L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Homos et fiers de l’être en Chine

Sauvegarder cet article

Pour fêter le premier anniversaire de leur rencontre, le jeune Sun Wenlin et son compagnon Hu Mingliang ont voulu s’offrir un cadeau spécial en publiant leurs bans. Déboutés par l’administration, ils ont porté en justice la question du mariage pour tous. Leur histoire témoigne de l’essor impressionnant du mouvement homosexuel en Chine.

 

Comme tant de jeunes gens dans la Chine d’aujourd’hui, les deux hommes se sont rencontrés sur Internet. Un « coup de foudre », se souvient Sun Wenlin, consultant en informatique et, à 26 ans, le cadet. Hu Mingliang, 37 ans, moins à l’aise, travaille comme agent de sécurité. En juin 2015, pour le premier anniversaire de leur rencontre, ils se sont rendus au bureau local de l’état civil pour demander l’autorisation de publier les bans. Face à la fin de non-recevoir de l’administration, Wenlin a décidé d’intenter une action en justice pour revendiquer la légalisation du mariage homosexuel. À la différence de dizaines de millions d’autres Chinois, il refusait de se résigner à la négation de son identité sexuelle par l’État. Une première ! Le tribunal a débouté les deux hommes de leur ­requête, mais, entre-temps, l’affaire leur avait valu ­attention et soutien dans le monde ­entier. En d’autres termes, la démarche de Wenlin et Mingliang  n’a pas seulement ­témoigné de leur engagement amoureux. Elle a incontestablement représenté un pas en avant pour les droits des minorités sexuelles dans le pays. Les deux hommes avaient pourtant emprunté des chemins assez différents – l’un vient de la campagne, l’autre de la ville –, tracés à la fois par les contradictions actuelles du pays et par la longue histoire de l’homosexualité en Chine. Longtemps – jusqu’au milieu du XVIIIe siècle dans les grandes lignes –, le phénomène est resté bien accepté socialement. Selon le sociologue Chou Wah-shan, auteur de Tongzhi in China: Politics of Same-Sex Eroticism, les relations homosexuelles ne renvoient alors, dans l’imaginaire social, ni à l’érotisme ni à l’homophobie, mais aux différences de classe ; les contes ­populaires mettent volontiers en scène un empereur ou un seigneur et son amant de rang inférieur. C’est seulement au xixe siècle, au contact des Européens et des missionnaires, que l’homosexualité est redéfinie comme un péché et un signe d’arriération. Face à l’avance scientifique occidentale, les intellectuels progressistes entendent importer les idées venues d’Europe. Et ils rangent la pratique dans la même ­catégorie que les pieds bandés et la ­polygamie ; autant de signes d’une mentalité féodale à bannir pour voir naître une Chine nouvelle, plus forte. Durant la période maoïste, le Parti communiste chinois condamne sans équivoque toute orientation sexuelle ou modèle familial s’écartant de la norme hétérosexuelle, par souci d’homogénéité sociale et de pureté idéologique. Dans les années 1960 et 1970, l’homosexualité commence à être qualifiée de maladie psychiatrique. Et les relations entre gays ou lesbiennes sont criminalisées jusque dans les années 1990, via la loi contre le « hooliganisme » [qui réprime notamment la sodomie]. Enfin dépénalisée
en 1997, l’homosexualité ne disparaît cependant de la liste des maladies mentales qu’en 2001. Depuis, son statut juridique reste une question ouverte. Le gouvernement maintient son silence ­officiel tout en refusant de reconnaître le concubinage entre personnes de même sexe et de prévoir des mesures antidiscrimination sur le lieu de travail. « La société chinoise a toujours donné la priorité au collectif sur l’individuel, explique Yu Haiqing, spécialiste de la culture et des médias chinois, qu’il enseigne à l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud. Les gens faisaient ce qu’ils voulaient en privé, mais sans ­aucune protection publique, parce que cela entrait en conflit avec l’impératif de perpétuation de la lignée familiale. » Il a été d’autant plus difficile de débattre de la reconnaissance des droits que la notion même de droits individuels reste contestée, et pas seulement dans le ­domaine politique : « Quand plusieurs générations vivent sous le même toit et que toutes les vies se mêlent, explique Yu, se rebeller contre la norme est difficilement imaginable. »   Depuis quelques années, les réformes économiques ont permis aux membres de la jeune génération de gagner en mobilité et en indépendance financière. Leur façon de vivre et de concevoir leur situation en a été bouleversée. La notion d’individualisme s’affirme à nouveau, mais militer en son nom sur le terrain politique reste dangereux. L’accent mis depuis vingt ans sur la liberté économique, à l’exclusion de la liberté politique et sociale, a certes enrichi une grande partie de la population, mais il a aussi déstabilisé la société, notamment en creusant les inégalités. D’où l’hypersensibilité du pouvoir à toute forme d’organisation militante. Les citadins instruits, qui incarnent souvent les idéaux d’ouverture et de ­cosmopolitisme, occupent aujourd’hui le sommet de la pyramide sociale non officielle en Chine. Pour Elaine Jeffreys, ­auteure de Sex in China, la plupart des intellectuels acceptent l’idée que l’individu est libre de vivre selon son orientation sexuelle. « Dans les grandes villes, l’homosexualité peut même être considérée comme sympa et branchée, souligne Jeffreys. On utilise le mot anglais “gay” parce que tongxilian, le terme chinois employé par la vieille génération, est stigmatisant. N’avoir ­aucun problème avec tout ce qui est “gay”, marque d’un état d’esprit moderne, est donc source de fierté. »   En bas de l’échelle, il en va tout ­autrement pour les paysans de l’intérieur ou la « main-d’œuvre flottante » des ­migrants venus des campagnes. Être gay, quand on appartient au monde de ces jeunes travailleurs, c’est parfois se voir refuser les moyens d’assumer son iden­tité sexuelle. Et le dénuement peut aggra­ver cette souffrance. Nombre de ceux qui restent à la campagne vivent avec leur famille élargie et sont soumis à une forte pression pour perpétuer la lignée, quels que soient leurs penchants personnels. Selon Richard ­Burger, ­auteur de Behind the Red Door: Sex in China, des millions d’homosexuels quittent donc la campagne pour la ville afin d’échapper au regard de leur ­famille : « C’est une vie incroyablement solitaire. Non seulement ces jeunes n’ont pas les mots pour exprimer ce qu’ils éprouvent, mais ils connaissent aussi un sentiment de honte, comme s’ils étaient malades ou anormaux. » Certains célibataires gays venus du fin fond du pays finissent par gagner misérablement leur vie dans les métropoles en vendant leurs faveurs. « Pour cela, ils sont doublement stigmatisés, ­explique ­Jeffreys. Quand vous luttez pour survivre et que les gens vous méprisent déjà, vous n’avez pas l’énergie nécessaire pour vous défendre. Même l’idée d’avoir des droits personnels peut être inédite. » À bien des égards, le traitement réservé aux homosexuels au cours de l’histoire chinoise a toujours dépendu des actes et de la culture de l’élite. C’est pourtant sur les plus défavorisés que la lutte pour les libertés civiles pourrait avoir le plus d’impact. La loi définit bien davantage les paramètres de leur quotidien qu’elle ne le fait pour les cols-blancs des villes, mieux acceptés dans un milieu culturel pluraliste. En ce sens, le combat pour les droits individuels est un combat pour une nouvelle conception du collectif : une ­société beaucoup plus inclusive, qui offre refuge et protection aux plus vulnérables.   D’une certaine façon, Sun Wenlin et Hu Mingliang incarnent cette Chine en pleine mutation. Les parents cita­dins de Wenlin, celui qui a insisté pour déposer la requête, le soutiennent pleinement. Et le jeune homme, à l’aise dans ce monde, fuit rarement l’attention des ­médias. Mais il a déclaré plus d’une fois ne pas vouloir devenir le porte-­parole des gays du pays, soulignant qu’il luttait pour lui-même en tant qu’individu. Son partenaire, dont la famille ­habite encore dans le Hunan, éprouve des sentiments un peu différents. Quelques mois avant le procès, il a emmené Wenlin chez ses parents, et cette expérience l’a profondément marqué. Mingliang était a priori ­inquiet à l’idée de révéler son homosexualité à des proches qu’il connaissait depuis toujours. Mais sa famille et ses amis d’enfance ne l’ont pas rejeté. « Si vous connaissez quelqu’un qui est gay, cela change votre vision », conclut-il, ­exprimant l’espoir que la reconnaissance du mariage homosexuel puisse faire évoluer les mentalités de l’ensemble du pays. « C’est juste une question de publicité. »   — Cet article est paru dans le New Yorker le 2 septembre 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Gays en Chine : politique de l’homo-érotisme dans les sociétés chinoises de Chou Wah-shan, Routledge, 2000

SUR LE MÊME THÈME

Société « Où est le tigre, où est le tigre ? »
Société Massacre à la tronçonneuse en Suède
Société Sur la ligne de front au Cachemire

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.