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D’un exode l’autre

On l’oublie souvent, l’exode de 1940 s’est nourri de la mémoire collective des déplacements de population qui s’étaient déjà produits en 1914. Mais la débâcle reste un événement unique. En jetant plus de huit millions de réfugiés sur les routes de France, en pleine désintégration de l’État, elle a définitivement discrédité la IIIe République.

Étrange exode, sans Terre promise ni Moïse. Pourtant, en ce mois de mai 1940, le terme d’« exode » s’est immédiatement imposé en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Il paraissait sans doute le mieux à même de rendre les proportions bibliques de cette marée humaine. L’historienne Hanna Diamond parle à cet égard du plus important déplacement de population jamais observé jusqu’alors. Dès le 10 mai, au premier jour de l’offensive hitlérienne contre la France et le Benelux, les civils ont commencé à fuir les zones de combat potentielles. Et, au plus fort de la crise (entre la fin mai et la mi-juin 1940), il y avait environ 8 millions de réfugiés français, néerlandais, belges et autres sur les routes, même si aucun chiffre précis n’a jamais pu être établi. En comptant les témoins, les familles des déplacés et ceux qui leur ont porté secours, c’est la majorité de la population française qui fut directement ou indirectement concernée. L’embouteillage monstre qui se forma à partir de la mi-mai dans l’ouest de la France, mêlant piétons épuisés, charrettes bondées, tacots aux toits chargés de matelas, berlines de luxe et soldats en déroute, s’est révélé le symbole le plus saisissant de la débâcle du pays. Observant la scène depuis son avion, un certain Antoine de Saint-Exupéry, pilote de l’armée française, songea à un pressoir qui aurait « fait couler un peuple entier le long des routes, comme un jus noir ». Bientôt, une grande partie de ce peuple accueillerait avec soulagement la figure paternelle du maréchal Pétain.

Fleeing Hitler est le premier livre en anglais à offrir une vue d’ensemble de cet événement – et l’un des meilleurs qui lui ont été consacrés, toutes langues confondues (1). Hanna Diamond y affirme que l’exode de 1940 fut sans précédent. Par son ampleur et ses conséquences politiques, c’est tout à fait vrai. Mais les civils ont toujours fui les champs de bataille. Le spectacle pathétique des réfugiés tentant d’échapper aux armées ennemies, leur maigre bien sous le bras, appartient à l’imagerie de la souffrance humaine depuis la nuit des temps. Que l’on songe par exemple à 1812, avec l’évacuation de Moscou à l’approche de Napoléon, ou à la dévastatrice guerre de Trente Ans, commencée en 1618.

Mais, quand éclata la Première Guerre mondiale, les conflits avaient changé de dimension, impliquant désormais des régions bien plus vastes et engendrant des destructions bien plus considérables qu’avant. L’exode d’août et septembre 1914 – les journalistes de l’époque utilisaient déjà le terme –, qui vit les civils fuir l’invasion allemande en Belgique et dans le nord de la France, a atteint des proportions comparables à celles de 1940 : environ 1 million de Belges ont alors gagné la Hollande (pays neutre), dont 100 000 y sont restés pendant toute la durée de la guerre. 250 000 de leurs compatriotes ont rejoint l’Angleterre, tandis que d’autres sont passés en France, où la population locale est venue grossir leurs rangs.

 

Rumeurs de bébés mutilés

L’ardent désir de fuir était alimenté par la rumeur des atrocités que commettaient les soldats allemands, des bruits qui seront pour la plupart démentis et attribués à la propagande alliée après la guerre. John Horne et Alan Kramer, professeurs au Trinity College de Dublin, ont brillamment fait la lumière sur le sujet il y a quelques années dans leur ouvrage 1914, les atrocités allemandes. Les récits de viols de masse et de bébés aux mains coupées étaient pour la plupart – sinon tous – imaginaires, et les Alliés ont bel et bien instrumentalisé ces fables. Mais la violence des soldats allemands contre les civils de Belgique et du nord de la France est attestée. Persuadé que des civils armés (les francs-tireurs) avaient harcelé les troupes depuis l’arrière, en 1870, le haut commandement germanique avait préparé les hommes à rencontrer une résistance de la population et à réagir durement. Ce type de procédé étant contraire aux lois de la guerre, leur avait-on expliqué, ils pouvaient la réprimer en toute bonne conscience. Dans le feu et la confusion de la bataille, pensant qu’on leur tirait dessus depuis les greniers et les clochers, certains avaient incendié des villages et tué leurs habitants, parfois avec une rage décuplée par la panique.

