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Gaudiopolis, la république des enfants

En 1945, dans le Budapest dévasté de l’après-guerre, 300 enfants réunis par un pasteur idéaliste décident de prendre leur destin en main. Ils créent Gaudiopolis, un État autonome avec ses lois et sa Constitution. L’expérience cessera en 1951, avec l’instauration d’un régime stalinien en Hongrie.


© Collection Privée

László, Andor, Béla, Péter, Tamás et les autres enfants de Gaudiopolis, en compagnie du pasteur Gábor Sztehlo (au fond à droite). Après la grande césure de la Seconde Guerre mondiale, le pasteur Gábor Sztehlo espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique.

En cette journée pluvieuse d’octobre 1945, le train s’éloigne de la gare de Cherbourg-­Octeville en direction de l’est. Sur le toit de l’un des wagons, László Keveházi se cramponne à un crochet métallique. Il s’est assuré une place au milieu d’autres jeunes gens et d’hommes qui ne peuvent se payer un billet normal. Devant lui, un long voyage, jusqu’en Hongrie, sa patrie. Derrière lui, des ­semaines d’angoisse. László a 17 ans et, dans les derniers mois de la guerre, alors que les fascistes hongrois voulaient l’envoyer sur le front de l’Est, sa mère l’a exfiltré vers le nord de la France. Pourquoi il a atterri, en compagnie de certaines de ses connaissances, à Cherbourg-­Octeville, László l’ignore. L’essentiel était de se tenir loin de la guerre à l’est. Deux jours durant, le train traverse, avec sur le toit ses passagers frigorifiés, des champs français incendiés puis des villes allemandes bombardées. Enfin, il atteint la Hongrie, passe dans des villages dont les habitants lui adressent des signes désespérés. László voit la dévastation, la détresse qu’a laissées la guerre. Son propre monde est lui aussi en ruines. Il sait que son père, un enseignant, croupit dans une prison soviétique et que sa mère, à ­Budapest, ne peut pas s’occuper de lui. Elle a déjà du mal à garder la tête hors de l’eau. En 1945, beaucoup de mères dont les époux sont morts, disparus ou en captivité essaient de caser leurs enfants quelque part, parce qu’elles ne savent pas comment s’en sortir. Malgré tout, sur le toit du train, László se réjouit d’avance. Il est ­curieux et ­animé par une lueur d’espoir. Il a ­entendu parler d’un lieu incroyable. Un lieu où les enfants et les adolescents comme lui sont les bienvenus, où ils peuvent faire ce qu’ils veulent, où ils peuvent même jouer et être enfin de nouveau des ­enfants. Gaudiopolis, la ville de la joie, tel est le nom de cet ­endroit – c’est le but de László, son unique chance. Il trouve Gaudiopolis au pied d’une colline verdoyante de Buda. Ce n’est pas une ville mais une bâtisse majestueuse. Les rues alentour sont bordées de jardins abandonnés avec d’innombrables arbres fruitiers. Tout en haut de la colline se dresse une tour blanche – une tour de guet qui offre une vue exceptionnelle sur Budapest. En bas, le Danube sépare Gaudiopolis du monde que les adultes ont détruit. La ville de la joie se situe dans les quartiers paisibles de Buda, une zone qui a été moins ­durement bombardée que Pest, de l’autre côté du fleuve, où les fascistes hongrois avaient