/derrière, comme nous. Mais cela montre seulement que deux cultures voisines peuvent présenter des différences. Les locuteurs de langues comportant des genres seraient, paraît-il, enclins à assigner aux objets désignés par des vocables féminins des voix plus haut perchées qu’à ceux dotés d’un vocable masculin. Une Française serait ainsi plus susceptible d’imaginer LA table (féminin) avec la voix de Meryl Streep. D’accord, mais est-ce là une « façon de voir le monde » ? La Française s’imagine-t-elle les tables comme des dames ? Demandez-le-lui : la réponse est non. Autre exemple : dans de nombreuses langues c’est le même adjectif – disons, le blert – qui désigne le bleu et le vert. Et leurs locuteurs distinguent en effet le bleu du vert un tout petit peu moins vite que ne le font les anglophones. Est-ce pour autant une « vision du monde » ? [Lire « La mer est rouge comme une violette », Books, n° 16, septembre 2010]

Pourtant, les comptes rendus du livre que j’ai lus pourraient conduire à imaginer qu’il existe des peuples pensant, par exemple, que les bateaux se font la barbe [quand ils se rasent lors de régates]. La raison en est que certaines langues ont une grammaire plus riche que d’autres. Considérez la langue pensant en termes nord/sud comme porteuse d’une « vision du monde » en soi, puis comparez-la à une langue plus télégraphique, comme le chinois, sans terminaisons ni tout ce qui complique tant les grammaires. Il y a quelques décennies, un chercheur avait émis l’idée qu’en faisant dépendre du contexte la différence entre « Si vous voyez » et « Si vous deviez voir », le chinois rendait ses locuteurs moins sensibles à la notion d’« hypothétique » que les anglophones. Je n’ai même pas besoin de décrire la réaction qu’a suscitée cette hypothèse – il suffit de dire que personne n’a proféré le moindre « Ouiiiiiiii » !

Autre sujet de dispute. Régulièrement, les médias nous disent que le yiddish se meurt, en ceci que la littérature yiddish se vend de moins en moins. Effectivement. Bien que des étudiants apprennent cette langue à l’université, et qu’il y ait un bon nombre d’associations et de projets cherchant à la préserver, certains considèrent que l’existence même de telles initiatives indique que le yiddish ne renaîtra jamais véritablement (la résurrection de l’hébreu demeurant une exception). Mais quid des centaines de milliers de gens dont le yiddish est la langue quotidienne depuis des décennies – j’ai nommé les juifs hassidiques ? 90 % des quelque 13 000 habitants de la ville hassidique de Kiryas Joel, dans l’État de New York, parlent yiddish à la maison. Et ils ont tendance à avoir des familles très nombreuses. De nombreux enfants sont donc élevés dans cette langue. Selon le dernier recensement, de 2006, 150 000 personnes parlent le yiddish chez eux, aux États-Unis. On peut ajouter 20 000 locuteurs supplémentaires au Canada, et beaucoup d’autres dans le reste du monde.

 

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D’où vient donc cette idée que le yiddish agonise ? De l’idée qu’une langue n’existe réellement que si elle prospère à l’écrit. Mais c’est une illusion née de l’invention de l’imprimerie, il y a quelques siècles à peine. Il existe à peu près 6 000 langues dans le monde, et seules 200 d’entre elles sont écrites ; 5 800 sont donc uniquement orales – mais allez dire à leurs locuteurs que la langue qu’ils ont apprise sur les genoux de leur maman n’existe pas « réellement » !

J’étudie en ce moment un idiome hybride anglo-néerlando-africano-portugais, parlé par 20 000 descendants d’esclaves ayant fui dans la jungle du Suriname. Il est écrit uniquement par les linguistes et les missionnaires. Cependant, le nombre de ses locuteurs reste relativement stable. Le saramaccan – c’est son nom – n’est pas menacé ; il existe bien « réellement ».

Je sais ce qu’est une langue vraiment en voie de disparition : celle d’une tribu indigène d’Amérique, qui n’est plus parlée que par des personnes de plus de 50 ans, et dont les jeunes ne connaissent que quelques mots. C’est le cas de la plupart des idiomes des peuples indiens d’Amérique, ou des Aborigènes d’Australie. Les langues meurent bel et bien. Mais ce n’est pas le cas du yiddish. Des langues comme le navajo pourraient envier sa bonne santé !

Le langage est vraisemblablement contemporain de l’origine de notre espèce, il y a 150 000 ans. L’écriture, elle, a surgi il y a 5 500 ans seulement. Autrement dit, si l’on mesurait l’existence du langage sur une journée, l’écriture ne serait apparue qu’un peu après 23 h 00. Une langue, c’est ce que les gens parlent. Prétendre que la robuste persistance du yiddish chez les hassidiques est « irréelle » revient à dire, si l’on y réfléchit, qu’ils sont eux-mêmes, en quelque sorte, « irréels. » Cela pourrait nous attirer un : « Geh kaken oifen yam ! » (« Va te faire voir ailleurs ! (1) »).

