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Esprit critique et pouvoir technocratique

Quand les mots sont vidés de leur sens, comme on le constate dans les régimes « illibéraux » mais aussi dans nos démocraties, la critique perd toute justification. Le pouvoir technocratique en sort renforcé.


© Denis Pessin pour Books
Pour mettre fin aux guerres ­civiles qui ensanglantaient l’Europe depuis plus d’un siècle – guerres de Religion en France, guerre de Trente Ans en ­Europe centrale, guerre civile anglaise sous Cromwell –, les monarchies absolues ou modernes ont pris au XVIIe siècle la forme que Hobbes a décrite dans Léviathan. En échange de la garantie de leur sécurité, les sujets ont abandonné leur liberté ­civile mais conservé la liberté de penser en leur for intérieur. La dissociation est devenue complète entre ce qui relevait de la ­société, donc du pouvoir, et ce qui était du ressort de l’individu isolément. L’État prenait la forme d’une organisation ration­nelle dont Giovanni Botero puis Jean Bodin avaient jeté les fondements avec la raison d’État, tandis que l’individu était réduit à un sujet émotionnel dont il fallait contrôler les impulsions – ou les passions dans le langage de l’époque.   Dans Le Règne de la critique, l’historien Reinhardt Koselleck a détaillé la lente réappropriation de la raison par les individus grâce au développement de la critique. D’abord pratiquée dans quelques associations discrètes inspirées par la philosophie de Locke ou dans des sociétés secrètes – les illuminati et les francs-­maçons –, puis commençant à se montrer au grand jour avec les encyclopédistes, sans encore attaquer de front ni la monarchie ni la religion, la critique s’est enfin installée au nom de la raison dans tous les domaines, comme Kant l’écrit dans Critique de la raison pure : « Notre siècle est le vrai siècle de la critique : rien ne doit y échapper. En vain la religion à cause de sa sainteté et la législation à cause de sa majesté prétendent-elles s’y soustraire. Elles excitent par là contre elles de justes soupçons et perdent tout droit à cette sincère estime que la raison n’accorde qu’à ce qui a pu soutenir son libre et sincère examen. »   Le progrès de la critique mène au rejet de l’arbitraire du pouvoir et des miracles de la religion. À terme, il va déclencher la Krise, la Révolution. Critique, démocratie et raison se retrouvent ainsi liées à la fin du XVIIIe siècle. Leur association se développera durant les deux siècles suivants, au point de constituer un horizon indépassable, celui de la fin de l’histoire annoncée par Francis Fukuyama, première version.   La cohérence du dispositif tient à ses articulations logiques : la critique est justifiée par l’exercice de la raison. Pour ­influencer la politique, les critiques qui partagent les mêmes points de vue se fédèrent en associations et en partis. Les partis peuvent accéder au pouvoir grâce au suffrage universel. Les libertés de pensée, d’expression et d’association sont donc essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble. Or ce dispositif est plus fragile que ne l’imaginait Fukuyama. Les trois libertés sont actuellement menacées dans de nombreux pays, y compris dans certains qui se disent démocratiques. La liberté de pensée est battue en brèche par l’endoctrinement dans les écoles. La ­liberté d’expression perd son sens si elle ne dispose pas de canaux pour être diffusée. Dans les démocraties « illibérales », les médias sont passés aux mains du pouvoir et de ses alliés. En Hongrie, 95 % des médias sont contrôlés par le Fidesz, le parti du Premier ministre Viktor Orbán, ou par des oligarques qui en sont les all
iés. La situation est semblable en Pologne, en République tchèque et dans la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan.   Dans les démocraties qui ne sont pas illibérales, la situation n’est pas toujours satisfaisante. De plus en plus, les médias sont acquis par les entrepreneurs les plus puissants qui peuvent un jour les museler, ou bien ils sont la propriété de l’État, donc à la merci du pouvoir en place.   Enfin, la troisième liberté, celle d’association, est menacée de deux manières. Dans les démocraties illibérales, les associations qui ont des rapports avec l’étranger sont attaquées. Ainsi, Orbán vient d’ex­pulser l’université européenne financée à Budapest par George Soros. Dans les autres pays, la désaffection des partis empêche la critique de se structurer et d’arriver au pouvoir. Ces atteintes à la liberté sont connues.   La dissociation entre la raison et la critique l’est moins, bien qu’elle soit plus inquiétante encore. La raison individuelle, justification centrale de la critique qui l’a chèrement conquise de Hobbes à la Révolution, est menacée. Les prémisses de la dissociation remontent à la fin du XIXe siècle, avec l’entrée en scène de l’inconscient. Freud montre comment celui-ci se manifeste furtivement dans les jeux de mots et les lapsus linguae, donc comment une fraction du langage échappe momentanément à la raison.   