pris leurs quartiers. Lorsque László Keveházi pénètre dans le jardin de la maison, de jeunes enfants accourent à sa rencontre et ­l’entourent ; des adolescents viennent lui serrer la main. Il a du mal à retenir tous ces visages, tous ces noms : Péter, Tamás, Mátyás…   László cogne à la grande porte en bois, elle s’ouvre, et il se retrouve face à un pasteur en cravate, chemise blanche et bretelles, aux cheveux pommadés et ramenés vers l’arrière. Il invite László à entrer. Plus tard, il lui expli­quera Gaudiopolis : les enfants y ont bel et bien droit à la parole. Néanmoins, il ne s’agit pas uniquement de s’amuser et de jouer. Les enfants doivent se gouverner de façon autonome et positive – former leur propre république, une république des enfants. Cela fait maintenant soixante et onze ans que László Keveházi a été citoyen de Gaudiopolis. Comme les autres jeunes gens d’autrefois, il est devenu vieux. Andor, Béla, Péter, Tamás, tous se sont donné rendez-vous dans le cimetière central de Buda. Il pleut ce jour-là. La villa de Gaudiopolis héberge désormais une école élémentaire juive et un foyer pour enfants handicapés. Au milieu du cimetière labyrinthique, les vieux messieurs s’immobilisent ­devant une tombe grise. Keveházi, qui a 89 ans, inspire profondément ; on ne voit plus ses yeux derrière les verres ­embués de ses lunettes. Ils plient leurs parapluies et s’inclinent devant leur héros : le pasteur Gábor Sztehlo. Cet homme qui, avant les troubles de l’après-guerre, les a sauvés de la faim et de la solitude. László Keveházi dépose une couronne de fleurs sur laquelle est inscrit en lettres d’or : « Nous n’oublierons jamais. » Chaque année, les anciens citoyens de Gaudiopolis se retrouvent pour évoquer l’époque qu’ils ont vécue ensemble. Chaque année, ils sont moins nombreux. « Peut-être est-ce aujourd’hui la dernière rencontre des enfants de Gaudiopolis », confie Keveházi. Peut-être a-t-il raison. Peut-être est-ce la dernière occasion de se souvenir ensemble de l’incroyable histoire de la république des enfants, et de la raconter. C’est une histoire qui, hors de la Hongrie, est parfaitement inconnue. Elle commence avec Gábor Sztehlo. Le pasteur luthérien avait, pendant la domi­nation des nazis en Hongrie, ­sauvé la vie à plus de 2 000 juifs – dont la moitié au moins étaient des enfants. Lorsque la machine d’anéantissement nazie ­réclama ses victimes en Europe de l’Est, il cacha les enfants de familles juives hongroises chez des personnes de bonne volonté, dans des églises, des greniers, des caves. Avec la progression des Soviétiques, Sztehlo se détourna défi­nitivement de ses devoirs de pasteur. Il était trop profondément horrifié par l’inhu­manité de son Église et son silence sur les crimes des Hongrois qui avaient collaboré avec les nazis. Dans les dernières semaines de la guerre, il eut une idée qui devait redonner un sens à sa vie : il voulut procurer à tous les enfants inno­cents de Hongrie et d’Europe, orphelins ou abandonnés par leurs parents, une nouvelle patrie. Cette nouvelle se répandit vite parmi les veuves et les ­familles disloquées. Beaucoup envoyèrent leurs enfants à Sztehlo dans l’espoir de leur offrir une existence meilleure.  

Gaudiopolis, une Constitution et des citoyens

Dans ses Mémoires, le pasteur, qui est décédé en 1974, écrit à propos de son projet : « Les enfants doivent ­dépasser les frontières sociales, ils doivent devenir des citoyens autonomes et capables d’autocritique. » Après cette grande césure dans l’histoire humaine que fut la Seconde Guerre mondiale, le pasteur espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique. Début novembre 1945, László Keve­házi et les autres enfants se sont un peu remis de leur voyage et de la séparation – souvent définitive – d’avec leur ­famille. Parce que de plus en plus d’enfants viennent frapper à la porte en bois, les places dans la villa sont devenues chères.Ils sont désormais plus de 200 à y habiter, dont des enfants de 4 ans, mais aussi des jeunes gens presque adultes qui s’occupent des plus petits. Ils prennent peu à peu possession d’autres maisons de la colline, que les riches propriétaires ont abandonnées à l’arrivée de l’Armée rouge. Le territoire de Gaudiopolis s’étend, et le pasteur Sztehlo, qui habite juste à côté avec sa famille, s’aperçoit qu’il lui faut impulser un dernier élan aux enfants. Un après-midi, il les convoque dans la grande pièce de récep­tion de la villa principale. Puis il leur déclare : « Créez maintenant une république ! » – c’est tout – avant de quitter la pièce en refermant la porte derrière lui. László, Andor, Béla, Péter, Mátyás, Tamás et les autres enfants se retrouvent entre eux. Il faut attendre un moment avant qu’une voix se fasse entendre et demande s’ils ne devraient pas se doter de quelque chose comme une Constitution. Voilà ce dont se souviennent ceux qui vivent encore. Une Constitution, donc. Mais dans quel monde, dans quel genre de république veulent-ils vivre ? Leur Constitution – ils tombent vite d’accord là-dessus – doit garantir à tous les enfants le droit à une bonne éducation. Interdire la guerre. Rendre possible pour tout le monde une bonne vie. Les enfants se donnent, lors de cette première assemblée, qui dure des heures, une loi fondamentale qui édicte des droits et des devoirs clairs : du bon temps pour tout le monde, une authentique fraternité, un ravitaillement suffisant en nourriture. Il règne une atmos­phère de renouveau dans la salle de réception lambrissée. Parmi ces jeunes surexcités se tient Andor Andrási, qui a 11 ans. Derrière lui, des années terribles. Son père juif a perdu, à cause de la folie raciste des nazis, sa licence de pharmacien à Buda­pest. Il a tenté, en élevant des lapins dans son jardin, de sauver de la famine sa femme, ­atteinte de sclérose en plaques, et ses trois enfants. Avant que la guerre s’achève, des fascistes hongrois l’ont ­envoyé s’éreinter dans un camp de travail. Il n’en est jamais revenu. Andor ne souhaite rien d’autre qu’un câlin, des mots affectueux, la chaleur d’une famille. Lorsque, au milieu du brouhaha, sa voix s’élève pour dire que tout ce qu’il désire, c’est de l’amour, les autres lui rient au nez. Andor y est habi­tué. Parce qu’il est tout maigre et qu’il porte des lunettes, on se moque souvent de lui. Péter, le voyou de la République avec qui Andor doit partager un lit super­posé et qui le dépasse d’une tête, lui administre une claque dans le dos. Et pourtant, Andor n’a fait qu’exprimer ce à quoi tous aspirent dans la pièce. Mais une république peut-elle ne tenir qu’avec des valeurs ? Une voix pédante réclame aussi des juges, des policiers, un budget et une administration pour Gaudiopolis. Le tumulte dure longtemps dans la salle de réception. Plus de 200 enfants débattent de la démocratie et de l’État de droit. Puis quelqu’un s’écrie que Gaudiopolis a besoin d’un Premier ministre. Une seconde voix hurle : « Keveházi ! » Et personne n’oppose de veto. À Gaudiopolis, il ne s’écoule que quelques secondes entre l’annonce du résultat des élections et le moment où le nouvel élu prête serment : László Keve­házi accepte le verdict des urnes. « De pauvre hère à Premier ministre », songe-t-il tandis que les autres le portent sur leurs épaules hors de la salle. Le pasteur Gábor Sztehl
