J. L. Austin, philosophe redouté et as du renseignement
Publié en février 2026. Par Michel André.
« La séance est ouverte », « Je vous déclare mari et femme », « Je lègue ma montre à mon cousin Paul », « Je parie qu’il pleuvra demain ». Ces phrases sont performatives : elles accomplissent ce qu’elles énoncent en l’énonçant. L’idée du performatif est au cœur de la pensée du philosophe anglais J. L. Austin. Sa découverte est le produit le plus fameux du courant de la philosophie analytique appelé « philosophie du langage ordinaire » ou « philosophie linguistique », selon lequel la réponse aux questions que pose la philosophie passe par l’analyse du langage de tous les jours. Né dans le prolongement des idées développées par le penseur autrichien de Cambridge Ludwig Wittgenstein durant la deuxième partie de sa vie, ce courant s’est développé à Oxford avant de gagner les États-Unis. Austin fut un de ses représentants les plus connus avec son compatriote Gilbert Ryle. Durant plusieurs décennies, il régna sur le département de philosophie d’Oxford, à la fois admiré et craint en raison de son esprit terriblement incisif et de son caractère peu commode. À côté d’un exposé de ses idées, la volumineuse biographie que vient de lui consacrer M. W. Rowe fournit de nombreuses informations sur sa personnalité et sa vie privée. Au milieu du livre, douze chapitres décrivent le rôle clé qu’il joua au cœur des services de renseignement britanniques durant la Seconde Guerre mondiale.
Né en 1911 à Lancaster, John Langshaw Austin a grandi en Écosse où son père était secrétaire d’un établissement d’enseignement. Entré au collège de Shrewsbury, dans le Shropshire, il y reçut une solide formation classique, qu’il approfondit au Balliol College d’Oxford. Excellent connaisseur de la langue et de l’histoire grecques et latines, il s’efforça toute sa vie de combler ses lacunes en mathématiques et en logique, s’y employant de manière particulièrement assidue à deux reprises. Élu fellow du prestigieux All Souls College, il y fit la connaissance d’Isaiah Berlin, issu d’une famille juive lettone et futur historien des idées, qui allait devenir son plus fidèle ami. « Chaleureux, volubile, polyglotte, immensément érudit, doté d’une réelle capacité de comprendre avec empathie une multiplicité de points de vue et de saisir rapidement le point essentiel d’une question, Berlin, observe Rowe, gravitait naturellement autour de l’establishment politique, avait un goût profond pour les ragots […] et aimait exercer de l’influence en coulisses. » D’Austin, Berlin disait de son côté : « Il avait la passion de l’information précise et factuelle, de l’analyse rigoureuse, des conclusions testables […], détestait le vague, l’obscurité, l’abstraction et le procédé consistant à éviter les problèmes en recourant à des métaphores, à la rhétorique, au jargon ou à des fantaisies métaphysiques. » Les deux hommes s’admiraient mutuellement ; leurs différences de style et de caractère ne les empêchaient pas de s’entendre parfaitement et ils avaient de longues conversations.
Rebuté par l’attitude tolérante de certains de ses collègues à l’égard du nazisme, et ne trouvant pas à All Souls une atmosphère propice au progrès de ses réflexions, Austin, tout en y conservant son poste, prit une charge de cours au Magdalen College (un autre collège d’Oxford). Il y enseignait les auteurs classiques, notamment Aristote et Leibniz, tout en s’initiant personnellement à deux courants de pensée qui, soutient Rowe, allaient profondément l’influencer. D’un côté, le pragmatisme, notamment celui de l’Américain C.I. Lewis ; de l’autre, la « seconde philosophie » de Wittgenstein, développée par celui-ci lorsque, tournant le dos aux considérations sur la structure logique de la langue, pensée à l’image de celle du monde, il s’est intéressé au langage ordinaire, à ses usages et aux « jeux de langage ». Austin, qui entendait se présenter en pionnier, a toujours nié avoir été influencé par Wittgenstein. M. W. Rowe montre que, même si ses idées allaient déjà dans la même direction que les siennes, il ne peut pas ne pas l’avoir été.
