Deux idées reçues sur les langues
par John McWhorter

Deux idées reçues sur les langues

La vieille idée que la langue des peuples contribue à structurer leur vision du monde est remise au goût du jour. Pourtant, elle ne résiste pas à l’examen. Un autre mythe a également la vie dure : celui que les langues non écrites sont condamnées à disparaître. Il n’en est rien, explique un linguiste.

Publié dans le magazine Books, mai 2011. Par John McWhorter
À en juger par le succès de l’extrait du dernier livre de Guy Deutscher publié par le New York Times Magazine, ledit ouvrage est bien parti pour régaler des lecteurs toujours amateurs de cette idée séduisante : les langues des peuples déterminent leurs façons de penser – en d’autres termes, que la grammaire engendre les conceptions culturelles. « Ouiiiiiiii ! », ai-je entendu dans une salle de conférence où un linguiste suggérait que si les locuteurs d’une langue indigène d’Amérique utilisaient des préfixes en lieu de mots pour désigner les actions consistant à mélanger, tâter, ou suçoter des aliments, c’était parce qu’ils étaient en « symbiose culturelle » avec ces actions. Mais n’aimons-nous pas tous tâter et sucer ? Ce serait formidable de pouvoir lier grammaire et façon de penser, mais cette idée relève du mythe. Guy Deutscher a le mérite de rappeler que la version originelle de cette analyse ne tenait pas la route. Benjamin Lee Whorf (inspecteur de sécurité-incendie de son état) prétendait, dans les années 1930, que la langue hopi, ne pouvant exprimer les temps des verbes, engendrait chez ses locuteurs une conception cyclique du temps. Mais le hopi dispose de toutes sortes de mots et de suffixes qui permettent de préciser les temps des verbes, et l’idée selon laquelle cette langue serait le substrat d’une mentalité mystique a volé en éclats. Deutscher pense néanmoins qu’une nouvelle catégorie de travaux est venue démontrer que la langue est bel et bien, finalement, à l’origine de nos schémas de pensée. Les groupes humains dotent leurs idiomes de structures grammaticales qui déterminent des « façons de voir le monde » remarquablement différentes les unes des autres. Il aime notamment à citer l’exemple de ces peuples qui expriment la notion de direction non pas en termes de devant/derrière, mais de nord/sud/est/ouest. Dans leurs langues, on ne dit pas « devant moi », mais « à l’ouest de moi » – donc si l’on fait demi-tour après avoir dit qu’un objet se trouvait « face à soi », là où nous-mêmes dirions que cet objet est désormais « derrière nous », les locuteurs de ces idiomes continuent à dire qu’il se trouve « à leur ouest ».   Du rapport entre vocable et vision du monde Parfait. Mais est-ce en raison de leurs langues que ces peuples sont plus sensibles à l’orientation qu’à la position ? Ne serait-ce pas plutôt leur culture, comme on le soupçonne intuitivement, qui privilégie l’orientation, influençant en retour leur langue ? Les Américains disposent d’un vocabulaire pléthorique en matière de psychologie – complexe, affect, syndrome, surmoi, compensation, etc. Mais qui soutiendrait que c’est là un effet de la langue anglaise ? Ce genre de théorie est digne d’un anthropologue martien trop obnubilé d’exotisme pour percevoir, ou accepter, la prosaïque vérité. Dans son livre, Deutscher tente d’écarter ces objections en faisant valoir que des groupes ethniques contigus à ceux qui pensent en termes d’orientation, quoique culturellement semblables, utilisent souvent les notions de devant/derrière, comme nous. Mais cela montre seulement que deux cultures voisines peuvent présenter des différences. Les locuteurs de langues comportant des genres seraient, paraît-il, enclins à assigner aux objets désignés par des vocables féminins des voix plus haut perchées qu’à ceux dotés d’un vocable masculin. Une Française serait ainsi plus susceptible d’imaginer LA table (féminin) avec la voix de Meryl Streep. D’accord, mais est-ce là une « façon de voir le monde » ? La Française s’imagine-t-elle les tables comme des dames ? Demandez-le-lui : la réponse est non. Autre exemple : dans de nombreuses langues c’est le même adjectif – disons, le blert – qui désigne le bleu et le vert. Et leurs locuteurs distinguent en effet le bleu du vert un tout petit peu moins vite que ne le font les anglophones. Est-ce pour autant une « vision du monde » ? [Lire « La mer est rouge comme une violette », Books, n° 16, septembre 2010] Pourtant, les comptes rendus du livre que j’ai lus pourraient conduire à imaginer qu’il existe des peuples pensant, par exemple, que les bateaux se font la barbe [quand ils se rasent lors de régates]. La raison en est que certaines langues ont une grammaire plus riche que d’autres. Considérez la langue pensant en termes nord/sud comme porteuse d’une « vision du monde » en soi, puis comparez-la à une langue plus télégraphique, comme le chinois, sans terminaisons ni tout ce qui complique tant les grammaires. Il y…
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Commentaires

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  1. mousnierlompre dit :

    Books, je vous aime.

  2. Pierre Cormon dit :

    Dire « les langues déterminent la manière de penser » est en effet très schématique. Mais il me semble évident qu’il y a des rapports entre les deux. L’anglais n’a qu’une seule manière de dire « je » et « tu/vous ». Le thaï en a une douzaine pour chacun de ces pronoms. Une personne qui engage une conversation en thaï doit donc immédiatement situer son interlocuteur en fonction de sa position sociale/hiérarchique et du niveau de familiarité qu’il convient d’adopter. Cela oblige à utiliser une grille d’analyse dont on n’a pas besoin en parlant anglais – ou beaucoup moins. Il ne s’agit peut-être pas d’une vision du monde mais bien d’une vision des rapports sociaux.
    On peut certes répondre que cela vient de la culture et pas de la langue, mais s’agit-il vraiment de domaines étanches ? Dans cet exemple, la culture s’exprime par des phénomènes indiscutablement linguistiques que sont les pronoms.