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Gens de Johannesburg

L’image a mieux réussi que les mots à saisir et à faire connaître la réalité et le legs de l’apartheid. L’écrivain Ivan Vladislavic et le photographe David Goldblatt révèlent la normalité étrange de cette ville anormale, aimée et haïe à la fois : Johannesburg.

«Alors même que je commençais à y apprendre quelque chose, je quittai l’université, même si ce fut moins définitif qu’il n’y paraît. Je voulais vivre dans le vrai monde, mais je ne savais pas du tout comment m’y prendre… Alors je me promenais à travers la ville, où, découvrant derrière chaque coin de rue erreurs et injustices, je me mettais dans de véritables états de rage infantile. » Ainsi débute Double Negative, le dernier opus d’Ivan Vladislavic, Sud-Africain blanc, sur un geste de rébellion semblable à l’ouverture d’une fenêtre sur le monde, depuis l’intérieur d’un espace resté trop longtemps clos. La ville que le narrateur parcourt à grands pas n’est autre que Johannesburg, ville aimée et haïe, perdue puis reconquise, protagoniste incontestable de toute l’œuvre de cet auteur, parmi les plus intéressants du paysage littéraire sud-africain.
Né à Pretoria en 1957, au sein d’une famille d’immigrés croates, Ivan Vladislavic s’installe enfant à Johannesburg où, après ses études, il commence à travailler comme éditeur pour Ravan Press, maison autour de laquelle gravitent alors de nombreux intellectuels sud-africains, opposants à la politique du gouvernement de Pretoria, de Miriam Tlali à Mongane Serote, en passant par Nadine Gordimer et Es’kia Mphahlele. Avec eux, compagnons de route poètes et romanciers, Vladislavic fonde en 1978 l’une des revues littéraires les plus importantes de l’époque, mais aussi l’un des rares espaces d’expression des intellectuels noirs, Staffrider, dont il devient le codirecteur aux côtés d’Andries Oliphant.