Nous sommes également très troublés par cette chose étrange : alors que les Blancs prennent le mot « nègre » pour le plus tabou de la langue anglaise, les Noirs l’utilisent abondamment entre eux. On pense généralement qu’il s’agit là d’un phénomène récent, peut-être lié au rap. Tout le monde s’accorde en effet à considérer que les Noirs ne se désignent entre eux comme « nègres » que depuis environ vingt-cinq ans. Mais c’est faux. L’utilisation du mot « nègre » par les Noirs n’est pas propre à notre époque. Il se trouve simplement que la généralisation d’un certain type de musique a rendu le phénomène plus visible à l’extérieur de la communauté noire américaine.

Dans les années 1930, l’anthropologue et romancière Zora Neale Hurston (2), dans Mules and Men, a recueilli des contes populaires noirs fourmillant d’exemples où les Noirs eux-mêmes se traitent amicalement de « nègres » ; et le livre a fait l’objet d’une excellente critique dans The Crisis, la publication officielle de la National Association for the Advancement of Colored People, [« Société pour l’avancement des gens de couleur »]. Zora Hurston elle-même avait pris Big Nigger pour titre temporaire de son roman (autobiographique !) Jonah’s Gourd Vine.

On peut remonter encore plus avant. Voici les paroles d’une chanson écrite en 1898 par l’écrivain noir Paul Laurence Dunbar, pour une comédie musicale composée par Will Marion Cook, un artiste noir, moustachu et ombrageux – il avait fracassé son violon quand un critique blanc l’avait qualifié de « meilleur violoniste de couleur ». Pourtant, elles font un large usage du mot coons (3), « ratons laveurs », également utilisé pour désigner les Noirs des plantations du Sud : « Les ratons échauffés se dandinent / Les beaux ratons se trémoussent / Les ratons farouches sont prêts pour la bagarre. »

 

Le rapport des Noirs au mot « nègre »

Les Noirs se pliaient ainsi aux desiderata des Blancs ? Hypothèse tentante et logique. Mais il ne faut pas se représenter les gens qui vivaient il y a cent ans comme nos copies conformes, Internet en moins et l’élégance vestimentaire en plus. Au sortir de la première de la comédie musicale où ces paroles avaient été chantées, Cook se félicitait de ce que les Noirs avaient enfin mis le pied à Broadway, et proclamait qu’il s’agissait d’un des plus grands moments de sa vie. Et si nous savons précisément ce que pensaient les gens comme Cook, c’est grâce aux anciens numéros des journaux noirs de l’époque.

Sylvester Russell, le principal critique dramatique du Freeman, d’Indianapolis, organisateur d’un des premiers sit-in, soixante ans avant qu’ils ne deviennent monnaie courante, en savait long sur le racisme. Il n’utilisait pas le mot « nègre », mais on le voit noter au détour d’un article en 1904 que « la race noire n’a rien contre le mot coon ». Et à son époque, ace boon coon (4) était une expression argotique couramment utilisée par les Noirs pour dire « meilleur ami ».

Bien sûr, le mot était à l’époque aussi controversé que nigger (« nègre ») aujourd’hui. En 1905, Russell interviewa le grand compositeur noir de comédies musicales Bob Cole, une superstar de l’époque, qui s’attachait à montrer aux Blancs la dignité des Noirs en apparaissant sur scène en smoking et en écrivant de superbes chansons plutôt « distinguées ». Selon Cole, donc, le mot coon était « plein de sous-entendus » et devait « être très vite éliminé. » En revanche, il ne trouvait rien à redire à darkey (« noiraud ») !

Ce qu’il faut retenir de cette lexicographie ethnique de l’âge des becs de gaz, c’est, tout simplement que, plus ça change (5)… Nous pensons n’avoir entendu les Noirs employer le mot « nègre » que « récemment » parce que le rap n’est lui aussi que d’apparition « récente », à l’instar des shows noirs à la télévision et des comédies noires au cinéma. Avant, il en allait de même, mais en catimini, c’est-à-dire dans le langage parlé – toujours aussi florissant, que ce soit dans les rues de Detroit ou de Kiryas Joel.

 

Cet article est paru dans The New Republic en septembre 2010. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1| Littéralement : « Va ch… dans l’océan ! »
2| De Z.N. Hurston, on peut lire en français Des pas dans la poussière. Autobiographie d’une petite fille d’esclaves (Éditions de l’Aube, 2008, traduit par Françoise Brodsky) et certains romans, dont Une femme noire (chez le même éditeur).
3| Coon (raton laveur) était une épithète désobligeante pour désigner les Noirs, utilisée dans le sud des États-Unis.
4| Ou old time boon coon (boon = proche).
5| En français dans le texte. Proverbe français passé dans la langue anglaise..

Pour aller plus loin

Roland Breton, Atlas des langues du monde, Autrement, 2003. Par un géographe.
Claude Hagège, Dictionnaire amoureux des langues, Plon/Odile Jacob, 2009. Pour découvrir ce que les langues permettent vraiment de faire, de dire et de comprendre. Par le célèbre linguiste, professeur au Collège de France.
Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Odile Jacob, 2002. Un livre manifeste contre la disparition accélérée des langues à l’époque contemporaine.
LE LIVRE
LE LIVRE

À travers le mur du langage. Pourquoi le monde semble différent dans d’autres langues de Guy Deutscher, Heinemann, 2010

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