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Dominique Finon : « Énergies renouvelables ? Les élites cèdent à la bien-pensance »

La volonté de la France de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité et d’augmenter celle des renouvelables ne se justifie ni économiquement ni écologiquement. Ces objectifs révèlent surtout l’influence des groupes d’intérêts sur les élus européens.


© Xinhua / Réa

« Les risques associés au nucléaire sont connus: l’accident, avec ses impacts sur les travailleurs et les populations, et la question de la gestion des déchets », rappelle Dominique Finon. Ici la centrale de Taishan, en Chine.

Dominique Finon est économiste des marchés électriques et des politiques énergie-climat. Directeur de recherche émérite au CNRS, il occupe également la chaire European Electricity Markets à la fondation de l’université Paris-Dauphine et dirige le Laboratoire d’analyse économique des réseaux et des systèmes énergétiques.

 

 

Une complète « neutra­lité carbone » en 2050 : tel est désormais l’objectif officiel de la Commission européenne et de la France. Un pari réaliste ?

C’est d’abord un objectif symbolique qui montre que l’Union européenne – et à sa suite les États membres – prend très au sérieux son engagement d’être à la tête de la lutte contre le réchauffement climatique. Cela donne un cap pour les actions qu’il faut mener. Mais c’est incroyablement ambitieux : cet engagement impliquerait la mise en place d’une véritable économie de guerre avec des desseins très volontaristes par secteur. Par rapport à ce qui avait déjà été acté, cela signifierait une réduction de 27 % supplémentaires en dix ans, alors qu’on a déjà eu du mal à atteindre une baisse de 23 % en trente ans (1990-2020). De plus, l’objectif de neutralité carbone passe sous silence que les derniers 20 à 30 % d’émissions à effacer seront de plus en plus coûteux. Ce projet prétendument mobilisateur est porteur de coûts et provoquera de nombreuses déceptions.

 

 

En attendant 2050, la France projette de ramener à 50 % la part du nucléaire dans le secteur électrique d’ici à 2035. Pourquoi 50 % ? Pourquoi pas 0 %, comme en Allemagne dès 2022, ou, au contraire, 80 % puisque l’énergie nucléaire ne produit pas de CO2 ?

Cet objectif, auparavant placé en 2025, était le fruit d’un compromis politique entre socialistes et Verts lors de l’arrivée au pouvoir de François Hollande, en 2012. Il n’avait de justification ni en termes économiques, ni en termes de réduction des émissions, puisque la production électrique actuelle est à 95 % décarbonée. Les décideurs soulignaient l’intérêt d’une diversification du mix électrique pour limiter les risques associés à une forte spécialisation nucléaire et faire de la place aux EnR (énergies renouvelables). Mais, effectivement, si les risques technologiques associés à une dépendance à 75 % du nucléaire, comme aujourd’hui, étaient vraiment tels qu’il faille coûte que coûte réduire la part du nucléaire et forcer le développement des énergies renouvelables par des subventions, pourquoi s’en tenir à 50 % ?

 

 

Vous parlez de « forcer le développement des énergies renouvelables ». La France s’est en effet donné comme ambition de faire monter la part de ces industries à 40 % de la production électrique. Qu’est-ce qui justifie ces 40 % ?

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Rien, ni en termes de réduction des émissions de CO2 ni économiquement. Le secteur électrique français étant déjà décarboné à 95 %, rehausser la part des EnR ne change rien. Or on ne s’interroge guère sur l’intérêt de forcer le développement des énergies intermittentes par des subventions. Beaucoup pensent aujourd’hui qu’il sera économique, car l’éolien et le photovoltaïque viennent de connaître des baisses de coût spectaculaires, les rapprochant du niveau du prix moyen du marché électrique, qui est de 50 à 60 €/MWh (euros par mégawatt­heure), tandis que le nouveau nucléaire passe une phase très difficile de réapprentissage. Mais personne ne semble reconnaître que le nucléaire existant rénové pour dix à vingt ans produirait à 35 à 40 €/MWh avec un niveau de sûreté rehaussé. Personne ne parle non plus des dispositifs d’appui nécessaires pour compenser un système électrique intermittent et non stockable. Il y a donc un loup quelque part, qu’il est permis de cacher grâce à la grande complexité de l’économie du système électrique.

 

 

S’il y a un « loup », comme vous dites, quel est-il ?

Ce n’est pas le prix de revient du mégawattheure produit par une technique électrique qui compte en premier, mais la valeur économique des productions et des services qu’elle offre dans le système. Il y a un monde entre une centrale pilotable à la demande, ce qui est le cas de l’hydraulique, du nucléaire et du thermique, et un équipement éolien ou solaire qui produit de façon intermittente et anarchique, sans égard pour la demande exprimée heure par heure sur le marché. La valeur économique produite n’est pas du tout la même.

