Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Guérir de l’Amérique

À 5 ans, l’Irlandais Luke Healy tombe amoureux des États-Unis. Le jour où il comprend que cet amour n’est pas réciproque, il se lance dans un trek de 4 200 kilomètres, de la frontière mexicaine au Canada.

Le voyage de Luke Healy a duré cent quarante-sept jours, d’avril à début septembre 2016. Il a remonté toute la côte Ouest des États-Unis, de la frontière mexicaine au Canada, sur près de 4 200 kilomètres. Le Pacific Crest Trail (PCT pour les intimes), le « sentier des crêtes du Pacifique » est un peu la Mecque des randonneurs. Le rêve. Tous les ans, à la belle saison, ils sont des milliers à s’y lancer, mais peu parviennent au bout (le taux d’abandon est de 30 % la première semaine). Lorsque le dessinateur irlandais Luke Healy pose le pied au kilomètre zéro, quelque part dans le sud de la Californie, il a tout cela en tête. Mais bien d’autres choses aussi : pour lui, ce périple est une façon de se libérer d’un rêve qui le poursuit depuis son plus jeune âge, l’Amérique. Car ce rêve se heurte à une « porte close ».

 

En marchant, il tombe sur un pan du mur qui sépare les États-Unis du Mexique et que, en ce printemps 2016, le candidat Donald Trump promet d’ériger sur toute la frontière. Son mur à lui, c’est ce visa « touriste » ou « étudiant » qu’il n’arrivera jamais à transformer en titre de séjour permanent. Après sa randonnée sur le PCT, il devra rentrer chez lui et tenter de tirer un trait sur les États-Unis. « J’ai faim d’Amérique. Je veux m’en gaver jusqu’à m’en faire passer le goût », dit-il.

 

Né en 1991, Healy a grandi dans un pavillon de la banlieue de Dublin. Il n’a pas connu la grande misère, la guerre ou l’oppression politique, non. Mais, un peu comme Obélix dans le chaudron de potion magique, il est tombé dans le rêve américain quand il était petit, 5 ans à peine, en assistant à la parade du 4-Juillet à Disney World, en Floride. Ce fut le « coup de foudre » : « Aujourd’hui encore, vingt ans après, je reste convaincu qu’il n’existe pas d’expérience américaine plus emblématique », écrit-il.

 

Comme tant d’autres familles irlandaises, celle de Luke a des ramifications de l’autre côté de l’Atlantique. Son grand-oncle et sa grand-tante ont émigré dans les années 1950 : c’est grâce à leurs chèques, reçus à Noël, que les Healy restés au pays ont payé leur maison. C’est grâce à eux aussi que le jeune Luke a eu très tôt en bouche le goût du Kentucky Fried Chicken et des milk-shakes géants, de la liberté et des possibilités a priori infinies qu’offre l’eldorado américain.

 

Il a passé son enfance et son adolescence à regarder des films américains et à attendre le prochain voyage familial chez les cousins d’outre-Atlantique. Dans ces années-là, l’Irlande est en plein boom économique : de grandes multinationales y établissent leur siège, attirées par la fiscalité avantageuse du « tigre celtique ». Cela se traduit par une « déferlante de culture pop américaine », raconte encore Healy. En toute logique, vingt ans plus tard, Luke s’inscrit dans une école de dessin dans le Vermont, sur la côte Est des États-Unis.

 

Le rêve américain est bien là, à portée de main, mais toujours tributaire de cette fameuse green card que le jeune Irlandais n’obtiendra jamais. Le voici, enfin, un jour assis en cercle avec d’autres randonneurs autour d’un feu de camp sur le PCT. Pourquoi s’être lancé dans ce périple ? À cause d’une rupture amoureuse ? D’un burn-out ? D’un stress post-traumatique ?

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Par défi personnel ou, tout simplement, pour le bonheur de traverser ces paysages à la fois rudes et sublimes ? Ce soir-là, c’était « trop compliqué » pour Luke d’expliquer à ses compagnons de marche « l’attrait viscéral » qu’exerçait ce pays sur lui. Cela lui a pris trois ans pour faire ce livre, curieux mélange de dessins naïfs et de propos profonds. Mais est-il pour autant guéri de l’Amérique ?

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Americana (ou comment j’ai renoncé à mon rêve américain) de Luke Healy, traduit de l’anglais par Basile Béguerie, Casterman, 2020

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - BD Les homos vieillissent aussi
Extraits - BD L’amour ? Une affaire de nez
Extraits - BD Khalat, une odyssée syrienne

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.