Érotique de l’open space
par Lucy Ives

Érotique de l’open space

Sade serait-il le précurseur du « roman de bureau » ? Dans Les Cent Vingt Journées de Sodome, quatre aristocrates s’enferment dans une forteresse pour assouvir leur fureur lubrique. Avec son règlement intérieur, son organisation du travail, ses rapports hiérarchiques, la vie au château ressemble à s’y méprendre à la vie en entreprise.

Publié dans le magazine Books, septembre / octobre 2017. Par Lucy Ives

© Fototeca / Leemage Les écrits de Sade témoignent d’un intérêt peu commun pour des actes qui ne peuvent être accomplis que par plusieurs personnes travaillant en groupe et se pliant à des règles arbitraires.
Le terme « bureaucratie » est venu au monde au milieu du XVIIIe siècle par le biais de la littérature française. L’éco­nomiste Vincent de Gournay forgea ce néologisme comme un mot plaisant pour désigner l’éventualité – qu’il ­jugeait ridicule – d’un « gouvernement du ­bureau ». Gournay avait calqué son mot sur d’autres termes plus sérieux désignant différentes formes de régime politique, comme l’aristocratie (le gouvernement des meilleurs) et la démocratie (le gouvernement du peuple). La bureaucratie ne tarda pourtant pas à quitter le terrain de la satire pour mener sa propre vie quand la Révolution française se mit en branle. La Terreur, comme on le sait, fut notoirement bureaucratique, les dénonciations, des condamnations et les exécutions s’accompagnant de la constitution de dossiers. Le 2 juillet 1789, dit la légende, les passants entendent une voix hurler de l’intérieur de la Bastille : « Ici on assassine les prisonniers ! » Deux semaines plus tard, des citoyens prennent la forteresse d’assaut, inaugurant la séquence d’événements longue et complexe qui deviendra la Révolution française. L’auteur présumé du cri, un certain Donatien Alphonse François de Sade, avait été transféré dans l’asile de fous de Charenton dix jours avant le siège. Il avait ainsi miraculeusement galvanisé ses sauveurs ou meurtriers potentiels avant de leur fausser compagnie. Sade pouvait en effet s’estimer sacrément chanceux de ne pas avoir été présent à la Bastille au moment de l’assaut : les sans-culottes déferlant dans la cellule luxueusement aménagée du marquis auraient sans doute eu du mal à distinguer le prisonnier de ses oppresseurs, qui étaient aussi les leurs. Comme le laisse entendre cette ­série d’épisodes apocryphes, le marquis de Sade occupe une place à part dans les lettres françaises. Il est à la fois la quintessence de l’esthète, le summum du matérialisme et de la prodiga­lité, un aristocrate résolu à organiser sa vie autour d’orgies aux chorégraphies complexes (et de lieux luxueusement meublés nécessaires à ces séances) et un iconoclaste, à défaut d’être un révolutionnaire. Au cours de ses années de jeunesse, au moins trois plaintes sont déposées contre lui pour flagellation, agression à l’arme blanche, empoisonnement et d’autres formes insolites d’agression physique ou psychologique (ces plaintes sont le fait de prostituées et d’autres femmes mal protégées par la loi). En dépit de cela, Sade est présenté comme un modèle de libération sexuelle à une époque plongée dans les ténèbres du refoulement et de l’hypocrisie chrétiens. Susan Sontag et Julia Kristeva ont fait l’éloge de sa liberté de style et de pensée. Comme le montre la légende de son appel à l’émeute lancé depuis la Bastille, les lecteurs de Sade se l’imaginent volontiers, en dépit de son titre de marquis, comme un anarchiste bien décidé à renverser l’ordre féodal de son temps.   Pourtant, même s’il s’adonne à ses étranges lubies d’aristocrate et se ruine en martinets et en prostituées, il est aussi l’un des premiers grands ­auteurs de ce que l’on pourrait appeler la littérature bureaucratique moderne. Ses écrits témoignent d’un intérêt peu commun, lubrique, pour des actes qui ne peuvent être accomplis que par plusieurs personnes travaillant en groupe et suivant de façon disciplinée des règles arbitraires. Non seulement ces contraintes profanes défient le sens commun, mais elles vont à l’encontre de notre conception du respect fondamental dû aux sen­timents et à la vie des autres. D’où un autre néologisme, « sadisme ». Les écrits du marquis de Sade décrivent des rela­tions sexuelles de groupe dépourvues de passion. En ce sens, ils annoncent l’univers social du bureau contemporain. Comme « bureaucratie », ­le terme « sadisme » a fini par mener sa propre vie. Aujourd’hui, d’après le dictionnaire, il désigne le « plaisir pris à faire souffrir », la « jouissance tirée du malheur des autres ». Et pourtant, l’idée de relations sexuelles dépassionnées de Sade est très particulière. Son sadisme consiste moins à prendre plaisir à la