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Le franquisme survit dans l’au-delà

Dans les années 1940, Franco fit ériger le Valle de los Caídos pour commémorer sa victoire dans la guerre civile espagnole. Cette monumentale église-mausolée abrite sa dépouille mais aussi les restes de milliers de ses victimes. Sans le consentement de leurs proches.


© Daniel Plaetner-Cancela

La basilique de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos. Toutes les tentatives pour changer l'affectation de ce monument voulu par le dictateur Francisco Franco ont à ce jour échoué.

L’obscurité se fait tout d’un coup en pleine messe. Cette pénombre subite semble ramener le lieu à son état primitif, les profondeurs d’un rocher de granite. C’est aujourd’hui une église, mais, il y a un peu plus de soixante-dix ans, ce n’était qu’un mont haut de 1 400 mètres. Des prisonniers et des ouvriers l’ont creusé à la dynamite sur ordre d’un caudillo qui voulait y bâtir un monument pharaonique, tout à la fois basilique, panthéon et crypte. Éteindre la lumière au moment de la consécration fait partie du rituel. Tout est plongé dans les ténèbres sauf le Christ de l’autel, éclairé d’en haut. Nous sommes dimanche 5 février à 11 heures, mais nous pourrions tout aussi bien être un mardi ou un vendredi. Nous sommes en 2017, mais il en est de même depuis 1959, année de l’inauguration du lieu : tous les jours, sauf le lundi, les moines bénédictins du Valle de los Caídos célèbrent avec la même solennité la messe conventuelle chantée. Chaque jour, le prêtre officiant répète la même formule : « Prions le Seigneur notre Dieu », puis, parmi les intentions de prière, il lit la même phrase : « Nous Te demandons, Seigneur, de préserver l’avenir de l’Espagne, l’héritage de la foi catholique et le respect de sa sainte loi, sous la protection maternelle de sainte Marie et l’intercession des bienheureux martyrs dont nous protégeons les reliques dans notre basilique. Prions le Seigneur. » Et le chœur réplique : « Seigneur, nous te prions. » Les voix résonnent sur les murs de granite. « Pour que les défunts associés à la mort rédemptrice du Christ reposent pour l’éternité et que leur souvenir ­incite à la paix des Espagnols. Prions le ­Seigneur. — Seigneur, nous te prions. » La messe s’achève. La fonctionnaire de la Direction du patrimoine, qui s’est promenée dans la basilique pendant la cérémonie, dégage le passage. Il y a une première pierre tombale devant l’autel, mais ce n’est pas dans cette direction que se hâte la poignée de paroissiens. Ils se dirigent vers l’arrière, où il y a une autre sépulture, ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. Ils se signent, joignent les mains et prient. D’autres font juste un signe de croix en passant. L’inscription sur la pierre tombale indique « Francisco Franco ». Un groupe de touristes et leur guide s’arrêtent devant la première tombe, elle aussi ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. La guide leur parle de la guerre civile espagnole et leur dit que le corps enterré ici est un celui d’un homme mort au combat. « José Antonio » (Primo de Rivera, son patronyme n’est pas écrit), dit l’inscription. Certains des paroissiens s’y arrêtent aussi et prient. Francisco, 59 ans, fréquente assidûment le lieu depuis ses 23 ans. Avec son épouse Nieves, il a assisté à la messe puis prié devant les deux tombes. « On vient toujours à la messe ici, explique-t-il en se dirigeant vers la sortie. D’abord parce que c’est une messe solen­nelle, sérieuse, dite comme il faut, avec recueillement. Et aussi parce qu’au passage on salue don Francisco, on salue José Antonio et les morts qui sont enterrés ici. — Pourquoi les saluez-vous ? — Pour moi, Franco est un personnage historique essentiel, sans doute le plus important depuis notre Siècle d’or. Un homme qui, dans des circonstances très difficiles, se soulève pour sauver l’Espagne de ce qui l’attendait, être un satellite de l’Union soviétique, comme on l’a vu plus tard avec les pays de l’Est. » Nieves, sa femme, 58 ans, raconte plus tard à la cafétéria : « Je venais à la messe ici enfant avec mes parents. Cela fait quinze que