Austin proposa à Berlin d’organiser au prestigieux All Souls College des séminaires de discussion. Ce format correspondait à son tempérament intellectuel. Pour produire des idées originales, remarque Rowe, il avait besoin d’un élément de contrainte, des attentes d’une audience : « Le moins sociable des hommes, il ne pouvait penser de manière créative qu’en compagnie d’autres personnes. » Isaiah Berlin a laissé une description mémorable de la manière dont se déroulaient ces séminaires : « [Austin] posait une question à la classe. Si, pétrifiés de terreur, tous les participants gardaient le silence, il tendait en avant son long doigt fin et, après avoir oscillé d’avant en arrière durant une minute, il le poussait brusquement comme le canon d’un pistolet et, le pointant en direction de quelqu’un choisi au hasard, s’exclamait d’une voix forte et nerveuse : “Votre réponse ?”. [...] Malgré ces moments terrifiants, le nombre de participants ne diminua jamais. »
Austin profitait de ces occasions pour attaquer avec férocité les idées dont il contestait le bien-fondé, par exemple la théorie positiviste de la perception dite théorie des « données sensorielles » (« sense data »), qui affirme que nous n’accédons pas directement au monde physique mais seulement à des représentations mentales servant d’intermédiaires entre notre conscience et la réalité. Un de ceux qui la défendaient était son collègue et rival à Oxford A. J. Ayer. Les deux hommes s’opposèrent dans des débats sans merci sans qu’aucun des deux ne cède jamais. Leur rivalité était autant personnelle que théorique. Austin n’aimait pas qu’on lui fasse de l’ombre. Ses relations avec Gilbert Ryle, dont il était pourtant plus proche sur le plan des idées, formellement cordiales, ne furent jamais chaleureuses.
Austin a été initié à l’univers féminin par une ancienne gouvernante de sa famille, une Française nommée Renée Mothe, légèrement plus âgée que lui. Il eut avec elle une longue liaison clandestine et la revit bien des années plus tard lors d’un passage à Paris. Cette aventure lui donna l’assurance nécessaire pour convaincre celle qui allait devenir sa femme, au départ hésitante, de l’épouser.
Jean Coutts était une jeune femme très sensible, lettrée et cultivée, mais peu sûre d’elle-même. « Austin, suggère Rowe, a dû réaliser que leurs deux variétés d’introversion s’accordaient parfaitement. Jean trouvait le monde extérieur stressant et voulait se retirer dans la vie privée et domestique ; il ne se sentait pas à l’aise non plus en public, mais pouvait […] maîtriser son embarras en adoptant une attitude froide, moqueuse, légèrement intimidante. » Leur mariage fut solide. Ils eurent quatre enfants. Austin, très attaché à la famille qu’il avait fondée, avait les loisirs des hommes de la classe moyenne cultivée de son époque. Il jouait du violon, souvent des partitas de Bach, dessinait, bricolait, jardinait et construisait des maquettes d’avion pour ses enfants.
Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale, il fut tout d’abord affecté à la section MI14 des services de renseignement, qui travaillait en liaison avec le ministère de la Guerre. Réputé pour ses extraordinaires capacités d’analyse des photographies aériennes, il fut apparemment à l’origine d’informations exactes sur l’imminence d’une attaque par les troupes allemandes débarquées en Afrique du Nord, dont le commandement militaire ne tint malheureusement pas compte. Il devint ensuite le meilleur connaisseur de l’ordre de bataille des chars de l’Afrika Korps de Rommel.
En 1941, une nouvelle section fut créée pour rassembler les informations nécessaires à un débarquement au nord de la France. Au départ composée d’une demi-douzaine de personnes, elle finit par en comprendre plusieurs centaines. Austin était à sa tête. Durant plusieurs années, ce groupe, surnommé « Les Martiens », grâce à l’analyse de photographies aériennes, à des renseignements procurés par la Résistance et à un long travail de recherche et d’étude, put fournir des rapports réguliers sur la géographie des côtes françaises, la pente des plages, la profondeur des eaux, la présence d’obstacles à la navigation, l’emplacement, la nature et l’équipement des forces allemandes, les routes et moyens de communication à l’intérieur du pays.