 

De plus, l’écart de valeur s’accroît à mesure que s’ajoutent des capacités d’éolien et de photovoltaïque dans le système. Les éoliennes d’un côté, les fermes solaires de l’autre ont tendance à produire en même temps quand le vent souffle ou quand il fait beau, ce qui se traduit par une baisse de prix sur les marchés de l’électricité. Il s’ensuivra des épisodes de plus en plus nombreux de prix nuls : un huitième de l’année avec 50 % d’énergies intermittentes, un tiers avec 75 %. Sans dispositifs d’appui, cette baisse de valeur fera que, à partir d’une certaine part d’EnR dans le système, les industriels ne pourront plus couvrir leurs coûts d’investissement et il n’y aura plus de nouvelles installations.

 

 

Existe-t-il un seuil à partir duquel les énergies renouvelables ne sont pas rentables ?

Oui, mais cela dépend des pays. Dans les exercices de modélisation où l’on simule la création d’un système électrique à partir de zéro, cette part optimale est faible lorsque l’option nucléaire est ouverte, ce qui est le cas en France : de l’ordre de 10 à 15 % selon que l’on recourt ou pas à des stockages, et ce avec des coûts réalistes de 50 à 60 €/MWh pour l’éolien et le photo­voltaïque et de 75 €/MWh pour le nouveau nucléaire. Dans les pays qui ont abandonné l’option nucléaire, comme l’Allemagne, elle est au maximum de 50 %, même avec une taxe carbone très élevée de 100 €/t CO2 (euros par tonne de CO2). Donc, même dans ces pays, il y a un vrai problème quand l’objectif explicite est de pousser le développement des énergies intermittentes jusqu’à 90 % voire 100 % de part de production vers 2050.

 

Si l’on dépasse ce seuil en utilisant des dispositifs d’appui aux renouvelables, les coûts d’ensemble du système croissent sensiblement. Un exercice de l’OCDE montre que, dans les pays gardant l’option nucléaire ouverte, si, par des dispositifs de subventions, la part des énergies intermittentes atteint 80 %, le coût de fourniture de l’électricité sera 75 % plus élevé que dans un scénario où les renouvelables ne dépassent pas le seuil optimal. Ce qui est inquiétant, dans cette histoire, c’est qu’en France on développe à l’aveugle les renouvelables sur la base de dispositifs de subventions sans trop ­s’interroger.

 

 

Derrière tout cela, n’est-ce pas la question du nucléaire qui se joue ?

À suivre les discours actuels, la part de production d’électricité par les renouvelables passerait de 23 % en 2020 à 40 % en 2030. On risque d’atteindre 60 % en 2040 et de 80 à 90 % en 2050, comme les États qui rejettent le nucléaire, Allemagne en tête. Sous les applaudissements de Bruxelles, fortement influencé par ces pays. Nous sommes dans une logique qui conduit de façon subreptice à l’abandon progressif de l’option nucléaire. Il faudrait en changer bientôt pour qu’en Europe le nucléaire puisse être placé sur le même plan que les EnR dans les pays qui choisissent de ne pas l’abandonner.

 

Ceux qui, parmi les élites françaises, sourient béatement aux groupes d’intérêts constitués autour des renouvelables contribuent au travail de sape de l’option nucléaire menée par les experts écologistes et anti­nucléaires et les ONG environnementalistes qui dictent la bien-pensance actuelle.

 

 

Tout de même, ne peut-on pas dire que le nucléaire est complémentaire des EnR et non pas concurrent, contrairement à ce que vous laissez entendre ?

On pourrait le penser en voyant qu’on adapte les tranches nucléaires pour suivre les variations de production des EnR quand celles-ci produisent beaucoup en même temps. Mais, comme source de flexibilité, ce n’est pas l’idéal par rapport à l’hydraulique et aux turbines à gaz, qui ont un fonctionnement très souple. De plus, une telle solution ne va pas rehausser la valeur économique des EnR par rapport au nouveau nucléaire, et encore moins par rapport au nucléaire rénové. Il s’agit davantage d’une adaptation du parc nucléaire aux contraintes imposées au système électrique par la production variable des EnR développées à grande échelle. C’est comme si l’on soumettait le nucléaire à l’objectif purement politique de développer les EnR dans le seul but de les développer.

 

 

Peut-on comparer les risques associés au nucléaire et ceux qui sont associés aux énergies renouvelables ?