je vais à la messe traditionnelle, cela n’a rien à voir avec la messe moderne. Je viens ici d’abord pour des raisons religieuses, mais aussi pour des raisons politiques. Et en plus j’ai un grand-père enterré ici. » À ses côtés se trouvent Almudena et Silvia. « Je viens tous les dimanches prier sur les tombes de Franco et de José ­Antonio et leur demander d’intercéder pour l’Espagne, on en a bien besoin, inter­vient Almudena, 59 ans. — Et que leur demandez-vous ? — Eh bien, que Dieu sauve l’Espagne. Parce que dans pas longtemps l’Espagne ne sera plus l’Espagne, elle va disparaître, ils vont la briser en mille morceaux. Et aussi que les Espagnols retrouvent la foi, car plus personne ne l’a. » Silvia est la plus jeune des trois. Elle a 47 ans. « C’est ce que Franco nous a laissé en héritage et c’est pour cela que nous venons dans ce lieu, un lieu de récon­ciliation. La réconciliation, ça existe. J’ai un grand-père de chaque camp. Dans les familles, il n’y avait pas de problème. » Francisco Franco Bahamonde, dictateur de l’Espagne de 1939 à 1975, fit construire le site du Valle de los Caídos [littéralement « la vallée des morts au champ d'honneur »] pour honorer la victoire du camp insurgé – le sien – dans la guerre civile espagnole, ou le triomphe de la Grande Croisade nationale, comme son régime nommait le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 contre la IIe République, lequel provoqua trois ans de guerre et déboucha sur trente-sept ans de dictature. Franco avait choisi lui-même cet emplacement situé à 55 kilomètres au nord-ouest de Madrid, dans la Sierra de Guadarrama, au lieu dit Cuelgamuros. Un décret en date du 1er avril 1940 et signé par Franco donne le coup d’envoi du chantier de la basilique de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos. On peut lire dans l’exposé des motifs : « La dimen­sion de notre Croisade, les sacrifices héroïques consentis pour la Victoire et l’importance qu’a eue cette épopée pour l’avenir de l’Espagne ne peuvent être perpétués par les simples monuments avec lesquels sont habituellement commémorés les faits marquants de notre Histoire et les épisodes glorieux de ses enfants. Il faut que les pierres qui seront érigées aient la grandeur des monuments ­anciens, qu’elles défient le temps et ­l’oubli, qu’elles soient un lieu de méditation et de repos où les générations futures pourront rendre hommage à ceux qui leur ont ­légué une Espagne meilleure. »   La dictature est alors en place depuis à peine un an. Franco escompte que les travaux seront achevés l’année suivante – le chantier durera en fait près de vingt ans. Les dimensions pharaoniques rendent le délai impossible à ­tenir. Quelques chiffres : une nef centrale longue de 262 mètres, une hauteur de 41 mètres entre l’entrée et la croisée. La croix au sommet du rocher, ­emblème ­suprême du régime, se distingue à 15 kilo­mètres. Elle fait 150 mètres de haut et ses bras font 46 mètres de long. C’est la plus haute du monde chrétien. À son pied, les sculptures des quatre évangélistes, hautes de 18 mètres, pèsent 20 000 tonnes. La pietà du chapiteau de l’entrée de la crypte ­mesure 12 mètres de long et 5 de haut. Dans les années 1940, l’Espagne est un pays d’après-guerre, dévasté : famine, rationnement des produits de base, marché noir. Une répression féroce emplit les prisons. Pour édifier l’ouvrage, le régime a recours pendant les sept premières années à des condamnés auxquels il accorde des remises de peine en échange de leur travail. Entre 1943 et 1950, trois détachements de prisonniers (politiques et de droit commun) travaillent sur le chantier pour réduire leur peine à raison de deux jours par jour travaillé. Ils construisent la crypte et le monument, le monastère qui se trouve derrière (aujourd’hui une hôtellerie) et les 5 kilomètres de route qui mènent à l’entrée principale. Comme le précise le journaliste Fernando Olmeda dans son livre El Valle de los Caídos: una memoria de España (2009), la majorité des prisonniers politiques qui ont tra­vaillé au chantier étaient « des condamnés pour délits de rébellion et d’adhésion à la rébellion, des combattants républicains dont la peine de mort avait été commuée en une longue peine de prison ». On ignore le nombre exact de prisonniers politiques mis à contribution. Olmeda donne une fourchette comprise entre 275 et 800. Travaillent aussi sur le site des ouvriers libres. Le 1er avril 1959, jour de l’inauguration, le général Franco traverse la nef centrale sous un dais, comme les évêques, mais revêtu de l’uniforme militaire. ­Dehors, sur l’esplanade de 30 600 mètres carrés, il prononce un discours devant des milliers de membres du Mouvement national, pivot du régime : « Elle a trop coûté à l’Espagne, cette glorieuse épopée de notre libération, pour que nous puissions l’oublier, mais la lutte du bien contre le mal n’est pas terminée. […] L’anti-­Espagne a été vaincue et défaite, mais elle n’est pas morte. » Cinquante-sept ans ont passé ­depuis lors ; quarante-deux depuis la mort de Franco et le début de la transition vers la démocratie, qui allait prendre la forme d’une monarchie parlementaire ; et quarante depuis les premières élections libres. Et, pourtant, tout est resté intact : les pierres et les symboles qu’elles abritent. José Antonio Primo de Rivera et Francisco Franco sont tous deux morts un 20 novembre. Le premier en 1936, au début de la guerre civile, exécuté à Alicante. Le second en 1975, de maladie, dans un hôpital de Madrid. La dictature de Franco absorbe dans le Mouvement national la Phalange espagnole, le parti qu’avait fondé Primo de Rivera en 1933, et fait de cet homme son symbole. En 1939, le régime l’enterre au monastère de l’Escorial – édifié par le roi Philippe II au XVIe siècle. Vingt ans plus tard, en mars 1959, trois jours avant l’inauguration, Franco fait transférer sa dépouille au Valle. Lui-même y sera enterré trois jours après sa mort, par décision du roi Juan Carlos Ier, que Franco avait désigné comme son successeur. Selon le guide officiel du monument, sa sépulture avait été préparée à l’avance. Dans le livre de l’écrivain Daniel Sueiro, La verdadera historia del Valle de los Caídos (1976), l’architecte Diego Méndez ­raconte que Franco lui a dit le jour de l’inauguration : « Le moment venu, moi je veux qu’on me mette ici, hein. » La famille du Caudillo soutient quant à elle qu’il n’avait jamais demandé à être ­enterré là. Mais il y a d’autres corps que ces deux-là : il y en a des milliers dont les tombes ne sont pas visibles. Plus précisément 33 847, comme en font état les trois registres officiels que conservent les moines bénédictins. Le public ne peut pas accéder à leurs pierres tombales ou à leurs niches pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas : les dépouilles se trouvent dans des columbariums, dans des cases collectives contenant les restes mêlés de plusieurs personnes et disposées sur plusieurs niveaux. La plupart des corps sont entreposés dans les bras du transept de la basilique, dans la crypte du Très-Saint et dans celle du Saint-Sépulcre, derrière des portes où il est écrit « Tombés pour Dieu et pour l’Espagne (1936-1939) ». Le 8 mai 2017, le site Internet de la radio Cadena Ser a publié des photos de l’intérieur : fragments de
dépouilles, crânes épars, os longs qu’on ne distingue plus du bois cassé et pourri, le tout amalgamé par l’humidité : en 2010, les cryptes avaient été ouvertes pour une expertise médico-légale demandée par la Direction du patrimoine. Ce sont les « martyrs » pour les « reli­ques » desquels les prêtres prient lors de leur messe quotidienne. En vertu d’un accord entre l’abbaye bénédictine de la Sainte-Croix et la Fondation de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos, créée en 1957, le régime de Franco confia en 1958 à l’ordre religieux la mission de « prier pour les âmes des morts dans la Croisade nationale », ainsi que l’administration « de la basilique et des bâtiments existants ». Au départ ne devaient être ensevelis ici que des personnes appartenant au camp des vainqueurs. Mais, à ­l’approche de l’inauguration, le régime entamait une ouverture économique et diplomatique : le président des États-Unis Dwight Eisen­hower devait venir en visite officielle en décembre 1959. De plus, comme le soulignent Olmeda et Sueiro