Environ 6 000 civils belges et français ont ainsi péri entre août et septembre 1914, au cours de 129 incidents dits majeurs – ayant fait plus de dix morts – et d’une multitude d’incidents dits mineurs. Les soldats allemands protestants ont souvent désigné les prêtres catholiques comme les meneurs supposés. Mais ils n’ont pas épargné les femmes et les enfants, soupçonnés de mutiler les morts et les blessés ennemis. En 1945, les autorités du Reich accusaient encore le gouvernement belge d’avoir ordonné la résistance civile en 1914 et justifiaient au nom de la légitime défense les massacres de l’époque. Horne et Kramer n’ont trouvé aucun élément pour étayer cette thèse. Il semble que, dans certains cas, les tirs isolés à l’origine des incidents aient été le fait d’autres soldats allemands, parfois en état d’ivresse. Nous savons bien, aujourd’hui, que n’importe quel combattant sous n’importe quel drapeau – y compris la bannière étoilée – est capable de commettre dans un moment de panique des exactions contre un ennemi diabolisé.

Tout cela mérite qu’on s’y attarde, tant l’exode de 1940 fut directement lié à la mémoire collective des événements de 1914, comme le relève Diamond. Les habitants d’Orchies, un village du Nord incendié au début de la Grande Guerre, ont quitté leurs maisons tout juste reconstruites le jour même de l’invasion, alors que les combats étaient encore loin. Et Simone de Beauvoir raconte dans ses Mémoires que les macabres histoires de bébés aux mains coupées ont alors resurgi. La fuite a également été encouragée par les souvenirs – bien réels, ceux-là – de la quasi-famine qui avait frappé les zones occupées de Belgique et du nord de la France en 1914-1918, et de la déportation des hommes jeunes pour participer à l’effort de guerre allemand. Selon Diamond, une grande partie des réfugiés ont expliqué leur décision de partir par la peur du travail forcé. Les Juifs, bien entendu, avaient leurs propres bonnes raisons de ne pas vouloir vivre sous occupation nazie.

C’est notamment sa durée qui confère un caractère sans précédent à l’exode de 1940. En septembre 1914, le front s’était rapidement stabilisé, tarissant le flot des déplacés. Mais, en juin 1940, les troupes allemandes ont poursuivi leur marche jusqu’à la signature de l’armistice, le 22 juin. Les réfugiés ont été contraints d’aller beaucoup plus loin et de rester plus longtemps sur les routes. C’est lors de la traversée de la Loire, bien au sud des régions touchées par les mouvements de population en 1914, que se produisirent les pires embouteillages et accidents.

Une autre différence majeure tient à l’impact politique du phénomène. La responsabilité de l’exode de 1914 avait été attribuée aux Allemands. En 1940, les réfugiés ont rejeté la faute sur leur propre régime, la IIIe République. Presque tous se sont plaints d’avoir été abandonnés par les pouvoirs publics. De fait, ce sont souvent les maires qui ont donné le signal du départ. La plupart des préfets sont également partis, expliquant parfois rétrospectivement qu’un représentant de l’État français ne saurait se laisser capturer par l’ennemi. Dans certaines communes, les pompiers se sont enfuis au volant de leur camion, et les policiers ont rejoint leurs compatriotes sur les routes. Même avec une administration intacte, l’exode ne serait pas allé sans confusion. Mais l’absence de nombreux responsables locaux a incontestablement aggravé la situation. Ce sentiment quasi général d’échec de la République explique en grande partie pourquoi les Français souhaitèrent si nombreux un nouveau type de gouvernement en juin 1940 et pourquoi ils se prononcèrent à près de 75 % en faveur du remplacement de cette IIIe République honnie lors du référendum organisé après la Libération, le 21 octobre 1945.

