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Le méchant procès fait aux chats

Les adorables félins que nous aimons tant sont d’incorrigibles tueurs en série, qui exterminent chaque année des milliards et des milliards de volatiles, entre autres. Il faut les stériliser, les euthanasier, plaide le parti des oiseaux, entré en guerre contre celui des chats. Chacun d’eux se réclamant du « naturel ». Mais au fait, qu’est-ce que le « naturel » ?


©Tilby Vattard/Plainpicture

Impliqué dans l’extinction de 175 espèces animales, le chat représente un fléau bien plus destructeur pour l’environnement que le DDT.

Imaginez un monde sans chats. Imaginez un monde sans chasseurs de souris, sans animaux de compagnie, sans boules de poils qui viennent se frotter contre vos jambes et miauler à l’heure du ­dîner. Imaginez un monde sans rien qui retombe toujours sur ses pattes, rien de suspendu au bout d’une branche pour vous ­encourager d’un ­« Accroche-toi ! » humoristique (1). Imaginez un monde sans ces images de chats, grincheux ou joueurs, qui circulent sur les réseaux sociaux. Bref, imaginez un monde sans chats.

Pas facile. Ce félin est omniprésent dans nos vies, en tant que chasseur de nuisibles, compagnon loyal, réservoir inépuisable de métaphores et autres comparaisons culturelles ou encore ­sujet de blagues entre internautes. Ce dernier phénomène étant la plus récente, mais non la moindre, des conquêtes du chat. L’animal se ­retrouve invariablement en tête de tout ce qui se partage, se retweete, se like, se place en favoris ou s’adore, chaque jour que Dieu fait, dans notre vie connectée : têtes de matou prises en sandwich entre deux tranches de pain, chats ­essayant de tenir dans une boîte en carton ou perchés sur un aspirateur-robot déguisés en requins… Parce que nous les aimons, nous mettons des greffiers absolument partout. Et diffusons leur image par monts et par vaux.

Les chats sont des colonisateurs : c’est leur spécialité. Ils ont envahi Internet exactement comme ils ont conquis tant d’autres habitats, toujours avec l’aide de l’homme. Telle est la leçon de Cat Wars, un nouveau livre signé du scientifique Peter Marra et du journaliste Chris Santella. Des îles reculées du Pacifique aux marais de la baie de Galveston (Texas), il retrace les différentes façons dont les chats ont gagné de nouveaux territoires, semant partout la mort et la dévastation.

Le cas le plus célèbre de génocide commis par des chats est peut-être ­celui de l’île Stephens, en Nouvelle-­Zélande. Jusqu’à la fin du xixe siècle, le site abritait une espèce unique : le xénique de Stephens, l’un des rares spécimens ­d’oiseaux chanteurs incapables de voler. Il se déplaçait donc au ras du sol. Mais la construction d’un phare en 1894 conduisit à l’installation d’une petite colonie humaine. Et qui dit hommes dit animaux domestiques. Un jour, une chatte pleine s’échappa et se mit à vagabonder. Les xéniques n’étaient pas préparés à affronter un prédateur aussi habile et ne firent pas le poids face aux chats sauvages qui essaimèrent dans toute l’île. Au bout d’un an, l’espèce était éteinte. Il allait en falloir trente de plus pour éradiquer les chats sauvages du territoire.

 

L’incident n’est pas isolé. Il existe des dizaines d’autres cas de déclin d’une espèce ou d’atrophie d’un habitat liés aux chats. Ils sont si mignons, nous les chérissons tant que nous avons du mal à concevoir – et qu’est-ce qui nous y inciterait ? – l’ampleur des dommages qu’ils causent à l’environnement. Le chercheur Scott Loss a calculé le nombre d’animaux tués par des chats domestiques en Amérique du Nord au cours d’une année. Les résultats sont proprement stupéfiants : entre 6,3 et 22,3 milliards de mammifères, entre 1,3 et 4 milliards d’oiseaux, entre 95 et 299 millions d’amphibiens et entre 258 et 822 millions de reptiles.

Les chats représentent donc, sans conteste, une menace pour le monde animal, en particulier ceux que leurs propriétaires laissent vagabonder ­dehors. Le phénomène est connu ­depuis près d’un siècle. En 1929, l’ornithologue Edward Howe Forbush notait : « Le fait que les chats pullulent dans les forêts, les campagnes et les champs et qu’ils anéantissent les oiseaux est un problème bien plus grave que ne le soupçonnent la plupart des gens. On ne peut le prendre à la légère, car il apparaît de la plus haute importance pour le bien-être de la race humaine. » Après avoir énuméré un nombre impressionnant de carnages provoqués par les chats, Forbush concluait que l’animal avait « perturbé l’équilibre biologique » et s’était « transformé en force destructrice pour les oiseaux et mammifères endémiques ». Car le matou se moque bien de savoir si sa proie est menacée d’extinction ou non. Tout petit mammifère, oiseau ou reptile fait une proie idéale, quelle qu’en soit la rareté.