dans leurs livres, il fallait remplir d’ossements ces immenses espaces destinés à être le « temple grandiose de nos morts », selon le décret de 1940. En 1958, Madrid donne l’ordre aux municipalités de toute l’Espagne de dresser une liste des personnes enterrées dans les cimetières, chapelles, églises et caveaux, afin d’exhumer et de transférer des corps « des deux camps », argument que le régime brandira pour parler du Valle de los Caídos comme d’un lieu de réconciliation. Il est prévu au départ de demander l’autorisation aux familles des morts du camp franquiste et même de transférer les républicains qui ont été des catholiques pratiquants. Beaucoup de ­familles refusent, y compris dans le camp des vainqueurs. Cela n’empêche pas les exhumations massives. Quatre catégories sont établies pour les transferts. La première regroupe des urnes individuelles, identifiées par des nom et prénom, que les moines inven­torient à leur arrivée. À la dernière appartiennent des corps anonymes provenant de fosses communes, déposés dans des caisses collectives dont les registres mentionnent seulement le lieu de provenance et le numéro de caisse. Ils parviennent au monument entre 1959 et 1963.   Le Valle de los Caídos devient ­ainsi la plus grande fosse commune d’Espagne. Des 33 847 cadavres entreposés dans les cryptes du mausolée, au moins 12 100 n’ont pas été identifiés à ce jour. Le 30 mars 2016, José Manuel Delgado, juge du tribunal de grande instance de San Lorenzo de El Escorial, prononce un jugement ordonnant d’engager « les actions nécessaires » pour donner « une sépulture digne » à deux d’entre eux, les frères Manuel et Antonio Lapeña, ­estimant qu’« il y a une forte probabi­lité » pour qu’ils se trouvent au troisième ­niveau de la crypte du Saint-Sépulcre, dans les columbariums 2061 à 2069 : neuf caisses contenant environ 81 corps qui sont arrivées le 8 avril 1959 de Cala­tayud, une localité de la province de ­Saragosse, en Aragon. Manuel Lapeña, fondateur de la section du syndicat anarchiste CNT de Calatayud, est fusillé dans les premiers jours de la guerre civile, en juillet 1936, dans son village, et son corps jeté dans une fosse commune voisine. Son frère Antonio, de même obédience, est fusillé quelques jours plus tard devant le mur du cimetière de Calatayud, et enterré sur place dans une fosse commune. Ils seront exhumés vingt-trois ans plus tard et transportés, sans que leurs descendants le sachent, au Valle de los Caídos. Pour se conformer à la décision du juge, il faudrait exhumer les restes de ce secteur de la crypte et faire un prélèvement d’ADN. Ce qui n’a pas été fait. C’est pour cela que, au nom de Purificación Lapeña, petite-fille de Manuel et petite-nièce d’Antonio, l’avocat Eduardo Ranz a porté plainte contre l’Espagne devant l’ONU le 1er juin 2017. Le père de Purificación Lapeña, fils de Manuel et neveu d’Antonio, s’appelle aussi Manuel. Il a 92 ans et ne parle plus à la presse. Sur Skype, Purificación, 59 ans, s’exprime en son nom depuis leur domicile de Saragosse. À ses côtés se tient son mari, Miguel Ángel Capapé, qui préside l’association mémorielle Arico (Association pour la récupération et la recherche contre l’oubli). Le couple l’a fondée en 2007, juste après le vote de la loi sur la mémoire historique, qui vise à reconnaître les victimes de la guerre et de la dictature et prend des mesures pour localiser et identifier les personnes enterrées dans des fosses communes. La famille était sur le point de faire ouvrir les fosses où elle pensait que se trouvaient les corps des frères Lapeña quand elle a appris, par des témoins, que leurs dépouilles avaient été transférées au Valle. C’est aussi ainsi que d’autres familles ont découvert où se trouvaient leurs ascendants. Chaque année, de 2008 à 2011, du temps où les socialistes étaient au pouvoir, les familles se sont réunies pour ­demander à l’État une aide financière afin d’effectuer des fouilles dans les cryptes de la basilique. La réponse a toujours été non. (Fin 2011, le Parti popu­laire remporte les législatives, et ­Mariano Rajoy ­devient président du gouvernement. En 2012, il fait fermer le ­bureau d’aide aux victimes et supprime les dotations destinées aux fouilles.) Un après-midi de septembre 2010, plusieurs de ces descendants franchissent la porte de la crypte du Saint Sépulcre. La Direction du patrimoine a commandé un rapport à l’expert médico-légal ­Andrés Bedate Gutiérrez, qui conclut que l’identification individuelle des restes est « rendue quasiment impossible par l’état des columbariums observés et par la dispersion des restes dans les cryptes et/ou les chapelles », et que le « manque de systématisation » au moment du transfert des dépouilles « complique dans une grande mesure » cette identification. C’est ce qu’ont pu constater les familles quand elles sont montées au premier et au deuxième niveau : des os épars, de la matière amalgamée… Mais le troisième niveau, là où le juge dit que pourraient se trouver les frères Lapeña, était entièrement muré ; au quatrième, les caisses de bois étaient intactes, empilées, avec des numéros et le lieu de provenance. La possibilité que les colum­bariums du troisième niveau soient eux aussi en bon état est une brèche dans laquelle s’engouffrer pour réclamer l’exhu­mation et l’identification des corps, comme l’a indiqué le juge Delgado. Mais Manuel Lapeña fils a perdu tout espoir, confie Purificación via Skype. « Car aucun gouvernement, ni du Parti socialiste ni du Parti populaire, n’a jamais admis qu’il y a eu un coup d’État, qu’il y a eu des coupables. Mon père m’a délégué la tâche à présent. Il est content quand on retrouve des restes, mais il n’a aucune confiance dans ce que feront les gouvernements. Dire que des membres de ma famille, qui n’étaient pas croyants, qui avaient des idées totalement opposées au franquisme, sont enterrés dans un endroit où on célèbre la messe tous les jours et à côté de Franco ! Pas seulement ma famille, il y en a d’autres qui sont là contre leur volonté. C’est une humiliation constante. » D’autres petits-enfants, petits-neveux, neveux, ont une histoire analogue, des ­revendications semblables : les Marco, les Canales, les Luna, les Pinyol, les Serrano, les Cansado. L’avocat Eduardo Ranz, 33 ans, représente ou a représenté toutes ces familles au cours des cinq dernières années, pour exiger l’exhumation des restes de leurs ancêtres du Valle de los Caídos. Il a porté ces affaires devant les tribunaux espagnols, au pénal et au civil, et devant le Tribunal suprême [à peu près l’équivalent de la Cour de cassation] et la Cour européenne des droits de l’homme. Sans succès jusqu’ici.   «Ils sont séquestrés », nous dit Ranz à propos des restes des frères Lapeña quand nous le rencontrons dans son cabi­net de Madrid en février 2017. Quatre mois plus tard, il répète plusieurs fois le mot « séquestrés » dans la note qu’il nous transmet par courriel : il informe qu’il dépose une plainte contre l’Espagne devant l’ONU au nom de Purificación Lapeña « pour violation répétée du droit à un recours juridictionnel effectif de la famille Lapeña, à qui a été reconnu depuis un an le droit d’exhumer le grand-père et le grand-oncle fusillés et séquestrés au Valle de los Caídos ». L’État espagnol, selon Ranz, enfreint l’article 3 du Pacte international relatif aux droits civils et poli­tiques de 1976, en vertu duquel les États signataires « s’engagent à assurer le droit égal des hommes et des femmes de jouir de tous les droits civils et politiques ». Le flou juridique qui entoure la gestion du Valle de los Caídos a longtemps rendu difficile l’intervention de l’État. En 1960, le pape Jean XXIII érige le monument au rang de basilique mineure. Les accords avec le Saint-Siège de 1979 (Franco était déjà mort) déclarent l’« inviolabilité de la basilique de la part des pouvoirs ­publics », et renforcent l’autorité des moines sur les cryptes. L’abbaye bénédictine est toujours l’administratrice du monument, en vertu du décret de 1957 portant création de la Fondation de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos, sous la tutelle du chef de l’État – à l’époque Franco, aujourd’hui le roi – et de l’accord de 1958 avec les bénédictins. En 1982, une loi transfère la tutelle à la Direction du patrimoine, à qui il incombe désormais d’entretenir