Enfin, autre différence majeure entre les deux exodes : en 1940, les villes ont été prises pour cibles de manière inédite. Le 6 août 1914, un dirigeable allemand avait lâché quelques bombes sur Liège, marquant une première historique. Mais, au début de la Seconde Guerre mondiale, Guernica avait instruit les Européens de ce qui les attendait : cette ville du Pays basque espagnol avait été pilonnée le 26 avril 1937, jour de marché, par les avions de la légion allemande Condor – qui repassèrent ensuite en rase-mottes pour mitrailler les civils en fuite. Même Hitler dut rassurer les Allemands en leur promettant qu’il ne laisserait jamais attaquer les villes du Reich (on sait ce qu’il en advint).

Varsovie puis Rotterdam furent les premières métropoles à subir un bombardement intensif. Après la destruction du centre du port hollandais, qui fit plus de 800 morts le 14 mai 1940, les habitants d’autres villes se sont préparés à abandonner leurs foyers. Jus­qu’alors, les réfugiés de guerre avaient toujours quitté les zones rurales où s’affrontaient les armées. En mai et juin 1940, les grandes cités aussi se sont vidées. L’évacuation de Paris – ordonnée le 10 juin pour les fonctionnaires et les travailleurs essentiels, spontanée pour des millions d’autres – occupe, à juste titre, une place centrale dans le livre de Diamond.

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Sauver son service en porcelaine

Aucune histoire ne peut à elle seule résumer l’expérience de l’exode. Certains sont rentrés chez eux au bout de quelques jours, tandis que d’autres sont restés déplacés jusqu’à la fin de la guerre. Certains ont pu s’installer chez des amis et dans la famille, ou avaient eu la prescience de louer avant la guerre quelque chose « au cas où », mais d’autres sont partis à l’aveuglette vers le sud, sans but, dormant dans leur automobile ou sur le bord des routes. Certaines familles ont tout perdu, y compris des parents ou des enfants lors du mitraillage des colonnes de réfugiés par les avions ennemis, mais bien des adolescents ont gardé le souvenir d’une franche partie de rigolade, un genre de vacances improvisées en camping, où l’on pouvait faire fi des convenances comme pendant le carnaval. On a vu des scènes de lâcheté et de crime, les réfugiés se volant de la nourriture et des biens, mais autant de scènes de générosité, avec ces propriétaires qui ont ouvert la porte de leurs demeures et de leurs granges, ces villages et paroisses qui ont organisé l’aide. Les tensions de l’exode ont révélé tous les traits humains à la manière d’un miroir grossissant.

Il faut le talent d’un romancier pour rendre cette expérience dans toute son intensité. Suite française, d’Irène Némirovsky, est peut-être le récit fictif le plus évocateur sur le sujet (2). Le livre a été écrit en 1942, peu avant l’arrestation de son auteure par la police française et sa déportation à Auschwitz, où elle est morte. Diamond fait de son mieux pour raconter l’histoire des réfugiés à la première personne, en exploitant les sources classiques que sont les journaux intimes, les lettres et les entretiens, ainsi qu’une partie des rares archives officielles disponibles. Mais les auteurs de journaux et de lettres cachent toujours quelque chose. Seul le regard sardonique de Némirovsky permet d’imaginer les Parisiens nantis se débattre avec le choix des objets de valeur à sauver. Un sujet que les mémorialistes semblent n’avoir pas souhaité aborder. Chaque couche sociale a été confrontée au dilemme. Les paysans ont emporté avec eux outils et animaux, et leurs carrioles surchargées ont été copieusement photographiées. Leurs automobiles fermées ont, en revanche, permis aux riches d’être plus discrets quant à leurs possessions. L’un des personnages de Némirovsky réussit ainsi à préserver sa précieuse collection de porcelaines pendant tout son périple, avant de connaître une mort absurde de retour à Paris, en étant percuté par une voiture à un coin de rue. La romancière a aussi imaginé de troublantes scènes de dérèglement moral, comme celle, effroyable, où les garçons d’un orphelinat noient le prêtre qui les a accompagnés dans le Sud. Diamond n’a rien découvert d’aussi perturbant, mais elle montre comme était fort le sentiment d’effondrement de l’ordre civilisé.

