Gaudiopolis, la république des enfants
par Mohamed Amjahid

Gaudiopolis, la république des enfants

En 1945, dans le Budapest dévasté de l’après-guerre, 300 enfants réunis par un pasteur idéaliste décident de prendre leur destin en main. Ils créent Gaudiopolis, un État autonome avec ses lois et sa Constitution. L’expérience cessera en 1951, avec l’instauration d’un régime stalinien en Hongrie.

Publié dans le magazine Books, septembre / octobre 2017. Par Mohamed Amjahid

© Collection Privée

László, Andor, Béla, Péter, Tamás et les autres enfants de Gaudiopolis, en compagnie du pasteur Gábor Sztehlo (au fond à droite). Après la grande césure de la Seconde Guerre mondiale, le pasteur Gábor Sztehlo espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique.

En cette journée pluvieuse d’octobre 1945, le train s’éloigne de la gare de Cherbourg-­Octeville en direction de l’est. Sur le toit de l’un des wagons, László Keveházi se cramponne à un crochet métallique. Il s’est assuré une place au milieu d’autres jeunes gens et d’hommes qui ne peuvent se payer un billet normal. Devant lui, un long voyage, jusqu’en Hongrie, sa patrie. Derrière lui, des ­semaines d’angoisse. László a 17 ans et, dans les derniers mois de la guerre, alors que les fascistes hongrois voulaient l’envoyer sur le front de l’Est, sa mère l’a exfiltré vers le nord de la France. Pourquoi il a atterri, en compagnie de certaines de ses connaissances, à Cherbourg-­Octeville, László l’ignore. L’essentiel était de se tenir loin de la guerre à l’est. Deux jours durant, le train traverse, avec sur le toit ses passagers frigorifiés, des champs français incendiés puis des villes allemandes bombardées. Enfin, il atteint la Hongrie, passe dans des villages dont les habitants lui adressent des signes désespérés. László voit la dévastation, la détresse qu’a laissées la guerre. Son propre monde est lui aussi en ruines. Il sait que son père, un enseignant, croupit dans une prison soviétique et que sa mère, à ­Budapest, ne peut pas s’occuper de lui. Elle a déjà du mal à garder la tête hors de l’eau. En 1945, beaucoup de mères dont les époux sont morts, disparus ou en captivité essaient de caser leurs enfants quelque part, parce qu’elles ne savent pas comment s’en sortir. Malgré tout, sur le toit du train, László se réjouit d’avance. Il est ­curieux et ­animé par une lueur d’espoir. Il a ­entendu parler d’un lieu incroyable. Un lieu où les enfants et les adolescents comme lui sont les bienvenus, où ils peuvent faire ce qu’ils veulent, où ils peuvent même jouer et être enfin de nouveau des ­enfants. Gaudiopolis, la ville de la joie, tel est le nom de cet ­endroit – c’est le but de László, son unique chance. Il trouve Gaudiopolis au pied d’une colline verdoyante de Buda. Ce n’est pas une ville mais une bâtisse majestueuse. Les rues alentour sont bordées de jardins abandonnés avec d’innombrables arbres fruitiers. Tout en haut de la colline se dresse une tour blanche – une tour de guet qui offre une vue exceptionnelle sur Budapest. En bas, le Danube sépare Gaudiopolis du monde que les adultes ont détruit. La ville de la joie se situe dans les quartiers paisibles de Buda, une zone qui a été moins ­durement bombardée que Pest, de l’autre côté du fleuve, où les fascistes hongrois avaient pris leurs quartiers. Lorsque László Keveházi pénètre dans le jardin de la maison, de jeunes enfants accourent à sa rencontre et ­l’entourent ; des adolescents viennent lui serrer la main. Il a du mal à retenir tous ces visages, tous ces noms : Péter, Tamás, Mátyás…   László cogne à la grande porte en bois, elle s’ouvre, et il se retrouve face à un pasteur en cravate, chemise blanche et bretelles, aux cheveux pommadés et ramenés vers l’arrière. Il invite László à entrer. Plus tard, il lui expli­quera Gaudiopolis : les enfants y ont bel et bien droit à la parole. Néanmoins, il ne s’agit pas uniquement de s’amuser et de jouer. Les enfants doivent se gouverner de façon autonome et positive – former leur