et de surveiller le site. À la suite de la décision judiciaire concer­nant les frères Lapeña, la Direction du patrimoine demande un rapport aux services juridiques de l’État, qui souligne, notamment, que le prieur administrateur de l’abbaye s’oppose à toute intervention dans les cryptes. Santiago Cantera est ce prieur. Lors d’un bref échange dans l’entrée du monastère, il accepte de parler du rituel de la messe, il raconte que sa ­solennité est caractéristique des bénédictins, que la liturgie remonte au IIIe siècle, qu’ils éteignent la lumière lors de la consécration pour mettre en valeur ce moment clé, que la croix représente la rédemption, que cette congrégation compte 21 moines. Mais il n’accepte pas de parler des « sujets polémiques ». C’est une décision que les moines ont prise en assemblée : ils n’évoqueront plus ces ­questions avec la presse.   Alicia Fernández, guide touristique, attend ses clients sur le parking de la cafétéria. Ils vont prendre la route pour boucler le parcours de la matinée, Escorial-Valle de los Caídos-Madrid. « J’aime être exhaustive. Je leur donne toutes les informations sur le monument, je raconte quelques anecdotes et curiosités. — Vous vous sentez libre de tout dire ? — Il faut faire attention. Imaginez-vous ici le 20 novembre, en plein anniversaire de la mort de Franco. Il ne faut pas oublier que les uns se battaient contre les autres, que les deux camps se sont fait du mal, donc il faut essayer d’être le plus objectif possible. Par exemple, beaucoup de gens me demandent : “Une dictature ? C’est quoi une dictature ?” Alors j’explique et je dis : “Vous comprenez maintenant ?” Et beaucoup disent : “Ah ben je sais pas trop.” Il y a même des Espagnols qui pensent qu’on vivait mieux avant. Ils disent : “On ne volait pas à l’époque.” Je dis : “Bien sûr que si, mais on ne le savait pas.” » Un dimanche matin, un couple et leurs trois enfants descendent les marches de l’esplanade pour avoir une vision complète du monument. « Viens que je te prenne en photo », dit la femme à son mari. Il prend la pose : il tend le bras droit pour faire le salut fasciste, un geste timide et fugace. Les 20 novembre, les bras droits se tendent plus hardiment et plus longuement. En 2016, les bancs de la basilique étaient combles, il y avaient des gens ­debout dans les travées. Des familles ­entières, des hommes d’âge mûr, des jeunes d’une vingtaine d’années. Certains arboraient le drapeau de l’Espagne franquiste avec un aigle au centre ou l’uniforme des combattants de la Phalange, chemise bleue à manches courtes, pantalon noir. À la fin de la cérémonie, un petit groupe s’est placé autour de la tombe de Franco et y a déposé des bouquets et des couronnes. « Vive l’Espagne, Vive Franco, Vive le Christ Roi ! » Ils entonnent le Cara al Sol, l’hymne de la Phalange. Un des moines bénédictins les arrête : « Messieurs, s’il vous plaît, merci de respecter ce lieu sacré. » Avant 2007, les cérémonies attiraient encore plus de monde. L’esplanade était pleine, les phalangistes venaient en pèle­rinage depuis la capitale. La loi sur la mémoire historique votée cette année-là exige que le Valle soit régi par les normes applicables aux lieux de culte et aux cime­tières et interdit sur le périmètre du site toute manifestation exaltant la guerre civile ou le franquisme. L’humidité qui sourd du granite ronge le monument. Une petite dizaine de seaux recueillent l’eau qui goutte ; sur la façade et les revêtements, il y a des taches d’eau et de moisissure. Le gouvernement Zapa­tero avait fait fermer le Valle en 2009 pendant trente-trois mois, après qu’un bras de la pietà se fut détaché, manquant de blesser un touriste. En 2012, le gouvernement Rajoy a rouvert le site. Les fidèles qui le fréquentent sont sans doute un groupe d’irréductibles, et le nombre de touristes est en baisse. Dans les années 1990, on frôlait le million de visiteurs annuels, selon l’Association de défense du Valle de los Caídos, contre moins de 300 000 aujourd’hui, selon la Direction du patrimoine, qui n’a pas souhaité nous en dire plus. La conservation du site génère des pertes pour l’État espagnol. Entre 2014 et 2016, le Valle