Eh bien, parlons-en, mais en élargissant la question aux impacts environnementaux de chacune des deux options. Les risques associés au nucléaire sont bien connus : l’accident, avec ses impacts sur les travailleurs et les populations, et, bien sûr, la sempiternelle question de la gestion des déchets, qui, selon les opposants, ne pourra jamais être résolue au regard de l’échelle du temps géologique pendant lequel il faudrait contrôler certains d’entre eux. Le problème avec ces deux types de risque est que, dans le processus politique, ce n’est pas le risque objectivé qui compte, mais le danger tel qu’il est perçu et dans lequel se mêle une bonne dose d’irrationnel. Le jeu médiatique entretient, voire attise ce problème en jouant sur l’émotionnel, sans parler de la plaie des réseaux sociaux qui s’y est ajoutée récemment. Depuis l’accident de Fukushima, tous les médias sont dans la défiance à l’égard du nucléaire. Aussi ne sera-t-il sera jamais suffisant de montrer que la régulation de la sûreté nucléaire en France, à la fois indépendante et compétente, est la plus sévère du monde, et que toutes les difficultés, même les plus improbables en la matière, sont envisagées et traitées en profondeur. Il ne sera pas non plus suffisant de faire observer que, dans plusieurs pays – la Suède, la Finlande, le Canada –, des solutions de stockage définitif ont été reconnues comme sûres et adoptées démocratiquement après un débat apaisé.

 

Quant à l’impact des programmes éoliens sur les paysages, la faune et les riverains, il n’est pas de même nature que les risques nucléaires, mais il n’est pas négligeable, comme en témoignent les nouvelles difficultés rencontrées par les projets d’éolien à terre en Allemagne et au Danemark, pays phares en ce domaine. Ces raisons de blocage seront accrues par l’effet d’emprise au sol de ces énergies de faible densité de production. Selon les projections de l’Ademe, une production de 100 TWh (térawattheures), le cinquième de la demande totale, par des éoliennes exigerait 6 000 kilomètres carrés de surface disponible ; des tranches nucléaires produisant la même quantité d’électricité ne mobiliseraient que 60 kilomètres carrés.

 

 

En quoi l’industrie nucléaire se distingue-t-elle de celle des renouvelables ?

L’économie des renouvelables est aussi capitalistique que celle du nucléaire, mais les renouvelables s’inscrivent bien mieux dans les critères du capitalisme financiarisé. Les projets sont de moindre dimension, à réalisation plus rapide et moins exposés à un risque réglementaire et politique. Il y a un problème, tout de même : les renouvelables ne prospèrent que sur la base de dispositifs de subventions qui garantissent les revenus des promoteurs et reportent les risques de l’investissement sur l’État.

 

Quant au nucléaire, il est dans une phase difficile de réapprentissage dans les pays de l’OCDE, ce qui se traduit par l’allongement considérable des délais de construction et l’explosion des devis de départ. Ce n’est vraiment pas bon pour les financiers. Mais est-ce une raison pour condamner sans appel cette industrie décarbonée dont les équipements de production sont pilotables et peuvent produire à pleine puissance presque toute l’année ?

 

 

Pourquoi l’accord de Paris sur le climat exclut-il le nucléaire de la liste des technologies bas carbone ?

C’est le même problème qu’au sein de l’Union européenne, où le nucléaire n’a pas acquis le statut de technologie bas carbone. À ce titre, il devrait pourtant être autant soutenu que les renouvelables. Les pays qui rejettent le nucléaire pour des raisons idéologiques ont été et sont très influents – sur le plan mondial comme en Europe – pour empêcher qu’il soit traité sur un pied d’égalité. Les pays qui maintiennent l’option nucléaire ont mauvaise presse ; ils ne cherchent pas non plus à imposer leur point de vue, car ils sont aussi travaillés par des dissensions internes.

 

 

Pourquoi la droite est-elle dans l’ensemble plus critique que la gauche à l’égard des éoliennes ?

C’est probablement dû à une croyance plus forte dans les bienfaits du nucléaire, notamment en termes d’indépendance énergétique. Cela lui fait regarder les renouvelables avec condescendance. De plus, la réussite du programme nucléaire français vient des choix des gouvernements de droite des années 1960 et 1970. La droite n’est pas non plus aussi attirée que certains à gauche par les vertus de la décentralisation. Or beaucoup ne considèrent les renouvelables, à tort d’ailleurs, que comme des énergies décentralisées.

 

 

— Propos recueillis par Books.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Trajectoires d’évolution du mix électrique 2020-2060 de Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), Cette étude a été réalisée pour le compte de l’Ademe par Artelys, avec l’appui d’Énergies demain, 2018

ARTICLE ISSU DU N°0105

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