propre république, une république des enfants. Cela fait maintenant soixante et onze ans que László Keveházi a été citoyen de Gaudiopolis. Comme les autres jeunes gens d’autrefois, il est devenu vieux. Andor, Béla, Péter, Tamás, tous se sont donné rendez-vous dans le cimetière central de Buda. Il pleut ce jour-là. La villa de Gaudiopolis héberge désormais une école élémentaire juive et un foyer pour enfants handicapés. Au milieu du cimetière labyrinthique, les vieux messieurs s’immobilisent ­devant une tombe grise. Keveházi, qui a 89 ans, inspire profondément ; on ne voit plus ses yeux derrière les verres ­embués de ses lunettes. Ils plient leurs parapluies et s’inclinent devant leur héros : le pasteur Gábor Sztehlo. Cet homme qui, avant les troubles de l’après-guerre, les a sauvés de la faim et de la solitude. László Keveházi dépose une couronne de fleurs sur laquelle est inscrit en lettres d’or : « Nous n’oublierons jamais. » Chaque année, les anciens citoyens de Gaudiopolis se retrouvent pour évoquer l’époque qu’ils ont vécue ensemble. Chaque année, ils sont moins nombreux. « Peut-être est-ce aujourd’hui la dernière rencontre des enfants de Gaudiopolis », confie Keveházi. Peut-être a-t-il raison. Peut-être est-ce la dernière occasion de se souvenir ensemble de l’incroyable histoire de la république des enfants, et de la raconter. C’est une histoire qui, hors de la Hongrie, est parfaitement inconnue. Elle commence avec Gábor Sztehlo. Le pasteur luthérien avait, pendant la domi­nation des nazis en Hongrie, ­sauvé la vie à plus de 2 000 juifs – dont la moitié au moins étaient des enfants. Lorsque la machine d’anéantissement nazie ­réclama ses victimes en Europe de l’Est, il cacha les enfants de familles juives hongroises chez des personnes de bonne volonté, dans des églises, des greniers, des caves. Avec la progression des Soviétiques, Sztehlo se détourna défi­nitivement de ses devoirs de pasteur. Il était trop profondément horrifié par l’inhu­manité de son Église et son silence sur les crimes des Hongrois qui avaient collaboré avec les nazis. Dans les dernières semaines de la guerre, il eut une idée qui devait redonner un sens à sa vie : il voulut procurer à tous les enfants inno­cents de Hongrie et d’Europe, orphelins ou abandonnés par leurs parents, une nouvelle patrie. Cette nouvelle se répandit vite parmi les veuves et les ­familles disloquées. Beaucoup envoyèrent leurs enfants à Sztehlo dans l’espoir de leur offrir une existence meilleure.   Gaudiopolis, une Constitution et des citoyens Dans ses Mémoires, le pasteur, qui est décédé en 1974, écrit à propos de son projet : « Les enfants doivent ­dépasser les frontières sociales, ils doivent devenir des citoyens autonomes et capables d’autocritique. » Après cette grande césure dans l’histoire humaine que fut la Seconde Guerre mondiale, le pasteur espérait que la nouvelle génération trouverait le moyen de bâtir une société pacifique. Début novembre 1945, László Keve­házi et les autres enfants se sont un peu remis de leur voyage et de la séparation – souvent définitive – d’avec leur ­famille. Parce que de plus en plus d’enfants viennent frapper à la porte en bois, les places dans la villa sont devenues chères.Ils sont désormais plus de 200 à y habiter, dont des enfants de 4 ans, mais aussi des jeunes gens presque adultes qui s’occupent des plus petits. Ils prennent peu à peu possession d’autres maisons de la colline, que les riches propriétaires ont abandonnées à l’arrivée de l’Armée rouge. Le territoire de Gaudiopolis s’étend, et le pasteur Sztehlo, qui habite juste à côté avec sa famille, s’aperçoit qu’il lui faut impulser un dernier élan aux enfants. Un après-midi, il les convoque dans la grande pièce de récep­tion de la villa principale. Puis il leur déclare : « Créez maintenant une république ! » – c’est tout – avant de quitter la pièce en refermant la porte derrière lui. László, Andor, Béla, Péter, Mátyás, Tamás et les autres enfants se retrouvent entre eux. Il faut attendre