a engrangé 3,8 millions d’euros de recettes mais a dépensé 2,5 millions de plus pour l’entretien. Malgré cela, toute proposition de réaffectation du lieu alimente la polé­mique et se heurte à des résistances, institutionnelles surtout. En 2011, le gouvernement Zapatero nomme une commission d’experts chargée de réfléchir à un éventuel changement d’affectation pour le Valle de los Caídos. En novembre 2011, la commission rend un rapport préconisant de transformer le monument en un mémorial des victimes de la guerre civile et un centre d’interprétation de l’époque, accom­pagné d’un programme de recherche sur les personnes enterrées ; de rétablir dans leur dignité les ossements qui se trouvent dans les cryptes ; et de signer un nouvel accord avec l’Église sur la gestion du monument sans toucher à la basilique. Elle recommande aussi de transférer la dépouille de Franco hors du Valle et de déplacer celle de Primo de Rivera à un endroit moins en vue de la basilique, afin de renverser ce que Francisco Ferrándiz, anthropologue spécialiste de la mémoire et membre de la commission, appelle la « hiérarchie funéraire ». Le gouvernement Rajoy, arrivé au pouvoir six mois plus tard, enterre ce rapport. « Le Valle de los Caídos est le principal trou noir de la mémoire en Espagne », commente Ferrándiz dans son bureau du Conseil supérieur de la recherche scientifique (CSIC), à Madrid. « C’est le dernier bastion du franquisme et il est défendu comme tel ». Lors de son travail pour la commission, il s’est heurté à toutes sortes « d’obstacles, de blocages, de verrous », y compris de la part de socialistes. « On avait l’impression de commettre une hérésie chaque fois qu’on ouvrait la bouche. » Le rapporteur spécial des Nations unies Pablo de Greiff avait fait des recommandations semblables à l’issue de sa mission en Espagne en 2014 : réaffecter le Valle, donner suite aux réclamations des victimes. Le 28 février 2017, le Tribunal suprême a rejeté une requête sollicitant le transfert du corps de Franco, déposée par les avocats Eduardo Ranz et Manuel Ollé et l’ancien juge Baltasar Garzón. Le 11 mai, toutefois, se produit un fait inédit : la chambre basse du Parlement adopte à la majorité, avec l’abstention du Parti populaire, une résolution demandant que le corps de Franco soit retiré du Valle de los Caídos. Mais ce texte, non contraignant, ne sera pas appliqué. Le porte-parole du gouvernement Íñigo Méndez de Vigo l’a confirmé en ces termes : « Ce n’est pas une bonne idée de commémorer les 40 ans de la transition en cherchant à rouvrir de vieilles blessures. Ce qui intéresse le gouvernement, c’est de continuer à créer des emplois, des droits pour les Espagnols, et il lui semble que ces débats sont dépassés. »   «Pas touche au Valle. Il faudra me passer sur le corps », pouvait-on lire récemment sur le compte WhatsApp de Pablo Linares, 47 ans. Il préside ­l’Association de défense du Valle de los Caídos, créée en 2009, au moment de la fermeture temporaire du monument. Avec le numéro deux de l’association, José María Manrique, il a écrit un livre édité à compte d’auteur en 2011, El Valle de los Caídos. Crónica de una persecución salvaje. Linares a commencé à se rendre au Valle à 14 ans, avec son grand-père, un ouvrier républicain, dit-il, qui avait travaillé à la confection des revêtements. L’association effectue des visites guidées à la demande. « Je suis nettement moins antifranquiste que franquiste, mais je ne suis pas franquiste, et cela choque beaucoup de gens qui se disent : “Mais comment quelqu’un qui n’est pas franquiste peut-il défendre le Valle de los Caídos ?” Eh bien, parce qu’il y a beaucoup d’autres choses à défendre. — Et pourquoi donc cette défense acharnée ? — La communauté bénédictine m’a toujours extraordinairement bien ­accueilli. Nous avons noué des relations d’amitié depuis que je vais au Valle. » Sous le soleil hivernal de février, nous conversons sur un banc de la Plaza de Oriente, dans le centre de Madrid, devant le siège de la Direction du patrimoine, où il se rend régulièrement pour consulter les archives et déposer des documents. Il apporte une lettre signée par plus de 40 personnes