Le franquisme survit dans l’au-delà
par Sandra Lafuente

Le franquisme survit dans l’au-delà

Dans les années 1940, Franco fit ériger le Valle de los Caídos pour commémorer sa victoire dans la guerre civile espagnole. Cette monumentale église-mausolée abrite sa dépouille mais aussi les restes de milliers de ses victimes. Sans le consentement de leurs proches.

Publié dans le magazine Books, janvier/février 2018. Par Sandra Lafuente

© Daniel Plaetner-Cancela

La basilique de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos. Toutes les tentatives pour changer l'affectation de ce monument voulu par le dictateur Francisco Franco ont à ce jour échoué.

L’obscurité se fait tout d’un coup en pleine messe. Cette pénombre subite semble ramener le lieu à son état primitif, les profondeurs d’un rocher de granite. C’est aujourd’hui une église, mais, il y a un peu plus de soixante-dix ans, ce n’était qu’un mont haut de 1 400 mètres. Des prisonniers et des ouvriers l’ont creusé à la dynamite sur ordre d’un caudillo qui voulait y bâtir un monument pharaonique, tout à la fois basilique, panthéon et crypte. Éteindre la lumière au moment de la consécration fait partie du rituel. Tout est plongé dans les ténèbres sauf le Christ de l’autel, éclairé d’en haut. Nous sommes dimanche 5 février à 11 heures, mais nous pourrions tout aussi bien être un mardi ou un vendredi. Nous sommes en 2017, mais il en est de même depuis 1959, année de l’inauguration du lieu : tous les jours, sauf le lundi, les moines bénédictins du Valle de los Caídos célèbrent avec la même solennité la messe conventuelle chantée. Chaque jour, le prêtre officiant répète la même formule : « Prions le Seigneur notre Dieu », puis, parmi les intentions de prière, il lit la même phrase : « Nous Te demandons, Seigneur, de préserver l’avenir de l’Espagne, l’héritage de la foi catholique et le respect de sa sainte loi, sous la protection maternelle de sainte Marie et l’intercession des bienheureux martyrs dont nous protégeons les reliques dans notre basilique. Prions le Seigneur. » Et le chœur réplique : « Seigneur, nous te prions. » Les voix résonnent sur les murs de granite. « Pour que les défunts associés à la mort rédemptrice du Christ reposent pour l’éternité et que leur souvenir ­incite à la paix des Espagnols. Prions le ­Seigneur. — Seigneur, nous te prions. » La messe s’achève. La fonctionnaire de la Direction du patrimoine, qui s’est promenée dans la basilique pendant la cérémonie, dégage le passage. Il y a une première pierre tombale devant l’autel, mais ce n’est pas dans cette direction que se hâte la poignée de paroissiens. Ils se dirigent vers l’arrière, où il y a une autre sépulture, ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. Ils se signent, joignent les mains et prient. D’autres font juste un signe de croix en passant. L’inscription sur la pierre tombale indique « Francisco Franco ». Un groupe de touristes et leur guide s’arrêtent devant la première tombe, elle aussi ornée d’œillets rouges et blancs fraîchement coupés. La guide leur parle de la guerre civile espagnole et leur dit que le corps enterré ici est un celui d’un homme mort au combat. « José Antonio » (Primo de Rivera, son patronyme n’est pas écrit), dit l’inscription. Certains des paroissiens s’y arrêtent aussi et prient. Francisco, 59 ans, fréquente assidûment le lieu depuis ses 23 ans. Avec son épouse Nieves, il a assisté à la messe puis prié devant les deux tombes. « On vient toujours à la messe ici, explique-t-il en se dirigeant vers la sortie. D’abord parce que c’est une messe solen­nelle, sérieuse, dite comme il faut, avec recueillement. Et aussi parce qu’au passage on salue don Francisco, on salue José Antonio et les morts qui sont enterrés ici. — Pourquoi les saluez-vous ? — Pour moi, Franco est un personnage historique essentiel, sans doute le plus important depuis notre Siècle d’or. Un homme qui, dans des circonstances très difficiles, se soulève pour sauver l’Espagne de ce qui l’attendait, être un satellite de l’Union soviétique, comme on l’a vu plus tard avec les pays de l’Est. » Nieves, sa femme, 58 ans, raconte plus tard à la cafétéria : « Je venais à la messe ici enfant avec mes parents. Cela fait quinze que je vais à la messe traditionnelle, cela n’a rien à voir avec la messe moderne. Je viens ici d’abord pour des raisons religieuses, mais aussi pour des raisons politiques. Et en plus j’ai un grand-père enterré ici. » À ses côtés se trouvent Almudena et Silvia. « Je viens tous les dimanches prier sur les tombes de Franco et de José ­Antonio et leur demander d’intercéder pour l’Espagne, on en a bien besoin, inter­vient Almudena, 59 ans. — Et que leur demandez-vous ? — Eh bien, que Dieu sauve l’Espagne. Parce que dans pas longtemps l’Espagne ne sera plus l’Espagne, elle va disparaître, ils vont la briser en mille morceaux. Et aussi que les Espagnols retrouvent la foi, car plus personne ne l’a. » Silvia est la plus jeune des trois. Elle a 47 ans. « C’est ce que Franco nous a laissé en héritage et c’est pour cela que nous venons dans ce lieu, un lieu de récon­ciliation. La réconciliation, ça existe. J’ai un grand-père de chaque camp. Dans les familles, il n’y avait pas de problème. » Francisco Franco Bahamonde, dictateur de l’Espagne de 1939 à 1975, fit construire le site du Valle de los Caídos [littéralement « la vallée des morts au champ d'honneur »] pour honorer la victoire du camp insurgé – le sien – dans la guerre civile espagnole, ou le triomphe de la Grande Croisade nationale, comme son régime nommait le coup d’État militaire du 18 juillet 1936 contre la IIe République, lequel provoqua trois ans de guerre et déboucha sur trente-sept ans de dictature. Franco avait choisi lui-même cet emplacement situé à 55 kilomètres au nord-ouest de Madrid, dans la Sierra de Guadarrama, au lieu dit Cuelgamuros. Un décret en date du 1er avril 1940 et signé par Franco donne le coup d’envoi du chantier de la basilique de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos. On peut lire dans l’exposé des motifs : « La dimen­sion de notre Croisade, les sacrifices héroïques consentis pour la Victoire et l’importance qu’a eue cette épopée pour l’avenir de l’Espagne ne peuvent être perpétués par les simples monuments avec lesquels sont habituellement commémorés les faits marquants de notre Histoire et les épisodes glorieux de ses enfants. Il faut que les pierres qui seront érigées aient la grandeur des monuments ­anciens, qu’elles défient le temps et ­l’oubli, qu’elles soient un lieu de méditation et de repos où les générations futures pourront rendre hommage à ceux qui leur ont ­légué une Espagne meilleure. »   La dictature est alors en place depuis à peine un an. Franco escompte que les travaux seront achevés l’année suivante – le chantier durera en fait près de vingt ans. Les dimensions pharaoniques rendent le délai impossible à ­tenir. Quelques chiffres : une nef centrale longue de 262 mètres, une hauteur de 41 mètres entre l’entrée et la croisée. La croix au sommet du rocher, ­emblème ­suprême du régime, se distingue à 15 kilo­mètres. Elle fait 150 mètres de haut et ses bras font 46 mètres de long. C’est la plus haute du monde chrétien. À son pied, les sculptures des quatre évangélistes, hautes de 18 mètres, pèsent 20 000 tonnes. La pietà du chapiteau de l’entrée de la crypte ­mesure 12 mètres de long et 5 de haut. Dans les années 1940, l’Espagne est un pays d’après-guerre, dévasté : famine, rationnement des produits de base, marché noir. Une répression féroce emplit les prisons. Pour édifier l’ouvrage, le régime a recours pendant les sept premières années à des condamnés auxquels il accorde des remises de peine en échange de leur travail. Entre 1943 et 1950, trois détachements de prisonniers (politiques et de droit commun) travaillent sur le chantier pour réduire leur peine à raison de deux jours par jour travaillé. Ils construisent la crypte et le monument, le monastère qui se trouve derrière (aujourd’hui une hôtellerie) et les 5 kilomètres de route qui mènent à l’entrée principale. Comme le précise le journaliste Fernando Olmeda dans son livre El Valle de los Caídos: una memoria de España (2009), la majorité des prisonniers politiques qui ont tra­vaillé au chantier étaient « des condamnés pour délits de rébellion et d’adhésion à la rébellion, des combattants républicains dont la peine de mort avait été commuée en une longue peine de prison ». On ignore le nombre exact de prisonniers politiques mis à contribution. Olmeda donne une fourchette comprise entre 275 et 800. Travaillent aussi sur le site des ouvriers libres. Le 1er avril 1959, jour de l’inauguration, le général Franco traverse la nef centrale sous un dais, comme les évêques, mais revêtu de l’uniforme militaire. ­Dehors, sur l’esplanade de 30 600 mètres carrés, il prononce un discours devant des milliers de membres du Mouvement national, pivot du régime : « Elle a trop coûté à l’Espagne, cette glorieuse épopée de notre libération, pour que nous puissions l’oublier, mais la lutte du bien contre le mal n’est pas terminée. […] L’anti-­Espagne a été vaincue et défaite, mais elle n’est pas morte. » Cinquante-sept ans ont passé ­depuis lors ; quarante-deux depuis la mort de Franco et le début de la transition vers la démocratie, qui allait prendre la forme d’une monarchie parlementaire ; et quarante depuis les premières élections libres. Et, pourtant, tout est resté intact : les pierres et les symboles qu’elles abritent. José Antonio Primo de Rivera et Francisco Franco sont tous deux morts un 20 novembre. Le premier en 1936, au début de la guerre civile, exécuté à Alicante. Le second en 1975, de maladie, dans un hôpital de Madrid. La dictature de Franco absorbe dans le Mouvement national la Phalange espagnole, le parti qu’avait fondé Primo de Rivera en 1933, et fait de cet homme son symbole. En 1939, le régime l’enterre au monastère de l’Escorial – édifié par le roi Philippe II au XVIe siècle. Vingt ans plus tard, en mars 1959, trois jours avant l’inauguration, Franco fait transférer sa dépouille au Valle. Lui-même y sera enterré trois jours après sa mort, par décision du roi Juan Carlos Ier, que Franco avait désigné comme son successeur. Selon le guide officiel du monument, sa sépulture avait été préparée à l’avance. Dans le livre de l’écrivain Daniel Sueiro, La verdadera historia del Valle de los Caídos (1976), l’architecte Diego Méndez ­raconte que Franco lui a dit le jour de l’inauguration : « Le moment venu, moi je veux qu’on me mette ici, hein. » La famille du Caudillo soutient quant à elle qu’il n’avait jamais demandé à être ­enterré là. Mais il y a d’autres corps que ces deux-là : il y en a des milliers dont les tombes ne sont pas visibles. Plus précisément 33 847, comme en font état les trois registres officiels que conservent les moines bénédictins. Le public ne peut pas accéder à leurs pierres tombales ou à leurs niches pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas : les dépouilles se trouvent dans des columbariums, dans des cases collectives contenant les restes mêlés de plusieurs personnes et disposées sur plusieurs niveaux. La plupart des corps sont entreposés dans les bras du transept de la basilique, dans la crypte du Très-Saint et dans celle du Saint-Sépulcre, derrière des portes où il est écrit « Tombés pour Dieu et pour l’Espagne (1936-1939) ». Le 8 mai 2017, le site Internet de la radio Cadena Ser a publié des photos de l’intérieur : fragments de dépouilles, crânes épars, os longs qu’on ne distingue plus du bois cassé et pourri, le tout amalgamé par l’humidité : en 2010, les cryptes avaient été ouvertes pour une expertise médico-légale demandée par la Direction du patrimoine. Ce sont les « martyrs » pour les « reli­ques » desquels les prêtres prient lors de leur messe quotidienne. En vertu d’un accord entre l’abbaye bénédictine de la Sainte-Croix et la Fondation de la Sainte-Croix du Valle de los Caídos, créée en 1957, le régime de Franco confia en 1958 à l’ordre religieux la mission de « prier pour les âmes des morts dans la Croisade nationale », ainsi que l’administration « de la basilique et des bâtiments existants ». Au départ ne devaient être ensevelis ici que des personnes appartenant au camp des vainqueurs. Mais, à ­l’approche de l’inauguration, le régime entamait une ouverture…
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