o est unanimement désigné président d’honneur. Mais, à partir de maintenant, c’est László Keveházi le premier personnage de la république des enfants.   Sans avoir jamais lu un livre sur l’art de gouverner, le Premier ministre se lance dans sa nouvelle tâche. Quand il était encore élève officier, il lui fallait porter les cheveux ras. À présent, ses longues boucles oscillent doucement lorsqu’il parade dans le jardin de sa répu­blique. Il a composé son cabinet des adolescents les plus âgés. Les ­ministres se réunissent régulièrement autour d’une table ronde. Ils introduisent à Gaudiopolis le Gapo-Dollar, bricolé à partir de papier de couleur, et indexent leur nouvelle monnaie à l’évolution du prix du ticket de tram. Gapo-Matyi, le premier journal de la république, rend compte de façon critique de l’action du gouvernement. Chaque enfant le sait : sans une presse indépendante, pas de démocratie digne de ce nom. Suit un marathon électoral : l’élection des juges de la Cour suprême, chargée de trancher les petits et des grands différends. L’élection d’un chef de la police, qui doit assurer la sécurité des enfants et surveiller les arbres fruitiers, si impor­tants. Chaque dortoir, à Gaudio­polis, accueille entre 10 et 15 enfants, qui élisent et envoient au Parlement un maire de chambrée. C’est dans ce Parlement que les intérêts de chaque maison et de chaque classe d’âge sont censés être représentés. Car le gouvernement Keve­házi a changé la répartition des chambres au sein des différentes villas : les plus belles, celles de la bâtisse principale, les aînés se les sont tout naturellement réser­vées. Et ils ont rebaptisé cette maison la villa des Loups. Tous les enfants âgés de 12 à 16 ans et tous les moins de 12 ans forment deux groupes répartis dans quatre autres maisons du voisinage : dans la villa des Hirondelles (parce que des oiseaux ont élu domicile sur le toit), dans la villa de l’Arc-en-ciel (parce qu’un jour on y a vu un arc-en-ciel) et dans la villa des Écureuils (parce que des écureuils s’y baladent sur le rebord des fenêtres). Il y a aussi bien entendu des filles à Gaudio­polis. Elles se sont vu attribuer le château des Filles, qui est à l’écart. Car la république des enfants est progressiste, mais jusqu’à un certain point : les filles n’y disposent pas de droits politiques, elles ne peuvent se porter candidates aux diverses fonctions. Mais au moins fréquentent-elles la même école que les garçons, une école que le pasteur Szthelo a fondée avec des pédagogues idéalistes. Et elles jouent et mangent avec les garçons – quand il y a à manger. Le Premier ministre Keveházi doit faire face à la réalité : Gaudiopolis est à sec. Un après-midi de 1945, dans la grande salle de réception de la villa des Loups, les enfants se creusent la cervelle : comment se procurer de la nourriture ? Budapest est affamé. Les celliers sont vides, les derniers animaux ont été abattus depuis longtemps, on ne trouve plus rien sur les marchés – et, même s’il y avait quelque chose à acheter, la ­modeste épargne des enfants est épuisée. Le pasteur Sztehlo cherche partout, en vain, de l’argent pour eux. Jusqu’ici, ils avaient toujours trouvé des solutions pour leurs problèmes lors de leurs assemblées géné­rales. Mais les discours enflammés ne suffisent plus à remplir les estomacs. Béla Jancsó, qui a 12 ans, estime que c’est terrible d’être en vie. Dans ses cauchemars, il revoit sans cesse le bombardement aérien qui, un samedi, a pulvé­risé son existence. Il voit encore et encore le trou gigantesque dans la façade éventrée de sa maison familiale. Lorsque son père, pendant le siège de Budapest, a disparu en essayant de trouver de quoi manger, Béla a passé ses nuits au ­milieu d’étrangers dans une cave. Il tuait le temps avec des jeux d’imagination, tenait des monologues silencieux dans sa tête et s’accrochait à l’espoir de revoir bientôt la lumière du jour.  