Ce qui est encore épisodique chez Freud prend une place beaucoup plus importante, voire dominante chez ­Lacan et ses épigones. Une célèbre maxime de Lacan le résume : « L’inconscient est structuré comme un langage. » Les langages obéissent à des grammaires précises qui présentent des invariants. En est-il de même de l’inconscient ? Lacan avait une autre conception de l’analogie entre langage et inconscient. Il supposait que les tropes, les figures de style que l’on utilise en parlant ou en écrivant, étaient produits par l’inconscient. Ainsi, dans une large fraction des discours humains et donc de la critique, la raison était court-circuitée par l’inconscient. Ce n’était plus seulement des erreurs occasionnelles de langage ou des jeux de mots épars, mais une large proportion des discours qui dépendait de l’inconscient. Le langage tendait à devenir l’instrument de l’inconscient et non celui de la raison. Les arguments présentés par les individus étaient mis en rapport avec leur passé émotionnel et non avec les règles de la logique et les bases de l’empirisme. La critique perdait sa portée générale pour devenir l’énonciation de sentiments et de problèmes personnels.   Les événements récents ont abondamment montré à quel point la doctrine lacanienne s’est répandue. Ainsi, les « gilets jaunes » refusent les revendications générales, préférant inscrire leur revendication personnelle sur le dos de leur gilet. Ainsi aussi, dans le « grand débat », chacun a ­exprimé sa revendication ou son sentiment sans en débattre tandis que Macron, en président, répondait au nom de la raison. Plus récemment, ce n’est même plus le passé personnel de l’individu qui est supposé diriger son discours. Au nom de l’appartenance à des catégories aussi générales qu’« homme blanc », « Indien d’Amazonie », « hétérosexuel », on juge selon ces critères et l’on va jusqu’à dénier à certaines d’entre elles le droit de s’exprimer sur certains sujets.   Le recul de la raison a été accentué par la dégradation des éléments constitutifs du langage, à savoir les mots et leurs arti­culations. Pour raisonner correctement, il faut que les termes aient un sens bien défini, que les constructions grammaticales soient assurées et que les figures du langage soient bien identifiées. Un immense travail sur la langue démarre en même temps que l’essor de la critique : dictionnaire de l’Académie, grammaire de Port-Royal, figures du langage de Fontanier en France et, en Allemagne, espoir nourri par Leibniz de construire une langue universelle inspirée par les mathématiques. La limpidité de la prose de Voltaire, de Rousseau, de Goethe, d’Adam Smith, entre autres, témoigne de cette conquête de la langue.   Or des termes courants du langage poli­tique sont en train de perdre leur précision ou leur sens. George Orwell ou Viktor Klemperer l’avaient montré dans le cas des régimes totalitaires. Mais ce sont maintenant les démocraties qui se gargarisent de mots flous. Ainsi en est-il du mot « peuple » : quatre termes au moins en fixaient le sens dans la Grèce ancienne : ethnos, demos, genos et laos. Plêthos et ochlos les complétaient pour nommer la foule. Sous la Révolution, par exemple dans le pamphlet de Sieyès sur le tiers état, le peuple a encore une signification précise, celle des personnes qui font partie de la Nation. Maintenant, n’importe quel groupuscule ou attroupement affirme qu’il est le peuple. Autre exemple, la vogue du terme « périphérie », qui est en fait le négatif du terme « métropole » ou encore celle des termes « identité nationale », « submersion », « grand remplacement », etc.   Dans les régimes illibéraux, le sens des mots ne devient pas seulement flou, donc ouvert à l’interprétation de chacun, il est inversé. Roman Krakovský cite l’exemple de Droit et justice, qui est le nom du parti au pouvoir en Pologne 1. Or ce parti viole le droit en supprimant l’indépendance de la justice. Il viole aussi les libertés en asservissant les médias. La limitation des libertés rend difficile et inefficace l’usage de la critique. Les atteintes à l’usage de la raison et au langage sont plus graves encore, car elles ôtent la justification même de la critique en la rabaissant au stade d’une opinion. Faits alternatifs et fake news en sont l’une des plus récentes conséquences.   Écartée de l’individu, la raison, par un mouvement de balancier, a regagné la sphère du pouvoir sous la forme de la technocratie. Si, comme l’écrivent Claude Lefort et, plus récemment, Jan-Werner Müller, le pluralisme est au cœur de la démocratie, plus que le suffrage universel ou l’égalité, alors, le repli de la raison vers le grand Léviathan technocratique est un déni de démocratie car la technocratie ne pratique ni la discussion ni le compromis 2. Elle estime posséder la vérité, ou du moins la meilleure solution possible aux problèmes de gouvernement. La relocalisation de la raison au centre du pouvoir retire la justification politique de la critique. Puisque l’individu n’est plus raisonnable, c’est la raison d’État qui s’applique à nouveau. Le long chemin qui avait conduit des monarchies absolues du XVIIe siècle aux démocraties modernes est emprunté en sens inverse.   — Ce texte a été écrit pour Books.
LE LIVRE
LE LIVRE

Malaise dans l’identité de Hervé Le Bras, Actes Sud, « Sciences humaines », 2017

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