souffrance d’autrui qu’à s’y montrer ­indifférent. Bien qu’un nombre important de textes du marquis mettent en scène des personnages se ­livrant à des actes sexuels cruels et meurtriers, peu d’entre eux, voire ­aucun, paraissent se réjouir de la douleur d’autrui, quand bien même l’accomplissement de ces actes nécessite d’infliger des mutilations à la chair. Les acteurs de l’économie sadienne, ses collègues pas toujours consentants, travaillent à produire l’orgasme – ce qui n’est en ­réalité qu’une autre manière d’atteindre l’apathie. Après l’orgasme, les liber­tins de Sade sont brièvement délivrés de la confusion que procure la sensation de ­besoin. Le libertin pose un regard dépassionné sur le corps flagellé dans lequel il est parvenu à éjaculer et a enfin l’esprit clair. Le corps ne peut raisonnablement être l’objet d’affects ou d’émotions. Il ne peut susciter ni générosité ni dépendance chez le personnage sadien qui vient d’en user. Un corps, même doté de vie, ne peut inspirer au libertin autre chose que de l’apathie. Et l’apathie est précisément la manière de sentir qui, pour Sade, ­correspond aux meilleures façons d’agir puisqu’elle prouve que le libertin s’est affranchi de la compassion chrétienne et de l’hypocrisie qui l’accompagne. Son plaisir absolument libéré et absolument impersonnel ­témoigne de son rejet des liens sociaux insincères. « La vertu subit le châtiment du crime alors même que le crime jouit impunément des plaisirs qui devraient récompenser la vertu », écrivait en 1771 Simon-Nicolas-­Henri Linguet. Le sexe, chez Sade, c’est en quelque sorte la baise du tableur, pour employer un terme ­actuel. Toutes les marques d’identité et de sentimentalité sont comme l’immense godemiché sur lequel l’héroïne éponyme d’Histoire de Juliette empale une fillette de 9 ans : ­déplaçables, « itérables » et triables. Tout le monde peut être libertin, à condition de faire preuve d’esprit de système.   L’œuvre la plus célèbre de Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome, est aussi la plus explicite sur la nature du sadiste ou personnage sadien. Ici ­encore, la clé réside dans la libération par l’apathie plutôt que par la cruauté ou le plaisir. Les quatre amis qui se retrouvent au château de Silling pour se livrer à quatre mois de débauche sont moins désireux d’infliger de la souffrance à autrui que d’orchestrer une expérience allant au-delà de tout ce qu’ils ont essayé auparavant. Cette expérience aboutira donc à les libérer complètement de l’ordre moral. Rédigé d’une écriture minuscule sur un rouleau de 12 mètres de long composé de chutes de papier pendant son incarcération à la Bastille, le texte des Cent Vingt Journées est le produit d’un rude labeur où se mêlaient désespoir, passion et révolte personnelle et politique. La composition de l’œuvre s’accompagna, semble-t-il, de rituels de masturbation complexes. Sade n’acheva jamais le manuscrit, et nous ignorons donc ce qu’il advient des protagonistes lors de la cent vingtième journée. Devaient-ils quitter leur forteresse des horreurs en se promettant d’y revenir l’année suivante ? Ou bien le château perdu devait-il s’embraser spontanément et tous ses occupants périr dans les flammes ? Peu importe après tout. (Des notes accompagnant le manuscrit laissent entendre que seize personnes étaient censées réchapper de Silling et retourner à Paris, mais qui sait ce qui aurait pu se passer dans la version définitive ?) Les sentiments ambivalents que nous inspire la fin du livre, ébauchée par Sade dans ses notes comme une succession coordonnée d’incarcérations et d’emprisonnements, n’ont rien d’accidentel. Ils résultent de la façon très habile qu’a Sade de faire naître simul­tanément chez le lecteur un intérêt malsain et une apathie totale. Les quatre amis libertins nous fascinent par leurs statistiques, par leur dégradation ou leur courage, leur capacité à jouir à répétition ou pas du tout, les détails écœurants de leur pilosité ou le galbe de leur postérieur. Mais, au-delà de leurs appétits, de leur aspect physique et de leurs titres de noblesse, nous ne savons pas grand-chose d’eux, si ce n’est ce qu’ils font dans la forteresse. Et, parce que leurs actes sont soumis à un nombre précis de règles fixées dès le début de leur macabre séjour et par les récits d’anciennes mères maquerelles expressément invitées à raconter leurs actes de débauche, nous n’avons qu’une compréhension limitée de la psychologie des quatre amis. Nous savons qu’ils sont immensément riches, très portés sur le sexe, extrêmement bien organisés et profondément dépourvus d’empathie. Nous sommes nettement moins renseignés sur les victimes : nous savons seulement qu’elles sont…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire