Mille ans de servitude
par Pankaj Mishra

Mille ans de servitude

Dans la société extrêmement hiérarchisée qu’est l’Inde, les dalits sont relégués au bas de l’échelle. Traditionnellement chargés des besognes les plus ingrates, détestés et méprisés par les castes supérieures, ceux qu’on appelait les « intouchables » commencent à relever la tête.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Pankaj Mishra

© Franck Ferville / Agence VU

Les dalits subissent des discriminations à l’embauche et à l’accès au logement, même en milieu urbain (ici en 2003 à Bhavnagar, dans le Gujerat).

Beaucoup de logements indiens sont encore dotés de simples latrines, qui consistent en un grand trou dans le sol. Les ­excréments sont ramassés la nuit par des « vidangeurs manuels » qui, écrit Sujatha Gidla, « évacuent la merde humaine » avec « pour seuls outils un petit balai et un seau en fer-blanc ». La plupart sont des femmes (1). Autrefois, elles « remplissaient d’excréments leurs paniers en feuilles de palmier et les transportaient sur la tête sur une dizaine de kilomètres jusqu’à un endroit en périphérie de la ville où elles étaient autorisées à les ­déverser ». Les paniers ont aujourd’hui cédé la place un peu partout à des seaux et des charrettes. Mais le nettoyage des toilettes, des fosses septiques, des cani­veaux et des égouts revient toujours aux dalits, qu’on appelait autrefois les ­intouchables. Un Indien sur six est dalit, mais, pendant des années, je n’ai ni vu ni imaginé la vie qu’ils pouvaient avoir, même si chaque semaine ou presque des entrefilets dans les journaux faisaient état des meurtres, des viols ou des tortures dont ils étaient victimes. Si l’un de mes ­camarades de classe, dans les écoles que j’ai fréquentées, était dalit, je n’en ai rien su – mon appartenance à une caste supé­rieure faisait que je ne me rendais pas compte de l’existence d’une hiérarchie qui était à mon avantage. En revanche, j’entendais mes proches murmurer beaucoup de méchancetés sur les « castes répertoriées » (le terme officiel pour dési­gner les dalits) et les mesures de discrimination positive destinées à leur assurer une égalité de traitement. C’est seulement dans mon université de province, dans un groupe d’étudiants d’extrême gauche, que j’ai eu pour la première fois des contacts réguliers avec des dalits. Et c’est en lisant Ralph Ellison (2) à la fin de mon adolescence que j’ai commencé à réfléchir aux injustices historiques et aux pathologies sociales et psychologiques qui avaient œuvré à rendre des dizaines de millions de personnes invisibles. L’Inde, la plus grande démocratie du monde, se trouve également être la société la plus hiérarchisée du monde. Ses citoyens les plus riches et les plus puissants, issus en grande majorité des hautes castes, sont très loin de se rendre compte de leurs privilèges ou de réaliser le cruel handicap que représente le fait d’appartenir à une caste inférieure. Les dalits sont très peu représentés dans le cinéma populaire, les pubs et les feuilletons télévisés. Aucun musée d’envergure ne commémore leur longue souffrance. À la différence des États-Unis, où le ­racisme suscite la condamnation générale, en Inde aucun tabou social n’interdit d’exprimer sa haine ou son dégoût des hindous de basse caste, même si la loi le prohibe. Beaucoup de dalits sont ­encore traités comme des « intouchables », malgré les droits égaux que leur octroie la Constitution indienne. Cette Constitution a été rédigée à la fin des années 1940, avec le concours de B. R. Ambedkar, un dirigeant dalit, dont la réputation de penseur audacieux et iconoclaste a été éclipsée par le culte voué à ses rivaux des castes supérieures Jawaharlal Nehru et Mohandas Gandhi. Les principes fondateurs de la démocratie indienne qu’Ambedkar a contribué à inscrire vont encore plus loin que ceux des États-Unis dans la garantie de l’égalité des droits et l’interdiction de toute discrimination fondée sur la religion, la race, la caste, le sexe ou le lieu de naissance. Mais, en Inde, les nobles intentions de la loi s’accompagnent rare­ment du nécessaire changement des mentalités. L’institution de la caste, le groupe social auquel les ­Indiens appartiennent par leur naissance, reste le plus grand obstacle à la création d’une société égalitaire. Dans la hiérarchie, un brahmane ­occupe le sommet en raison de la « pureté » de ses fonctions de prêtre et d’érudit, et le dalit est relégué au rang le plus bas en raison de sa proximité avec les excréments et autres substances corporelles. Ambedkar, par exemple, appar­tenait à une caste inférieure dont les membres étaient contraints de marcher avec un balai attaché à la taille, de façon à faire disparaître leurs empreintes de pas manifestement contaminantes. Comme beaucoup de militants, il était profondément exaspéré de voir que les dalits, en se voyant refuser l’accès à l’éducation et à la propriété, avaient été « totalement mis hors d’usage », comme il l’a écrit dans « L’abolition de la caste » (1936) :« Ils n’avaient pas le droit de porter des armes, et, sans armes, ils ne pouvaient pas se rebeller. Ils étaient tous laboureurs – ou plutôt, condamnés à être laboureurs –, et ils n’ont jamais eu le droit de transformer le soc de leur charrue en épée. Ils n’avaient pas de baïonnette, et, par conséquent, n’importe qui pouvait leur marcher sur les pieds, et le faisait. À cause du système de castes, ils ne pouvaient pas recevoir d’instruction. Ils ne pouvaient pas réfléchir et trouver le moyen de s’en sortir. Ils étaient condamnés à être humbles ; ne sachant pas comment s’échapper et n’ayant pas les moyens de le faire, ils se sont faits à la servitude éternelle, qu’ils ont acceptée comme leur sort inéluctable » (3). Au fil du temps, ce terrible sort a été justifié par toutes sortes d’arguments religieux et philosophiques. Le Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi prétend que les vidangeurs ­manuels savent depuis longtemps qu’il est de leur « devoir d’œuvrer au bonheur de la société tout entière et des dieux » et « que ce travail de nettoyage doit se poursuivre en tant qu’activité spirituelle intérieure pour les siècles à venir ». De tels propos sont d’autant plus faciles à tenir que les valeurs, les croyances, les préjugés, les phobies et les tabous du système de castes ont été profondément intériorisés par ceux qui en sont les victimes, parmi lesquelles se trouvent des chrétiens et des musulmans dont les ancêtres ont cherché à échapper au stigmate de l’intouchabilité en renonçant à l’hindouisme : la famille de Sujatha Gidla, par exemple, s’est convertie au christianisme. Cette capitulation totale devant les normes hiérarchiques de déférence et de devoir a pendant longtemps empêché toute solidarité parmi les castes opprimées, coupant court à toute tentative concertée de remise en cause par le bas de ce système inique. En effet, l’ordre social indien, constitué de multiples strates, semble organisé de manière plus machiavélique que la simple hiérarchie qui plaçait les Blancs au-dessus des Noirs aux États-Unis. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir et la banalisation du suprémacisme blanc ont de nouveau attiré l’attention sur la manière dont l’avilissement des Afro-Américains au XIXe siècle a servi à asseoir les droits et la dignité des hommes blancs pauvres. « Les hommes blancs, écrivit le président des États confédérés Jefferson Davis, béné­ficient d’une égalité qui résulte de la présence d’une caste inférieure, une égalité qui ne peut exister là où les hommes blancs occupent la place occupée ici par la race servile. » Mais dans le système de castes hindou, caractérisé par une « inégalité échelonnée », selon la brillante définition d’Ambedkar, « il n’y a pas de classe complètement dénuée de privilèges, exceptée celle qui est à la base de la pyramide sociale ». Du coup, toutes les castes, à l’exception de la plus basse, ont intérêt à ce que le système perdure et s’y emploient en dominant ou en humiliant celle qui est juste au-dessous. Le poète de langue marathe Govindaraj le dit ­encore plus crûment : la société hindoue est constituée d’hommes « qui courbent la tête sous les coups de pied venant d’en haut et qui, simultanément, en donnent à ceux d’en bas, sans ­jamais songer à refuser les uns et à s’abstenir des autres ». Cette définition formulée à la fin du XIXe siècle reste en grande partie valable aujourd’hui. Dans les ­régions rurales, dont sont issus bon nombre d’hindous de haute caste, ce sont souvent les membres des anciennes castes intermédiaires subalternes qui sont responsables des pires atrocités commises contre les dalits aujourd’hui. Il est vrai également qu’un nombre croissant de personnes situées tout en bas de la hiérarchie s’opposent vigoureusement aux coups de pied venant d’en haut. Des partis politiques et des mouvements ­sociaux organisés autour de l’identité dalit ont vu le jour ces dernières décen­nies. La force électorale de ce réveil politique est telle que le régime nationaliste hindou au pouvoir, bien que dominé par des hindous des castes supérieures, a été obligé…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire