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Éolien marin : le boom de l’offshore britannique

La Grande-Bretagne favorise désormais l’éolien en mer et est devenue le premier marché mondial de l’offshore. Mais le coût est élevé et la neutralité carbone est loin d’être assurée.


© Orsted / Handout/EPA/Maxppp

Depuis 2008, la capacité de l’éolien marin britannique a été multipliée par vingt. Il représente aujourd’hui un quart de la production d’énergie renouvelable. Ici, le parc du Hornsea Project One, en mer du N.

Ces derniers mois, tous les sept jours environ, dans les docks du port de Hull (sur la côte est de l’Angleterre), des pièces de turbine étaient chargées sur un immense bateau : des pales longues de 75 mètres, des tours hautes de 90 mètres, des nacelles pesant 400 tonnes ; toutes ces masses d’acier, de fibre de verre et d’engrenages qui transforment le vent en énergie. Le bateau transportait sa marchandise sur 120 kilomètres en mer du Nord, là où des fondations attendaient dans les vagues. Les installations du Hornsea Project One ont été achevées en octobre 2019 : 174 turbines réparties sur 407 kilomètres carrés. C’est le plus grand parc éolien offshore du monde. Déjà programmé, le Hornsea Project Two sera encore plus important 1.

 

La Grande-Bretagne est le plus grand marché mondial de l’éolien en mer. En 2018, les turbines plantées au large de ses côtes avaient une capacité de 8 GW (gigawatts), soit près d’un tiers de plus que le deuxième marché, celui de l’Allemagne. Le chiffre devrait encore augmenter. En 2030, la Grande-Bretagne devrait avoir une capacité éolienne offshore de 30 GW, devancée seulement par la Chine, laquelle continuera à progresser rapidement. Le Comité sur le changement climatique britannique entend que les investissements se poursuivent, l’offshore étant un élément central de la stratégie du gouvernement pour atteindre l’objectif de zéro émission net d’ici à 2050.

 

Pour certains, ces considérations montrent qu’un État peut stimuler le développement rapide d’énergie propre. Pour d’autres, elles révèlent surtout le coût de l’ingérence dans les marchés de l’énergie. Ces deux affirmations sont exactes.

 

Partout dans le monde, les États cherchent à réduire drastiquement les émissions liées à la production d’électricité, une tâche que le passage aux voitures électriques rend encore plus urgente. L’offshore présente un avantage naturel. Le vent souffle la nuit et durant l’hiver, complétant l’énergie produite par les panneaux solaires. Placez les turbines en mer et vous esquiverez aussi les Nimby 2, qui détestent les voir implantées sur terre. Toutefois, la capacité globale de l’offshore représente environ un vingtième de celle de l’éolien terrestre ou du solaire, car jusque très récemment il était encore hors de prix.

 

Le boom britannique est dû, d’une part, à la géographie – l’île est dotée de vents puissants et de mers peu profondes – et, d’autre part, à une volonté poli­tique. L’impulsion en faveur des énergies renouvelables s’est accen­tuée en 2008, quand le Climate Change Act a exigé qu’en 2050 le niveau des émissions de gaz à effet de serre soit au moins inférieur de 80 % à celui de 1990. Les politiques ont favorisé l’offshore en finançant la recherche ainsi qu’une installation géante dans le Northumberland, destinée à tester les pales. Mais l’élément déterminant, ce sont les subventions.

 

Londres a décidé d’augmenter son soutien financier aux jeunes parcs éoliens de grande capacité plutôt qu’à l’éolien terrestre ou au photovoltaïque. Tel le London Array, au large des côtes du Kent, à 20 kilomètres de l’estuaire de la Tamise, achevé en 2013. L’éolien offshore, immature et gourmand en capitaux, exigeait d’être aidé, soutenait-on. En 2013, les ­ministres ont autorisé l’ouverture d’enchères compétitives pour les énergies à faible émission de carbone. Les entreprises ont ­répondu à des appels d’offres pour des contrats d’une durée de quinze ans, l’État s’engageant à payer la différence entre le prix garanti et le prix du marché. Depuis 2015, ces enchères ont exclu l’éolien terrestre et le solaire.

 

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Les contrats de longue durée donnent aux entreprises assez de sécurité pour investir. En 2014, Siemens Gamesa, qui ­fabrique les turbines de Hornsea One, a décidé de construire une usine de pales à Hull. L’entreprise y fabri­quera des pales plus longues pour ­Hornsea Two. Produire plus d’énergie avec moins de turbines abaissera le coût d’installation. Les ­nouvelles pales feront 167 mètres de longueur – plus d’une demi-tour Eiffel.