Un défi à la propagande

Le terme Staffrider – métaphore des prises de position de la revue – désigne ceux qui voyageaient sans billet, s’agrippant de l’extérieur aux wagons de train, au péril de leur vie. Cette publication a joué un rôle fondamental, en faisant connaître des poètes et des écrivains devenus célèbres depuis, et en donnant la parole aux communautés dont le vécu aurait, sans cela, été réduit au silence auquel les condamnait l’apartheid ; des communautés invisibles au plus grand nombre, mais non à l’œil attentif de la photographie documentaire qui commençait alors justement, en Afrique du Sud, à affirmer son propre langage et son rôle de témoin, au même titre que l’écriture. Ce n’est pas un hasard si le projet de la revue consacrait une place aussi importante à la photographie qu’à la prose et à la poésie.
Car l’image réussissait mieux que les mots à rendre immédiatement visible ce que l’idéologie de l’apartheid – parfois intériorisée par les photographes eux-mêmes sur le mode de l’autocensure – s’efforçait de cacher aux yeux du monde. Chaque déclic défiait ouvertement la propagande gouvernementale. « Chaque cliché est une victoire sur l’adversité », peut-on lire dans le numéro spécial de Staffrider de 1988, paru à l’occasion des dix ans de la revue qui déjà, cinq ans auparavant, avait publié un numéro consacré à la photographie. C’est autour de ce projet que naît, au début des années 1970, la collaboration entre Vladislavic et le photographe David Goldblatt, de trente ans son aîné, mais guidé comme lui dans son travail par un sense of place, un « sens du lieu » selon la définition de l’écrivain. Car « la topographie est par nature plus importante que la typographie », affirme Vladislavic dans un éditorial : « Celui qui écrit est lié à une ville, ou à un township, à un groupe culturel ou une communauté. »
Arrive 1976. Les massacres de Soweto, Crossroads et Sharpeville (1) montrent clairement que, dans ces communautés dévastées par l’apartheid, le « sens du lieu » est bel et bien la seule identité qui reste. Soixante ans durant, Goldblatt a immortalisé en noir et blanc – hormis quelques rares concessions faites à la couleur – chaque détail de ce « lieu », à chaque fois différent et singulier. Vladislavic, lui, l’a fait avec les mots, dans des romans dont l’espace urbain est le protagoniste par excellence, comme The Restless Supermarket (2001), récit des transformations de Hillbrow, banlieue de Johannesburg ; La Vue éclatée (2), roman en quatre parties également sur Johannesburg, construit sur le rapport entre art et architecture ; ou encore Clés pour Johannesburg. Portrait de ma ville (3), singulier recueil de réflexions (138 textes brefs numérotés, sur autant d’aspects de la cité) qui valut à son auteur le prestigieux prix Alan-Paton, qui récompense un essai, en 2007.
Enfin, les deux somptueux volumes de TJ. Johannesburg. Fotografie 1948-2010. Doppia negazione qui viennent de paraître chez Contrasto. Le récit de Doppia negazione, ou double négatif (allusion au titre original Double Negative, terme dont la double acception renvoie aussi à la pellicule photographique), est confié à la voix d’un apprenti photographe, à son regard sur Johannesburg, espace qui renferme des vies, celles des gens, avec leurs émotions et leur quotidien, mais aussi la folie d’une époque qui se voudrait normale et qui ne l’est pas, n’étant, au contraire, que pure négation. Le « je » du narrateur raconte cet espace, cherchant à comprendre quel rôle est censé être le sien dans l’engrenage du pouvoir. La rencontre avec un photographe, Auerbach, sera déterminante ; avec lui, il réfléchira sur ce que photographier veut dire, sur l’éthique et la valeur de témoignage de cet art ; sur les complicités entre sujet et objet de la photo ; sur le meilleur moyen de passer de la négation à la réalité alors que nous nous trouvons, de par les vicissitudes de l’histoire, dans une Afrique du Sud post-apartheid qui ne se reconnaît plus.
« La nouvelle Afrique du Sud était un lieu déconcertant. Au début j’ai eu du mal à m’y retrouver. » Car le passé, quelle qu’en soit l’impensable barbarie, était un espace connu, où il était impossible de se perdre, alors que le futur se révèle une terre inconnue, à déchiffrer entièrement. Ainsi, c’est en retrouvant les souvenirs d’un autre temps, les rues et les places d’une ville qu’il connaissait comme une seconde peau, que le narrateur pense avec nostalgie à cette possibilité toute singulière dont l’histoire de l’Afrique du Sud semble l’avoir privé : celle de se perdre, pour pouvoir retrouver le sens des choses. Pour pouvoir les voir à nouveau. Et il conclut : « Je restai allongé dans le noir, habité par la conscience amère d’avoir désappris l’art de me perdre. »
Ce texte est paru dans Il Manifesto le 14 janvier 2011. Il a été traduit par Maïra Muchnik.

Notes

1| En 1976, le gouvernement sud-africain voulut imposer l’afrikaans comme langue d’enseignement à la place de l’anglais. Des émeutes éclatèrent dans le township de Soweto, dans la banlieue de Johannesburg, réprimées avec une grande brutalité. Elles se propagèrent dans d’autres townships du pays et eurent un retentissement mondial.
2| Éditions Zoé, 2007.
3| Éditions Zoé, 2009.

Pour aller plus loin

Sabine Cessou (dir.), Johannesburg. La fin de l’apartheid, et après ?, Autrement (coll. « Villes en mouvement »). Un portrait vivant de la cité aujourd’hui, par ses écrivains, ses architectes, ses artistes, ses entrepreneurs. Au-delà des clichés sur la « ville la plus dangereuse du monde ».

 
Philippe Guillaume, Johannesburg. Géographies de l’exclusion, Karthala, 2001. Le meilleur livre de référence sur la ville, sa violence, ses fractures, son urbanisme. Par un géographe.
LE LIVRE
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TJ. Johannesburg photographies 1948-2010. Double négatif de Gens de Johannesburg, Contrasto Due

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