« Révolution ! Révolution ! »

C’était une période difficile, mais à présent, lorsque Béla va au lit, à Gaudiopolis, et que la faim lui tord l’estomac, il rêve d’y retourner. Au moins avaient-ils chaque jour la viande des chevaux morts à se mettre sous la dent. La faim tenaille son corps frêle. Il en va de même pour les autres. Combien de temps vont-ils encore tenir ainsi ? À l’unanimité, les enfants ajoutent à leur Constitution un principe important : en cas de nécessité, il est permis de chaparder. Les voilà donc à la ­recherche de restes de repas, de légumes en conserve et de viande séchée dans les ruines qui bordent les deux rives du Danube. Il leur ­arrive aussi de voler discrètement dans les rares magasins ouverts. À Noël, Béla Jancsó trouve un grand sac de lentilles dans des ­décombres. La fête peut avoir lieu. Si les enfants survivent des semaines durant, ce n’est que parce que, conformément à leur Constitution, ils partagent fraternellement leur butin. Lorsqu’il n’y a plus rien à dénicher dans les ruines et que les propriétaires des magasins se mettent à recourir aux services de gardiens, Béla constitue une équipe de mendiants avec une fille nommée Eva. Ensemble, ils chantent dans les rues et demandent aux soldats russes un peu de khleb (pain). Ça marche parfois : on leur en jette un morceau. Mais faire la manche ne suffit pas à nourrir Gaudiopolis. Et László Keveházi a vite compris que son avenir de Premier ministre dépendait de sa capacité à résoudre ce problème. Après avoir pris conseil auprès du président d’honneur Sztehlo, il prend une décision radicale : il se rend au siège du gouvernement des adultes, à Pest, sur l’autre rive du ­Danube. Il a formé une délégation composée des enfants les plus adorables de son peuple. La jolie Eva en fait partie, tout comme le petit Béla et Andor, le garçon à lunettes. Dans les premiers mois de l’après-guerre, le gouvernement change souvent en Hongrie. Les Soviétiques étendent de plus en plus leur mainmise sur le pays. C’est l’un de ces nombreux ministres éphémères qui reçoit la délégation de Gaudiopolis dans son bureau, lequel donne directement sur la verte colline de l’autre rive. Le ­ministre écoute les doléances des enfants. « Nous avons faim, nous voulons vivre », lui dit László Keveházi. Au bout de cinq minutes, le ministre adulte tend au chef de la république des enfants une liasse de billets de banque. « C’est donc aussi simple que ça, la politique », s’étonne Keveházi. Les ­enfants célèbrent leur succès diplomatique. Dans l’affaire, leur république n’a-t-elle pas été aussi, d’une certaine façon, reconnue officiellement ? Ils ignorent que le pasteur Sztehlo a rencontré le ministre au préalable et lui a demandé une aide d’urgence. Cela fait des semaines que Sztehlo essaie de mettre sur pied un financement solide pour Gaudiopolis. Il a peur que l’un de ses protégés ne meure de faim. Il ne transmet pas au Premier ministre Keve­házi une offre de l’Église catholique – parce que l’évêque exige en contrepartie que seuls les enfants baptisés aient le droit d’habiter à Gaudiopolis. Sztehlo refuse aussi l’offre d’une organisation juive américaine – parce que seuls les enfants juifs seraient censés profiter des livraisons de nourriture. Tous les enfants sont égaux, c’est écrit dans la Constitution de Gaudiopolis. N’y a-t-il vraiment aucune organisation au monde prête à soutenir ce principe ? Au printemps 1946, alors que les billets du gouvernement hongrois ont presque tous été utilisés, une lettre parvient au Premier ministre Keveházi. La Croix-Rouge veut apporter sa contribution. Peu de temps après arrivent à Gaudiopolis les premiers colis de lait concentré, de substitut de café et de viande en conserve. Afin de pouvoir aussi se procurer d’autres choses, du chocolat ou des fruits frais notamment, les enfants ­décident de travailler. Après l’école, Andor Andrási fait de la coordonnerie, Béla Jancsó façonne des cendriers. Les enfants ouvrent une