Dans l’une des analogies les plus éclairantes du livre, Marra et Santella comparent les chats domestiques au DDT. Cet animal est, affirment-ils, l’une des plus vieilles espèces invasives connues. Or les espèces invasives ne sont jamais, à leurs yeux, qu’« une forme de polluant ; comme le DDT, les chats peuvent faire beaucoup de mal et, une fois introduits, se révéler extrêmement difficiles à éliminer ». Le chat, comme le DDT, est apparu à l’origine comme une technique utilisée par l’homme pour se débarrasser des nuisibles. Et, dans les deux cas, cette introduction s’est accompagnée d’effets secondaires indésirables, infligeant des dégâts involontaires à la nature. Eu égard à la quantité d’énergie déployée pour faire interdire le DDT et nettoyer l’environnement de ses conséquences, on ne peut qu’être frappé du peu d’intérêt manifesté pour remédier au fléau que représentent les chats, bien plus destructeurs d’après la plupart des chiffres. Les ­auteurs notent que, si les chats ont été impliqués dans le déclin et l’extinction de quelque 175 espèces, « rien n’établit qu’un seul oiseau ait ­disparu à cause du DDT ».

 

Que les chats domestiques dévastent la biodiversité n’a pas pour autant dégagé un consensus scientifique sur les mesures à prendre, contrairement aux révélations sur le changement climatique et d’autres maux écologiques. Au lieu de cela, elle a entraîné la formation de deux camps ennemis : le parti des chats et le parti des oiseaux. Les membres du second pensent que le massacre à grande échelle de la ­population aviaire exige une intervention ­humaine, à savoir l’interdiction des chats sauvages et de ceux qui se promènent en liberté, leur stérilisation forcée et leur euthanasie. Le camp adverse est évidemment ébahi par ces propositions et soutient qu’il faut permettre à ce prédateur-né de satis­faire son instinct. Lorsque Stanley Temple, professeur à l’université du Wisconsin, a publié un rapport qui soulignait le nombre d’oiseaux tués par des chats, il a été assailli de menaces de mort. Comme l’écrivent Marra et Santella, « de nombreux habitants du Wisconsin (tout au moins ceux qui ont écrit) étaient bien plus préoccupés par l’accusation de meurtre portée contre les chats que par la mort de millions d’oiseaux. Et ­certains étaient même davantage dérangés par l’idée que l’on puisse tuer des chats qu’inquiets pour la vie d’un chercheur ».

Le projet de loi déposé sans enthousiasme pour tenter de sortir de l’impasse a croupi en commission avant d’être abandonné. Des demi-mesures ont été prises, sans aucune utilité. Les deux camps s’injurient avec une férocité croissante. Et, pendant ce temps, les chats continuent à tuer toutes sortes de créatures aussi bien terrestres qu’aquatiques.

Cat Wars soulève une question éthique intéressante : peut-on justifier de tuer un animal au motif que lui-même tue d’autres animaux de façon disproportionnée ? Les ­auteurs citent Bill Lynn, un éthicien qui défend l’idée d’élimination sélective d’une espèce dans le but d’en protéger une autre, parlant à ce propos d’un « mal pour un bien ». Mais Marc Bekoff, un biologiste évolutionniste de l’université du Colorado, soutient le point de vue inverse : la vie de chaque animal vaut en soi, indépendamment de toute préoccupation pour les espèces et la diversité. Ce genre de dilemme – est-il moralement acceptable de sacrifier un individu pour sauver la multitude, ou la multitude pour sauver un seul ? – a longtemps tourmenté les philosophes spécialistes d’éthique ­humaine, et il est fascinant de le voir ici rejoué à propos de la lutte entre les espèces.

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Mais, plutôt que de creuser cette question difficile, les auteurs s’en tiennent à l’affrontement entre le parti des chats et celui des oiseaux. Marra et Santella appartiennent clairement au second (après tout, Marra dirige un centre sur les oiseaux migrateurs). Et la ligne anti-félins de l’ouvrage manque de subtilité. « Autoriser les chats à se promener librement à l’extérieur, écrivent-ils, est un comportement irresponsable de la part des maîtres. » Message qu’ils assènent avec une insistance croissante. (Pour info : je n’ai aucun intérêt personnel dans l’affaire. Je suis du parti des chiens.)