un moment avant qu’une voix se fasse entendre et demande s’ils ne devraient pas se doter de quelque chose comme une Constitution. Voilà ce dont se souviennent ceux qui vivent encore. Une Constitution, donc. Mais dans quel monde, dans quel genre de république veulent-ils vivre ? Leur Constitution – ils tombent vite d’accord là-dessus – doit garantir à tous les enfants le droit à une bonne éducation. Interdire la guerre. Rendre possible pour tout le monde une bonne vie. Les enfants se donnent, lors de cette première assemblée, qui dure des heures, une loi fondamentale qui édicte des droits et des devoirs clairs : du bon temps pour tout le monde, une authentique fraternité, un ravitaillement suffisant en nourriture. Il règne une atmos­phère de renouveau dans la salle de réception lambrissée. Parmi ces jeunes surexcités se tient Andor Andrási, qui a 11 ans. Derrière lui, des années terribles. Son père juif a perdu, à cause de la folie raciste des nazis, sa licence de pharmacien à Buda­pest. Il a tenté, en élevant des lapins dans son jardin, de sauver de la famine sa femme, ­atteinte de sclérose en plaques, et ses trois enfants. Avant que la guerre s’achève, des fascistes hongrois l’ont ­envoyé s’éreinter dans un camp de travail. Il n’en est jamais revenu. Andor ne souhaite rien d’autre qu’un câlin, des mots affectueux, la chaleur d’une famille. Lorsque, au milieu du brouhaha, sa voix s’élève pour dire que tout ce qu’il désire, c’est de l’amour, les autres lui rient au nez. Andor y est habi­tué. Parce qu’il est tout maigre et qu’il porte des lunettes, on se moque souvent de lui. Péter, le voyou de la République avec qui Andor doit partager un lit super­posé et qui le dépasse d’une tête, lui administre une claque dans le dos. Et pourtant, Andor n’a fait qu’exprimer ce à quoi tous aspirent dans la pièce. Mais une république peut-elle ne tenir qu’avec des valeurs ? Une voix pédante réclame aussi des juges, des policiers, un budget et une administration pour Gaudiopolis. Le tumulte dure longtemps dans la salle de réception. Plus de 200 enfants débattent de la démocratie et de l’État de droit. Puis quelqu’un s’écrie que Gaudiopolis a besoin d’un Premier ministre. Une seconde voix hurle : « Keveházi ! » Et personne n’oppose de veto. À Gaudiopolis, il ne s’écoule que quelques secondes entre l’annonce du résultat des élections et le moment où le nouvel élu prête serment : László Keve­házi accepte le verdict des urnes. « De pauvre hère à Premier ministre », songe-t-il tandis que les autres le portent sur leurs épaules hors de la salle. Le pasteur Gábor Sztehlo est unanimement désigné président d’honneur. Mais, à partir de maintenant, c’est László Keveházi le premier personnage de la république des enfants.   Sans avoir jamais lu un livre sur l’art de gouverner, le Premier ministre se lance dans sa nouvelle tâche. Quand il était encore élève officier, il lui fallait porter les cheveux ras. À présent, ses longues boucles oscillent doucement lorsqu’il parade dans le jardin de sa répu­blique. Il a composé son cabinet des adolescents les plus âgés. Les ­ministres se réunissent régulièrement autour d’une table ronde. Ils introduisent à Gaudiopolis le Gapo-Dollar, bricolé à partir de papier de couleur, et indexent leur nouvelle monnaie à l’évolution du prix du ticket de tram. Gapo-Matyi, le premier journal de la république, rend compte de façon critique de l’action du gouvernement. Chaque enfant le sait : sans une presse indépendante, pas de démocratie digne de ce nom. Suit un marathon électoral : l’élection des juges de la Cour suprême, chargée de trancher les petits et des grands différends. L’élection d’un chef de la police, qui doit assurer la sécurité des enfants et surveiller les arbres fruitiers,…
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Commentaire

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  1. kristof dit :

    magnifique histoire vécue ! dommage que le livre la racontant ne soit pas encore traduit en français