menuiserie, une métallurgie et un atelier de couture. Ils apprennent les uns des autres, et le commerce avec les adultes se passe assez bien. Au printemps, ils aplanissent sur le flanc de la colline un grand espace qu’ils transforment en terrain de football. Les adolescents y organisent pour eux-mêmes une coupe de Gaudioplis, mais ils louent aussi le terrain à d’autres équipes de Budapest. C’est une source de revenus supplémentaires. Normalement, la paix devrait désormais régner – normalement. Mais, en mai 1946, le gouvernement Keveházi reçoit une note de protestation : « Nous trouvons que vous ne nous représentez pas vraiment », peut-on y lire. Ce sont les 12-16 ans qui mènent l’insurrection. Leurs maires de chambrée se plaignent de ce que le Parlement n’est qu’une mascarade et de ce qu’ils ne prennent pas part aux décisions. De façon unanime, les plus jeunes se prononcent en faveur d’une grève. Ils réclament un droit de veto et plus de postes au sein du gouvernement. Béla souhaite devenir « secrétaire d’État de quelque chose, le bien du peuple ou un truc dans le genre ». Il occupe depuis longtemps le poste de bouffon de la République. Par son charisme, il galvanise les autres enfants en colère. Plusieurs adolescents se sont revêtus de leurs draps et marchent entre les villas au cri de « Révolution ! Révolution ! ».   Lorsque Jancsó propose d’imposer un blocus à la villa des Loups et que les putschistes menacent de l’assiéger, le Premier ministre Keveházi en est ­réduit à faire la seule chose raisonnable : il ­démissionne. Aujourd’hui encore, mieux vaut ne pas parler à l’ancien chef du gouvernement de cet épisode. La minute de silence devant la tombe du pasteur Sztehlo prend fin. Quelques personnes présentes ont lu des hommages écrits sur de petits bouts de papier blanc. D’autres disent des prières à voix basse. Béla Jancsó et ­Andor Andrási se murmurent entre eux que l’ex-premier ministre Keveházi ne s’est jamais vraiment remis de sa défaite d’autrefois, et ils ricanent lorsque László Keveházi, sa mallette à la main, se met à marcher ostensiblement dix pas devant tout le monde, tournant le dos aux révolutionnaires de jadis. Les deux hommes respectent ce que Keveházi a accompli, mais ils le considèrent comme un grand frère qu’il faut un peu remettre à sa place. C’est toujours l’impression qu’on a quand on les entend parler de cette époque : l’impression qu’ils évoquent une grande famille qui leur a appris à se montrer solidaires. « Nous avons ­besoin, dans la Hongrie d’aujourd’hui, de plus d’entraide, de plus d’amour et de la force qui en naît. À Gaudiopolis, ça a fonctionné », remarque Andor Andrási.   En 2016, une majorité de Hongrois définissaient la force comme de la dureté et du mépris vis-à-vis des faibles – sans-abri, Roms et réfugiés. C’est une chose que beaucoup des anciens citoyens de Gaudiopolis ne comprennent pas. Ils ont appris que le propre d’une démocratie, c’est de veiller les uns sur les autres. Un grand nombre d’entre eux ont écrit des livres sur cet esprit, et aujourd’hui encore ils donnent des conférences dans les écoles. Le premier vrai combat électoral de Gaudiopolis, qui suit la démission de Keveházi, est un bon exemple de ce qui caractérise cette communauté. On s’oppose, puis on surmonte ses différences. Au printemps 1946, les candidats rivalisent de promesses pour obtenir des postes ministériels : un meilleur approvisionnement, un droit de parole accru pendant les cours, une nouvelle répartition de l’espace. La dictature des plus âgés doit à partir de maintenant appar­tenir au passé. Et, de fait, le putsch ­débouche sur des élections ordonnées et un nouveau gouvernement où tous les groupes d’âge sont représentés. Les enfants peuvent enfin se concentrer sur l’école et leur travail dans les ateliers. Et ils ont aussi le temps de jouer. Sur des photographies en noir et blanc de l’époque, que conserve dans un carton le vieil Andor Andrási, celui dont le père avait disparu, on