Cat Wars fait partie de ces livres étranges dont le lecteur peut apprécier les conclusions tout étant agacé par la mauvaise foi des arguments, les tours de passe-passe rhétoriques et autres ­façons d’abuser sa confiance. Le pire est ici le chapitre consacré aux chats comme vecteurs de maladies. Marra et Santella soulignent, à juste titre, que les félins domestiques peuvent être porteurs de la peste bubonique (dans l’Arizona, un homme en est mort, en 1992, après avoir été ainsi contaminé) ou de la rage. Ils notent également qu’un lien a été établi entre le parasite Toxoplasma gondii, présent dans leurs excréments, et des changements de comportement chez les humains. Et c’est vrai, bien sûr, que ces animaux peuvent transmettre la rage et d’autres maladies, mais ils ne sont pas les seuls. Pas plus que les kystes toxoplasmiques ne sont l’apanage des chats qui baguenaudent.

Le manque de rigueur du propos donne l’impression d’un livre totalement de parti pris. Marra et Santella avancent à plusieurs reprises des arguments forts, mais qui ne résistent pas à l’examen. Exemple : « Les oiseaux ­sauvages et les mammifères […] ont des droits qui ne semblent pas recevoir la même attention que le droit revendiqué pour les chats d’aller et venir ­librement. » Il est vrai que les espèces menacées ou en danger sont protégées par la loi, tout comme les animaux de compagnie (principalement par des dispositions contre les traitements cruels). Mais que peut bien signifier le fait de dire que les oiseaux et mammifères non protégés ont des « droits » ? Quel type de droits ? Des droits moraux ? Des droits au nom d’une « loi naturelle » supposée mais tacite ? S’agit-il d’un appel à assurer une protection ­légale à tous les animaux d’Amérique ? Tous naissent-ils égaux en droits ? Le rat noir – une espèce tout aussi invasive que le chat – a-t-il moins de droits que les oiseaux chanteurs endémiques, au charme plus ravageur ?

 

Ce livre fait aussi tout ce qu’il peut pour dépeindre les propriétaires de chats, en particulier ceux qui plaident pour un mode de vie en liberté, comme des personnes instables et peu instruites. À mesure que le propos devient de plus en plus polémique, Marra et Santella en viennent à réfuter « l’un des princi­paux sites Internet de défense des chats ­d’extérieur », dont ils font un épouvantail. Le tout dans un style ­télégraphique :

 

LES DÉFENSEURS DES CHATS AFFIRMENT : les chats vivent dehors depuis plus de dix mille ans – ils font naturellement partie du paysage.

 

LA SCIENCE DIT : partout où ils vivent aujourd’hui, les chats domestiques sont une espèce invasive, y compris en Amérique du Nord.

 

Et d’égrener arguments et contre-­arguments de ce type sur une page, sans jamais plus de sérieux. Un tel langage – notamment « La science dit », cette expression d’un degré de généralité exaspérant – n’éclaire personne. Il ne sert qu’à faire taire les dissensions et étouffer tout débat de qualité.

Les auteurs ont également tendance à exagérer le rôle prétendument unique des chats dans la destruction des espèces. La corneille d’Hawaii, par exemple, fait partie de celles dont « l’extinction est attribuée aux chats », selon eux. Mais la liste des dangers qui la menacent est longue. Citons les cultivateurs de café et de fruits (qui ont commencé à tirer sur les corneilles dans les années 1890), les mangoustes et les rats, la déforestation et la buse d’Hawaii (qui se trouve elle-même sur la liste des ­espèces menacées). C’est une chose d’affirmer que les chats participent d’un ensemble complexe de problèmes écologiques inter­dépendants ; c’en est une autre de leur prêter des pouvoirs meurtriers démesurés. En chargeant en permanence les chats de tous les maux, Marra et Santella transforment en pamphlet enragé ce qui aurait dû être une saine réflexion.

Les auteurs veulent que nous le ­sachions : les chats sont une espèce invasive, à l’égal du poisson-lion de la mer des Caraïbes ou de l’eucalyptus de Californie. Ils sont d’origine étrangère (du moins dans une perspective américaine, puisque leur ancêtre probable est le chat sauvage du Proche-Orient, qui vient d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient). Une fois installés, ils submergent rapidement la population locale, perturbant l’équilibre de biomes bien établis, engloutissant des ressources qui ne leur appartiennent pas et restant sur le territoire au-delà de la date d’expiration de leur visa. Une fois enracinés, ces immigrants patibulaires peuvent se révé­ler incroyablement difficiles à expulser. Ayant apporté avec eux leur culture d’origine, ils rendent le paysage méconnaissable et en troublent la ­pureté. Les espèces endémiques ont de plus en plus de mal à rivaliser.

 

«Quelle attitude adopter, se deman­dent les auteurs, avec des animaux que les humains ont domestiqués et dont ils ont fait leurs compagnons bien-aimés depuis des milliers d’années, mais qui, lorsqu’ils sont autorisés à revenir à l’état sauvage ou à errer librement, sont capables de déchirer la tapisserie du vivant que l’évolution a tissée ­depuis des temps immémoriaux ? » Je ne comprends pas qu’un homme possédant des connaissances en biologie et en sciences de l’évolution écrive « depuis des temps immémoriaux ». Comme si la vie avait évolué de manière parfaite pour atteindre un équilibre statique à un certain moment, juste avant l’apparition de l’homme ! Ce genre de langage, tout comme le terme d’« espèces invasives », suppose l’existence, dans un passé nébuleux, d’un Éden immaculé. Dans le cas qui nous intéresse, l’espèce invasive n’a aucune autonomie d’action : elle n’est qu’une preuve de plus de l’irresponsable hubris de l’humanité, qui détruit l’écosystème. C’est nous qui sommes les scélérats. Les chats ne sont que nos séides.

Cela dit, il faut nous souvenir que, si le xénique de Stephens a disparu en raison de l’interaction hommes/félins, presque tous les autres oiseaux chanteurs incapables de voler s’étaient éteints des milliers d’années plus tôt, sans notre aide ni celle de nos petites bêtes. La nature n’est semble-t-il pas plus prévenante à l’égard de ses créations que ne le sont les chats. Le problème tient ici, comme souvent dans ce genre de ­polémique, à un excès de confiance dans le concept de « naturel ». Les ­auteurs voudraient nous faire croire que les oiseaux chanteurs sont naturels, alors que les espèces invasives telles que les chats, venues d’autres écosystèmes, ne le sont pas. De leur côté, les amateurs de chats voudraient nous amener à penser que l’instinct prédateur de ces animaux est tout aussi « naturel » et doit être respecté. Chaque camp invoque cette notion transcendantale, non définie, en prétendant qu’elle rend leur point de vue a priori juste.

Mais qu’est-ce qu’être naturel ? (Tout le monde s’accorde pour dire que les humains sont assurément arti­ficiels, mais c’est à peu près tout.) La question qu’il faut se poser, et à ­laquelle il n’existe pas de réponse simple, est plutôt celle-ci : à quel monde appar­tiennent les chats ? Sont-ils des animaux, tout à fait à leur place en pleine nature, où il faut en découdre avec les autres espèces, tuer des oiseaux et être tué par les coyotes et des ratons-laveurs, quand on ne meurt pas auparavant de faim ou de maladie ? Ou bien sont-ils des parasites sociaux, élevés et façonnés par l’évolution pour libérer des endorphines dans notre cerveau et nous procurer confort et bien-être émotionnel en échange du gîte et du couvert ?

En vérité, ils sont aujourd’hui l’un et l’autre, et nous n’avons pas de terme évident pour désigner ce genre de créature. Le problème avec le chat domestique, c’est qu’il interroge la notion même de distinction claire entre l’humain et la nature. À chaque fois qu’ils quittent nos maisons ou nos appartements par la chatière ou une fenêtre ouverte, nos matous montrent à quel point il est aisé de se faufiler à travers la frontière qui sépare notre monde arti­ficiel de la vie sauvage qui l’entoure. Si nous voulons avancer dans ce débat appa­remment ­insoluble, il va nous falloir réfléchir plus sérieusement au sens réel du mot « nature ». Pour les chats, pour les oiseaux et pour nous. En atten­dant, le chat, de même que toutes ses petites proies, va simplement devoir ­s’accrocher.

 

— Cet article est paru dans la Los Angeles Review of Books le 7 septembre 2016. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Notes

1. Référence à l’image, populaire dans le monde anglo-saxon, d’un chat accroché à une corde ou à une branche, accompagné de la phrase « Hang in there, baby ! » (« Accroche-toi, chéri ! »).

LE LIVRE
LE LIVRE

La guerre des chats : les conséquences dévastatrices d’un tueur câlin de Peter P. Marra et Chris Santella, Princeton University Press, 2016

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