Le grand mystificateur du Kremlin
par Barry Yourgrau
Temps de lecture 15 min

Le grand mystificateur du Kremlin

Vladislav Sourkov n’est pas seulement le principal idéologue du régime de Poutine. Cet influent conseiller est probablement aussi l’auteur de plusieurs romans, souvent prémonitoires, qui servent de  laboratoire à ses idées et, peut-être, d’exutoire à ses compromissions.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Barry Yourgrau
À l’été 2009, un court roman a fait sensation à Moscou. Centré sur un personnage d’éditeur gangster amateur de poésie, le livre est une satire noire, absurde, caustique et très bien informée de la corruption et des machinations politiques de la Russie postsoviétique, le tout agrémenté de collages et de réfé­rences littéraires. Si Okolonolia, ou « Proche de zéro », qui avait pour sous-titre Gangsta Fiction dans l’édition russe, a fait sensation, c’est en raison de l’identité de son ­auteur, un inconnu du nom de Natan Doubovitski. On a très vite suspecté (non sans l’aide d’un tuyau anonyme fourni par son éditeur au quotidien Vedo­mosti de Saint-­Pétersbourg) qu’il s’agissait du pseudonyme de Vladislav Sourkov, alors chef adjoint de l’administration présidentielle. Cet idéologue du Kremlin était sans doute à l’époque le deuxième ou troisième homme le plus puissant du pays. C’est Sourkov, tour à tour qualifié de polittekhnolog ou « sorcier de la com’ » (1), d’« éminence grise » et de « tireur de ficelles », qui avait créé et orchestré la fameuse « démocratie souveraine » chère à Vladimir Poutine, la Russie stabilisée par la force, dirigée d’en haut, faussement démocratique et toujours pourrie de l’intérieur qu’Okolonolia brocarde férocement. Grâce à Inpatient Press, un petit éditeur audacieux de Brooklyn, « Proche de zéro » est désormais disponible en anglais. Inpatient Press ne tourne pas autour du pot et crédite Vladimir Sourkov comme auteur. Quantité d’hommes politiques écrivent des romans, mais rarement des autosatires aussi dévastatrices. Partagé entre l’éloge et la condamnation, le documentariste Adam Curtis qualifie Vladislav Sourkov de « héros de notre temps » pour avoir réussi à transformer la réalité russe en « une effarante pièce de théâtre en mutation constante ». Et pour avoir fourni, en quelque sorte, un modèle initial à la tactique médiatique de Donald Trump consistant à semer le chaos et la confusion. Et quel personnage fascinant, pervers et complexe émerge de la biographie de Sourkov ! Un grand propagandiste du pouvoir aux velléités artistiques, un bras droit d’autocrate doublé d’un esthète bohème, qui a pris des cours de théâtre dans les années 1980 à l’Institut de la culture de Moscou (avant d’en être exclu à la suite d’une bagarre). Alors que l’URSS s’effondre, Sourkov dirige la communication de la banque Menatep, la première société de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, et c’est là qu’il rencontre sa femme, Natalia. Peu après, il prend la direction d’une éphémère association des publicitaires russes. Après une nouvelle tentative pour travailler avec Khodorkovski, qui vient d’acquérir le géant des hydrocarbures Ioukos dans les années 1990 (une affaire maudite qui le conduira en prison après l’offensive lancée par Poutine contre les oligarques durant la décennie suivante), Sourkov rejoint Alfa Bank, que l’on retrouve aujourd’hui dans le « dossier Trump » pour sa participation présumée à l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016 (ses dirigeants protestent vigoureusement et ont intenté un procès en diffamation). Ensuite, il dirige une grande chaîne de télévision avant de mettre ses talents de communicant et de lobbyiste au service du président Eltsine, puis de Poutine et de Medvedev. Même au gouvernement, Sourkov trouve le temps d’écrire des articles sur les films de Bollywood et le peintre Joan Miró dans l’élégante revue culturelle Rousski Pioner (2), qui publiera « Proche de zéro » dans un numéro spécial. Sourkov a aussi écrit les paroles de plusieurs chansons du groupe russe de rock Agata Kristi (plus tard, leur leader poursuivra en justice un critique musical qui l’avait traité de « caniche de Sourkov »). L’homme ne cache pas son admiration pour la figure du gansta rap Tupac Shakur et peut citer par cœur des poèmes d’Allen Ginsberg, quoique avec un accent russe à couper au couteau. Dans son vaste bureau du Kremlin, les portraits de Poutine et de Medvedev côtoient des photos de Jorge Luis Borges, de John Lennon, de Che Gevara et de Joseph Brodsky jeune, ainsi que de Tupac en sweat à capuche, d’Obama pensif et de Bismarck maussade. Dans ses costumes Ermenegildo ­Zegna anthracite bien coupés, Sourkov a un peu l’allure de Rowan Atkinson, l’acteur de Mr. Bean, mais en plus fringant. Cet homme impénétrable est consi­déré – et surtout se considère lui-même – comme un génie créatif. Son drame, écrivent les journalistes Zoïa Svetova et Iegor Mostovshchikov dans le magistral portrait qu’ils ont brossé de lui dans le magazine russe The New Times, est qu’il s’imagine meilleur et plus intelligent que ses patrons, même s’« il joue toujours les seconds rôles ». En 2005, le personnage de Sourkov a acquis un degré de complexité supplémentaire quand celui-ci a révélé dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel que son père était tchétchène. Contrairement à ce que disait sa biographie officielle, l’éminence grise de Poutine avait vécu les cinq premières années de sa vie dans un village près de Grozny. Né sous le nom d’Aslambek Doudaïev en 1962 (ou 1964), Vladislav prend le nom de jeune fille de sa mère russe après que son père a abandonné la famille en Tchétchénie. Puis le jeune Sourkov et sa mère s’installent près de Riazan, dans l’ouest de la Russie. ­Ainsi, le futur ­marionnettiste du Kremlin apprend très vite ce que c’est que de changer d’identité. Son village natal, Douba-Iourt, sera plus tard rasé par les bombardements russes lors des guerres féroces que Moscou livrera contre les séparatistes tchétchènes. Par un de ces paradoxes typiquement sourkoviens, il va devenir le principal défenseur de ­Ramzan ­Kadyrov, l’homme fort de la Tchétchénie dans l’entourage de Poutine. Ancien rebelle, Ramzan ­Kadyrov deviendra ainsi un allié essentiel de Moscou dans sa lutte contre l’extrémisme islamiste dans cette république du Caucase qu’il continue de gérer d’une main de fer. Dans une note de 2007, l’agence de renseignement privée Stratfor, établie aux États-Unis, juge Sourkov « dénué de tout scrupule et d’un opportunisme extraordinaire et pathologique ». Sourkov a démenti être Natan Doubovitski dans les colonnes de Rousski Pioner et il continue mollement à le faire, même s’il se trouve que le nom de jeune fille de son épouse est Doubovitskaïa. Ce canular flagrant (certains affirment que Sourkov était lui-même la source du tuyau anonyme fourni à Vedomosti) fait penser à ce qu’Adam Curtis considère comme un trait caractéristique de la tactique politique de Sourkov : faire savoir ce qu’il fait. Par exemple, il va soutenir officiellement des ONG de défense des droits de l’homme tout en pilotant et en finançant des groupes de jeunes patriotes pro-Poutine qui vont s’en prendre à ces mêmes ONG. « Résultat, personne ne peut démêler le vrai du faux », dit Curtis dans son documentaire de 2016, HyperNormalisation.…
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