peut voir des ­enfants qui dansent, regardent des films ou écoutent un conférencier. Car les enfants envoyaient régulièrement des invitations officielles à des personnalités de toute la Hongrie : des écrivains, des metteurs en scène, des médecins. Les enfants veulent apprendre des réussites et des échecs des adultes. Les habitants de Gaudiopolis se sont vite rendu compte que le grand problème de l’humanité, c’est ­l’ennui. Il engendre des pensées stupides, mène aux conflits et même à la guerre. C’est pourquoi, dans la république des ­enfants – ainsi en a-t-il été décidé un jour lors d’une assemblée générale –, il y a plein de façons d’occuper son temps. Cela permet aussi aux enfants de moins rumi­ner leurs souffrances et le souvenir de leurs familles disparues. Peu à peu, ils reprennent confiance dans le monde. Parfois, Andor Andrási a des ­remords parce que son père ne lui manque plus aussi fort. Et les cauchemars de Béla Jancsó reviennent moins souvent. Au-dessus du cimetière central de Buda, la bruine s’est transformée en tempête. Les personnes âgées ont pu rejoindre à temps l’église voisine, sur la colline, où du café et des gâteaux maison leur sont servis. Andor Andrási est assis à côté de son ancien camarade de chambre et tortionnaire Péter Biro. Ils sont devenus bons amis. « Je porte toujours des lunettes, c’est vrai, mais je me ratatine moins vite que toi ! » lance Andrási. « Ne sois pas si rancunier, je ne me rappelle même pas m’être jamais moqué de toi », lui répond Péter Biro. En outre, cet après-midi-là, il ne veut se concentrer que sur le « beau ». Lorsque Etelka Aczél, l’une des filles de Gaudiopolis, apparaît, les vieux messieurs redeviennent les jeunes adorateurs de jadis. Elle mérite toujours le surnom de « la Belle » qu’ils lui avaient donné – là-dessus, une fois n’est pas coutume, Péter et Andor sont d’accord. Etelka ­Aczél porte une robe à fleurs, ses cheveux coupés court seraient très bien passés dans les années 1920. « Les hommes n’ont d’yeux que pour l’apparence », confie la vieille dame. Sur la carte de visite qu’elle sort de son sac à main, on lit « Dr Etelka Aczél ». Beaucoup des enfants de Sztehlo sont devenus des scientifiques, des auteurs, des médecins, des avocats, des pasteurs ou des chefs d’entreprise couronnés de succès. On compte même parmi eux un prix Nobel : le chimiste George Oláh. N’était-ce pas difficile pour les filles de ne pas pouvoir vraiment participer ? Etelka Aczél secoue la tête. « Gaudiopolis était un grand jeu », chuchote-t-elle. Les autres ne doivent pas entendre ce qu’elle pense réellement. « Gouverner, c’était un truc de garçons, à l’époque ça m’allait. De toute façon, je n’avais pas le temps », ajoute-t-elle sur un ton ironique.  

Un projet on ne peut plus sérieux

Mais elle reconnaît que, si Gaudiopolis a pu fonctionner, c’est uniquement parce que c’était, pour László, Béla, Andor et d’autres jeunes, un projet on ne peut plus sérieux. C’est pourquoi le pasteur à la retraite Keveházi, l’écrivain Jancsó, le physicien Andrási et les autres vieux messieurs ne se souviennent pas très bien de la manière dont s’est terminée leur utopie. Ils ont refoulé les derniers jours de la république des enfants. 1951 marque le deuxième anniversaire de la Constitution stalinienne de la Hongrie. Le dictateur Mátyás Rákosi fait arrêter et emprisonner les derniers dissidents. Le parti communiste ne ­tolère aucune pensée critique ou initiative privée. Sur ordre de Rákosi, Gaudio­polis est nationalisée. Aux yeux des appa­ratchiks, son concept pédagogique est trop individualiste. Une fois que la villa des Loups a été récupérée par les autorités, Gábor Sztehlo doit abandonner son projet. Il s’occupe désormais de personnes âgées malades dans une maison de retraite. Lorsque la pression politique devient trop forte, il fuit en Suisse. Les 300 jeunes citoyens se retrouvent ­livrés à eux-mêmes. Beaucoup quittent Buda et tentent leur chance à l’étranger, notamment en