Quelque temps avant le D-Day, la section produisit en plusieurs milliers d’exemplaires un petit manuel à l’intention des troupes de débarquement nommé « Invade Mecum » (un jeu de mots), contenant sous une forme très synthétique et commode toute une série de cartes et d’informations pratiques. Bien qu’il n’ait pas empêché le désastre d’Omaha Beach, mieux défendue qu’on le pensait, ce travail de renseignement s’avéra décisif pour le succès de l’opération Overlord. En limitant les pertes humaines à 6 % au lieu des 30 % initialement envisagés, il permit d’épargner des dizaines de milliers de vies humaines.
De retour à Oxford, Austin était un homme changé : « Avant 1940, il était un savant effacé […], mal à l’aise en public […]. Mais durant les cinq années suivantes, il s’était trouvé au centre de la planification et de la stratégie […]. Son temps à l’armée lui fit réaliser qu’une personne seule n’avait qu’un impact limité et que pour être véritablement efficace un individu devait se montrer capable de diriger et de motiver des équipes […]. Il découvrit qu’il était doué pour organiser les discussions et tirer le meilleur des autres. » Pour ce faire, il avait en tête deux modèles : la méthode « thérapeutique » pratiquée par Wittgenstein – la philosophie comme entreprise de clarification du langage – et la vieille méthode orale de Socrate, consistant à poser une question, puis à critiquer la réponse proposée. Il l’appliqua au cours de séminaires organisés tous les samedis matin.
La discussion partait de l’analyse du langage et des nuances dans l’emploi des mots. Quelle différence y a-t-il entre une disposition, une caractéristique, une habitude, une inclination, une tendance, une susceptibilité ? Quand doit-on dire qu’on a fait quelque chose par erreur, involontairement, par inadvertance ou par accident ? C’est au cours de ces séminaires qu’il développa les idées présentées dans son ouvrage le plus connu Quand dire, c’est faire (traduit aux éditions du Seuil). La théorie des performatifs y est enrichie, complétée, nuancée voire relativisée par la distinction entre trois actes censément réalisés par toute proposition : l’acte locutoire (le fait de dire quelque chose), illocutoire (ce que l’on accomplit en le disant) et perlocutoire (l’effet produit sur l’interlocuteur). À la fin, il propose même de distinguer entre cinq types d’actes de discours.
À plusieurs reprises au cours de années 1950, Austin se rendit aux États-Unis. Il appréciait l’atmosphère de créativité et de liberté intellectuelle qu’on y trouvait, le climat ensoleillé de la Californie et une prospérité qui contrastait avec l’austérité de l’Angleterre d’après-guerre. Invité à rester à Harvard et à Berkeley, il ne s’y installa pas, parce que Jean ne voulait pas s’éloigner de sa famille. Plusieurs de ses anciens étudiants d’Oxford, notamment John Searle et Stanley Cavell, poursuivirent aux États-Unis la tradition de la philosophie du langage ordinaire. À la fin de son existence, il était engagé dans une réflexion sur le symbolisme linguistique – l’idée, en contradiction avec la thèse de l’arbitraire du signe du linguiste Ferdinand de Saussure, qu’il existe parfois un lien entre le son des mots et leurs sens. Il eut l’occasion d’en discuter à Harvard avec Noam Chomsky.
Mort précocement à 48 ans d’un cancer du poumon, il n’eut que 30 ans de vie active. Il écrivait avec réticence et publiait peu. Mais il exerça une profonde influence sur ceux qui fréquentaient ses séminaires et ses livres sont constamment réédités. La philosophie du langage ordinaire a aujourd’hui un peu perdu du prestige dont elle a bénéficié dans le monde anglo-saxon durant une partie du XXe siècle. Les idées d’Austin et sa manière socratique de pratiquer la philosophie demeurent cependant stimulantes et une source d’inspiration.