Les pages consacrées aux images de l’exode et à leur utilisation sont parmi les meilleures du livre. Le régime du maréchal Pétain a habilement exploité le sentiment d’abandon et de déclin moral pour légitimer le remplacement de la IIIe République « décadente » par un nouvel État autoritaire. Mais ce grand déracinement a parfois abouti non à l’acceptation de la figure protectrice de Pétain, mais à la volonté farouche de le combattre en même temps que les nazis. De nombreux récits de résistance débutent par l’exode, première rupture avec la routine et le conformisme. Reste que les images de propagande nazie montrant des soldats allemands en train d’aider les réfugiés ont aussi remporté un certain succès, d’autant que Hitler avait cette fois donné l’ordre de traiter correctement les civils. La campagne de 1940 n’a pas entraîné d’atrocités comparables à celles de 1914, même si elles sont réapparues lors des massacres d’Ascq ou d’Oradour-sur-Glane en juin 1944, lorsque les soldats allemands se sentirent de nouveau menacés par les francs-tireurs.

Certaines questions restent sans réponse. La manière dont l’exode a commencé en est une. La fuite a-t-elle été spontanée ou ordonnée par les autorités françaises ? Les Allemands l’ont-ils provoquée pour exacerber le chaos et dégager le terrain devant leurs troupes ? Chacune de ces hypothèses contient bien sûr une part de vérité, selon le lieu et le moment considérés : le gouvernement français a fait évacuer les zones frontalières en appliquant des plans préparés à l’avance, d’autres départs ont été spontanés. Mais les archives de la Wehrmacht sont muettes sur la politique allemande en la matière. Une fois commencé, l’exode a suivi son propre élan. La colonne des réfugiés a eu tendance à inciter au départ les habitants de chaque nouveau village traversé.

On ne sait pas non plus si le phénomène a contribué à la défaite française en entravant l’ultime tentative du commandant en chef, le général Maxime Weygand, de défendre la Somme, au début du mois de juin. Il ne fait aucun doute que la présence de réfugiés sur les routes a compliqué les manœuvres.

Diamond se range ici à l’opinion d’éminents historiens français selon qui la bataille de France était déjà perdue, en raison de l’incompétence des généraux plutôt que de l’attitude des citoyens. Il n’en reste pas moins que Churchill a ensuite pris des mesures pour empêcher pareille situation de se produire en cas d’invasion de la Grande-Bretagne.

Que l’exode de mai et juin 1940 ait eu ou non des précédents, il n’a en tout cas pas été le dernier. Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands d’Europe centrale ont fui devant l’avancée des troupes soviétiques. Un phénomène auquel s’ajouta l’émigration forcée des populations germanophones de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie et de Roumanie (3). En tout, quelque 12 millions d’Allemands, chassés ou partis d’eux-mêmes, sont venus grossir la masse des Juifs et autres « personnes déplacées » – les conséquences du nettoyage ethnique se confondant avec celles de la fuite devant les combats. Après 1945, de nombreux civils ont été déplacés par des conflits et des guerres civiles dont le but était parfois précisément de chasser des populations entières. Le spectacle d’individus comme tout le monde jetés sur les routes, tant photographié en 1940, est devenu un cliché. Mais cela demeure une image très marquante. La vision de flots de New-Yorkais remontant Broadway le 11 septembre 2001, l’air hagard, sans autre but que de fuir le lieu de la destruction, a sans doute réveillé de vieux souvenirs en France. Ceci explique peut-être pourquoi la réaction d’empathie y fut particulièrement large et spontanée.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 22 novembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Notes

1| Aucun ouvrage en français n’a supplanté le classique de Jean Vidalenc, L’Exode de mai-juin 1940, PUF, 1957. (Note de l’auteur.)

2| Denoël, 2004 (rééd. Gallimard, 2006).

3| Sur l’expulsion des Allemands des Sudètes, lire « Un village, une histoire, deux mémoires », Books n° 25, septembre 2011, p. 70.

Pour aller plus loin

Éric Alary, L’Exode, un drame oublié, Perrin, 2010. Un nouvel éclairage sur l’exode de 1940, à partir de sources inédites.

Jean-Pierre Azéma, 1940, l’année noire. De la débandade au trauma, Fayard, 2010. Retour sur « les 500 jours qui ont défait la France ».

Michaël Amara, Des Belges à l’épreuve de l’exil, Éditions de l’université de Bruxelles, 2008. Un exode oublié, celui des Belges en 1914.

LE LIVRE
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Fuir Hitler de D’un exode l’autre, Oxford University Press

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