Europe de l’Ouest. Une nouvelle fois, les adultes ont détruit leur monde. C’est pourquoi la plupart des ­anciens de Gaudiopolis n’aiment pas parler de ces moments ­pénibles. Des heures durant, cet après-midi-là, lors de leurs retrouvailles annuelles, ils préfèrent évoquer leurs excursions au lac Balaton ou les jeux Olympiques de Gaudiopolis, au cours desquels chaque enfant avait remporté une médaille. Aujourd’hui âgé de 79 ans, Mátyás Sárközi est l’un des seuls à faire ­entendre un autre son de cloche. Cet auteur conservateur qui travaille pour la radio hongroise, vit à Londres et il a fait le déplacement jusqu’à Budapest pour la réunion annuelle. Après la collation dans l’église, il accepte de discuter, mais à l’extérieur, afin de pouvoir parler libre­ment, sans blesser les sentiments des autres. « Des punaises partout, se souvient Sárközi. La plupart des enfants faisaient pipi au lit. » Les pères et les mères morts, les corps déchiquetés dans les ruines, les bombes assourdissantes, la faim lancinante, tout cela, les enfants ne s’en sont pas débarrassés – aujourd’hui encore, cela hante les adultes qu’ils sont devenus. « Nous nous sommes pour ainsi dire réfugiés dans l’utopie. » Pour plus d’un enfant, toutefois, Gaudio­polis fut moins une utopie qu’une nécessité pour survivre après guerre. Ils ne voulaient pas être séparés de leur famille et, s’ils ont joué le jeu, c’est uniquement parce qu’ils n’avaient pas le choix. Aussi beaucoup d’anciens citoyens de la république des enfants se tiennent-ils à l’écart des réunions annuelles. Le vécu des enfants de Gaudiopolis était si différent que c’est le pragmatisme qui constituait le principal fondement de cette république. Il y avait des enfants juifs, des fils d’aristocrates, des réfugiés de Transylvanie, des orphelins de père, de mère ou des deux, et un garçon qui s’était extrait en rampant des ruines de sa maison bombardée et était l’unique survivant de toute sa famille. Tous ces enfants s’aimaient et se haïssaient. Comme une vraie famille.   «Dans la petite société de Gaudio­polis, nous ne nous sommes pas contentés de parler de l’amour du prochain, nous l’avons vécu au jour le jour. C’était le fondement de notre existence après la guerre », explique Andor Andrási. « Sans papa Sztehlo et sans les autres enfants, je serais sûrement mort. Gaudiopolis m’a montré que les hommes dans le besoin doivent toujours être secourus », renchérit Béla Jancsó. Et László Keveházi a du mal au début à trouver ses mots pour exprimer ce que la république des enfants lui a appris. Puis il dit : « C’est tout simplement bien triste que notre monde actuel ne soit pas aussi paisible et accueillant que Gaudiopolis. » Mais, bien qu’ils aient vécu plusieurs années ensemble, les enfants ne se racontaient pas tout ; beaucoup de traumatismes de guerre ou les opinions politiques de la famille d’origine restaient un secret. Ce n’est que des décennies après son départ de Gaudiopolis que Mátyás Sárközi a appris avec qui il avait vraiment partagé son lit superposé. « Je ne peux pas donner son vrai nom parce qu’il vit encore – non loin de chez moi, à Londres. » C’est pourquoi nous appellerons ici cet homme Tamás. Tamás racontait souvent aux autres enfants que son père avait sauvé la vie à beaucoup de juifs. « En fait, c’était le fils du plus grand nazi du pays. Moi, le fils d’un homme mort à Auschwitz, j’ai dormi pendant des années à quelques centimètres de lui. Son père avait fait en sorte que le mien soit déporté et gazé. Et pourtant, comme camarades de chambre, nous nous sommes toujours bien entendus. » Leur expérience commune à Gaudiopolis, un certain pragmatisme et leur volonté de survivre en ont fait les meilleurs amis du monde – et ils le sont encore aujourd’hui.   — Cet article est paru dans Die Zeit le 7 octobre 2016. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

In the Hands of God de Gábor Sztehlo Foundation, 1994

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