qui refusent qu’on fouille les cryptes de peur qu’on touche à leurs morts. L’association utilise habituellement la voie judiciaire. Elle a ainsi a intenté une action contre un ancien directeur du Patrimoine pour manque d’entretien du monument, et, plus récemment, contre le journaliste américain Jon Lee Anderson et le directeur du quotidien en ligne eldiario.es, Ignacio Escolar, pour un article où Anderson proposait de dynamiter le Valle. C’est la première chose que l’on voit en ouvrant les rideaux dans les lueurs de l’aube : la croix sur le rocher. Le cadre de l’image est la fenêtre de cette chambre double, à 48,50 euros la nuit, entrée au monument comprise, de l’hôtellerie Santa Cruz del Valle de los Caídos, 120 chambres, deux salles de ­réunion d’une capacité de 200 places, un bar-­restaurant. Ce jeudi 8 février, huit chambres ont été réservées. Le week-end prochain, 140 personnes sont attendues ; elles étaient 200 le week-end précédent. « Ce sont des communautés chrétiennes qui viennent faire des retraites », m'explique-t-on à la réception. En 1948, il n’y avait encore que les « entrailles » du bâtiment, les briques qui allaient être revêtues de pierre, et un baraquement de bois pour abriter les prisonniers qui construisaient ce qui allait devenir cette hôtellerie. Nicolás Sánchez-Albornoz, 92 ans, partageait un lit superposé avec un détenu italien condamné à la perpétuité. Lui était un prisonnier politique, un étudiant en philosophie condamné à six ans de prison par un conseil de guerre. Cet historien, écrivain et professeur d’université se ­remémore ce pan de sa vie dans son livre Cárceles y exilios (2012). Il nous reçoit dans son appartement de Madrid. « Il y avait des prisonniers de tous les partis, beaucoup de socialistes, de communistes, et aussi quelques droit commun, plusieurs assassins. » Il y a passé cinq mois. Il était incarcéré à la prison d’Alcalá de Henares quand on est venu lui dire qu’il partait pour le chantier. « Ils m’ont dit : “Demain on vient te prendre pour t’amener à Cuelgamuros.” Ils ont dit la même chose à Manuel Lamana. Nous avons préparé notre balluchon. J’étais content. L’autre option, c’était d’aller à la maison d’arrêt à Burgos, avec un régime carcéral encore plus dur. Quitter la prison pour aller à la campagne, je préférais ça. Et en plus, je me disais que cela serait plus facile de trouver un moyen de s’évader. J’ai eu la chance d’être affecté d’office dans les bureaux. On nous considérait comme des privilégiés parce que creuser la crypte était un travail plus dur et plus dangereux. En ce sens, c’était le moins pire. » Un dimanche, profitant d’un moment d’inattention des gardiens, Manuel ­Lamana et lui mettent leur projet d’évasion à exécution. Ils arrivent au monastère de l’Escorial, où les attendent Paco ­Benet, camarade d’université, et deux jeunes Américaines, Barbara Probst ­Solomon et Barbara Mailer, sœur de l’écrivain Norman Mailer, avec une voiture prêtée par ce dernier. Ils parviennent à passer en France, et Nicolás Sánchez-Albornoz entame son long exil. — Que feriez-vous du Valle ? Il tourne la tête vers la fenêtre, laissant entrevoir l’appareil auditif qu’il porte à l’oreille. — C’est un problème politique. Le plus urgent est de sortir Franco et José Antonio de là et de remettre les dépouilles à la famille. Et aussi de résoudre le problème religieux, cette mission qu’a l’ordre bénédictin de dire des prières et des messes en mémoire de tous ces gens-là. C’est la raison de la présence des moines. Si l’objet du culte disparaît, ceux qui leur rendent un culte disparaissent aussi. Qu’est-ce qui reste alors ? Il reste des bâtiments, et à ce moment-là on peut voir ce qu’on en fait. On ferme le site ou bien on en fait un musée de la mémoire. Mais aucune de ces solutions n’est possible tant que les hôtes sont là. »   —Cet article est paru dans le mensuel mexicain Gatopardo en septembre 2017. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
LE LIVRE
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El Valle de los Caídos: una memoria de España de Fernando Olmeda, Península, 2009

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