Esprit critique, es-tu là ?

Évoquant un hypothétique « royaume des morts » où son procès pourrait le conduire si d’aventure il y avait quelque chose après cette vie, Socrate ironise : « Le plus intéressant, c’est que je pourrais, tout comme avec ceux d’ici, soumettre les gens de là-bas à mon examen et à mon enquête, pour savoir qui d’entre eux possède un savoir juste, ou se figure le posséder sans le posséder réellement. » Et le faire en toute liberté, « car au moins peut-on supposer que, là-bas, la pratique de l’esprit critique n’est pas un motif pour mettre des gens à mort ! ». Deux mille quatre cents ans plus tard, sans égards pour une marche au progrès il est vrai très sélective, risquer la mort ou la prison pour le droit d’exercer son esprit critique reste d’actualité dans environ la moitié d’un monde dont la population a été multipliée par 70. Encore Socrate bénéficia-t-il d’un procès public mené dans les règles, ce qui est loin d’être le cas dans la moitié du monde en question. Dans les pays privilégiés où Books est vendu, on ne met plus à mort ou en prison pour délit d’opinion, mais dans certains d’entre eux la conquête est récente (soixante ans pour la France). Aux marges de l’Europe, elle n’est pas assurée. De plus, et c’est là l’objet principal de ce numéro exceptionnel, le cours des choses ne porte guère à l’enthousiasme. Comme le soulignent plusieurs intervenants, nous assistons en effet à ce qu’il faut bien appeler une hypertrophie des mauvais usages de l’esprit critique, avec pour résultat de dévaloriser le bon. Le bon, c’est celui que je décrète, peut-on objecter. Mais ne nous laissons pas envoûter par les charmes du relativisme. Il existe de bons usages de l’esprit critique, et celui que défend Socrate n’est pas le moindre : « Soumettre les gens à examen pour savoir qui d’entre eux possède un savoir juste, ou se figure le posséder sans le posséder réellement. » Internet aidant, la tendance actuelle est de mettre virtuellement à mort ou en prison ceux qui ne sont pas du même avis que nous, sans examen sérieux des fondements de leur position ni bien sûr de la nôtre. Comme à d’autres époques, sans doute, mais de manière particulièrement pernicieuse en raison de la liberté sans risque dont nous jouissons, et avec des effets d’amplification sans précédent, nous vilipendons, condamnons, excommunions à tort et à travers et, du même coup, valorisons sans plus d’examen des croyances ou des positions injustifiées voire injustifiables. Et ce d’autant plus allègrement que nous le faisons en troupeau, les moutons pensant trouver confirmation de ce qu’ils pensent dans le fait que d’autres pensent de même. Il s’ensuit une forte poussée de censure et d’autocensure. Ce numéro 100 de Books donne la parole à trente intervenants, certains bien vivants, d’autres bien morts, car sur un sujet de cette importance rien ne vaut le dialogue entre les vivants et les morts. Parmi les vivants, d’aucuns se penchent, troublés, sur cette crise de l’esprit critique et en recherchent les causes ; d’autres s’attachent à en illustrer le bon usage en prenant le risque de présenter des cas d’école. Parmi les morts, relevons la présence de quelques héros, connus et moins connus : Akbar, Yaqob, Diderot, Kant, Mill, Tocqueville, Kraus, Russell, Gardner. Et, pour souligner nos privilèges, nous donnons la parole à deux hérauts de l’esprit critique dans des pays où l’on les met volontiers à mort ou en prison : Xu Zhangrun et Nasrin Sotoudeh. Bonne lecture.

ARTICLE ISSU DU N°100

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