 

Le reste de l’industrie a également mûri. Le danois Ørsted, qui est actuellement le plus grand développeur du monde d’éoliennes en mer, a fait ses armes en Grande-Bretagne. En 2014, l’entreprise a obtenu des contrats pour construire trois grandes fermes éoliennes, dont Hornsea One. « Cela nous a permis de commencer à industrialiser notre façon de construire », souligne Henrik Poulsen, son directeur général. Ørsted a fait des achats en gros de turbines et de câbles et a peaufiné chaque étape, du choix des sites à la maintenance.

 

À certains égards, c’est un vrai succès. Au cours de la dernière décennie, la capacité de l’offshore britannique a été multipliée par vingt. Il représente à présent un quart de la production d’énergie renouvelable. En 2015, le prix minimal garanti lors du premier cycle des enchères était de 114,39 livres [soit 160 euros de l’époque] par mégawattheure. En 2017, les projets les moins chers, comprenant le Hornsea Two d’Ørsted, ont remporté les enchères avec une offre de seulement 57,50 livres [66 euros]. Le prix est descendu à 39,65 livres [46,40 euros] aux ­enchères de septembre 2019. Béné­ficiant du retour d’expérience britannique, d’autres pays, dont les États-Unis et Taïwan, développent leurs projets marins.

 

Néanmoins, des doutes considérables planent encore. En mars 2019, le gouvernement a annoncé un accord avec l’industrie éolienne offshore, dans l’espoir d’accroître son impact économique. L’État organisera des enchères tous les deux ans. En retour, il « attend de ce secteur qu’il continue à réduire ses coûts, s’engageant à diminuer leur impact sur les contribuables tout en investissant dans l’industrie pour en stimuler la croissance ».

 

L’éolien en mer a créé des emplois industriels, comme à l’usine de Hull. Mais, compte tenu du coût relativement élevé du travail dans le pays, il n’est pas évident que cela favorise la réduction du prix de l’énergie. « La Grande-Bretagne jouit d’un avantage comparatif pour produire du savoir, pas pour fabriquer des objets », déclare Richard Howard, le directeur de recherche d’Aurora Energy Research.

 

Le débat sur les coûts pourrait s’intensifier. En 2017, Dieter Helm, professeur d’économie politique à l’université d’Oxford, a écrit une critique cinglante du marché de l’énergie britannique, montrant que les consommateurs continuaient de payer des prix élevés en dépit de la chute du coût des énergies renouvelables. Principaux coupables : les contrats généreux et de longue durée accordés aux développeurs de l’offshore. Ørsted a ­accepté de construire Hornsea One pour 140 livres par mégawatt­heure [165euros], soit environ trois fois le prix de vente en gros de l’électricité en vigueur. En 2018, un cinquième de la facture d’électricité des particuliers était imputable à la politique environnementale. Dieter Helm soutient qu’un prix du carbone identique appliqué à l’ensemble des secteurs de l’économie aiderait le pays à choisir l’énergie la moins chère et libérant le moins d’émissions possible. Au lieu de cela, constate-t-il, « nous opérons en protégeant différentes technologies ».

 

Étant donné son objectif du zéro émission net, la Grande-­Bretagne doit également s’attaquer au défi de l’équilibrage du réseau. En 2019, le Comité sur le changement climatique a déclaré qu’il serait souhaitable que la capacité de l’éolien offshore atteigne le niveau impressionnant de 75 GW en 2050. Cela exigerait d’installer chaque année, pendant trente ans, environ 180 des plus grandes turbines d’aujourd’hui. Générer autant d’énergie à partir de sources intermittentes va nécessiter d’investir dans des technologies qui n’existent pas encore, notamment dans des batteries capables de stocker de l’énergie pendant plusieurs semaines.

 

L’état actuel du réseau n’inspire pas confiance. Le 9 août 2019, la foudre a stoppé la production d’Hornsea One et de celle d’une petite centrale à gaz, ce qui a provoqué une coupure de courant. La panne a révélé l’existence d’autres anomalies dans le système d’électricité britannique, qui devront être résolues si le pays veut se décarboner. Le gouvernement devait publier un livre blanc sur l’énergie en 2019 pour traiter ces questions. Pris dans la tourmente du Brexit, ce projet, comme tant d’autres, a été mis sous le boisseau.

 

 

— Cet article est paru dans The Economist le 21 septembre 2019 Il a été actualisé par Books et traduit de l’anglais par Clara Jacquot.

Notes

1. À leur point le plus proche, les éoliennes sont installées à 38 kilomètres de la côte, soit deux à trois fois plus loin que celles des projets français. La profondeur de l’eau varie entre 22 et 73 mètres.

2. Nimby est l’acronyme de « Not in my backyard » (« pas dans mon arrière-cour »), évoquant l’attitude de riverains qui acceptent le principe d’un projet mais s’opposent à sa réalisation dans leur voisinage, préférant que les autres en subissent les effets négatifs.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Burn Out: The Endgame for Fossil Fuels (« Burn Out : fin de partie pour les combustibles fossiles ») de Dieter Helm, Yale University Press, 2017

ARTICLE ISSU DU N°0105

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