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Katherine Pujol : « Les éoliennes en mer menacent la biodiversité »

Sur les côtes françaises, l’éolien offshore n’a pas plus de justification environnementale ou économique que les éoliennes terrestres. Les premiers projets retenus, très onéreux, sont situés dans des zones peu ventées et font fi des écosystèmes.


© Benoit Decout / Réa

Les sept projets français d’éoliennes en mer sont situés dans des zones de pêche représentant des milliers d’emplois. Ici à Erquy (Côtes-d’Armor).

Katherine Poujol est la présidente de l’association Gardez les caps, dans les Côtes-d’Armor, qui milite pour la protection des écosystèmes marins et des équilibres socio-économiques associés, notamment la pêche artisanale dans les baies de Saint-Brieuc et de Saint-Malo. L’association veille en particulier à ce que le nécessaire développement des activités économiques se concilie harmonieusement avec le respect de l’environnement marin.

 

Dans quel contexte, à votre avis, les éoliennes posées sur le fond ­marin se justifient-elles ?

En moyenne, une éolienne terrestre fonctionne 21 % du temps à sa capacité, une éolienne en mer, 33 %. Quand il n’y a pas de vent, c’est 0 %. Alors, tant que nous ne savons pas comment stocker l’électricité en grande quantité, à un prix raisonnable, avec des technologies peu gourmandes en combustibles fossiles et en minéraux rares, les éoliennes en mer, comme leurs sœurs terrestres, n’ont pas de justification énergétique ou environnementale.  Voyez l’Allemagne, qui a le parc offshore le plus important d’Europe avec environ 1 200 éoliennes raccordées au réseau : elle produit néanmoins l’une des électricités les plus carbonées d’Europe.

 

 

Les côtes françaises se prêtent-elles à ces installations ?

Très difficilement, pour trois raisons : le régime des vents, la configuration du sol marin et la grande diversité des écosystèmes littoraux. Pour avoir la garantie d’un taux de charge suffisant, une éolienne en mer doit être implantée dans un site doté d’un vent fort et régulier. Comme le sol marin plonge rapidement, les sept projets français ont été placés au plus près des côtes, à 16 kilomètres des caps d’Erquy et Fréhel, du Tréport et des falaises d’Étretat ; à 12 kilomètres de l’île d’Yeu et de La Baule ; à 10 kilomètres d’Arromanches-les-Bains ou de Dunkerque. Or, plus on se rapproche des côtes, moins les vents dominants sont forts et régu­liers. De plus, de Dunkerque à Oléron, les vitesses de vent sont plus faibles qu’en mer du Nord ou qu’en mer Baltique. La Commission européenne ne s’y est d’ailleurs pas trompée, qui écrivait en juillet 2019 : « La côte française présente les particu­larités suivantes par rapport aux sites éoliens en mer existant en ­Europe : vents plus faibles en comparaison des sites en mer du Nord ou Baltique, et une ­nature de sol plus complexe (sols ­rocheux carbonatés au lieu de sols sableux ou argileux). »

 

La nature « plus complexe » de nos sols explique aussi la riche biodiversité de nos eaux littorales. À la différence des mers du Nord et Baltique, elles produisent une nourriture abondante. La pêche côtière y est très développée. Il s’agit d’une pêche artisanale ­gérée de manière responsable. Elle représente des milliers d’emplois et fait vivre le littoral. Les sept projets sont tous placés au cœur de ces zones de pêche artisanale.

 

 

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Quel est le coût des projets ­actuels ?

Hormis le projet de Dunkerque, le plus récent, les projets français sont tarifés à plus du double des prix pratiqués en Europe, le prix de rachat garanti pour Saint-Brieuc allant jusqu’à 155 €/MWh (euros par mégawatt­heure). Le détail des coûts a été révélé par la Commission européenne en juillet 2019. Les aides de l’État représentent près de 4,7 milliards d’euros pour Saint-Brieuc et envi­ron 3,6 milliards d’euros pour chaque autre projet, sauf pour celui de Dunkerque (2 milliards d’euros, tout de même). Il faut ajouter, pour chacun, 400 millions d’euros pour le raccordement électrique à terre pris en charge par RTE (Réseau de transport de l’électricité) et 50 millions environ pour l’exonération de la taxe d’occupation du domaine public mari­time accordée pendant quarante ans à l’exploitant. Aucune réduction d’émission de gaz à ­effet de serre n’est à attendre. Pour pallier l’intermittence du projet de Saint-Brieuc, une centrale thermique à gaz est actuellement en construction à Landivisiau, dans le Finistère. Elle est elle-même subventionnée : 800 millions d’euros sur vingt ans. Bien sûr, le gaz est importé.

 

Témoignant devant l’Assemblée nationale en mai 2019, l’ingénieur consultant Jean-Marc ­Jancovici, membre du Haut Conseil pour le climat, déclarait : « S’il y a un truc qu’il faut arrêter tout de suite, c’est l’éolien offshore. L’éolien offshore, aujourd’hui, c’est 25 milliards d’euros d’argent public. Avec les 25 milliards d’euros en question, vous avez de quoi payer 6 000 euros de prime de conversion du fuel à la pompe à chaleur aux 4 millions de ­ménages français qui sont chauffés au fuel, qui sont souvent des ruraux, souvent précaires, et souvent des Gilets jaunes soit dit en passant. » Le mois précédent, le Premier ministre, Édouard Philippe, avait lui-même déploré, dans un courrier, un coût « très significatif », soit « encore près de 1,3 milliard d’euros de dépenses publiques annuelles » pendant une vingtaine d’années.

 

 

Dans quelles conditions les sept projets concernant les côtes françaises ont-ils été retenus ?

Dans le même courrier, Édouard Philippe soulignait les « difficultés majeures » de ces appels d’offres, « lancés trop tôt avec des procédures inadaptées et pour des volumes trop importants ». La France a lancé trois appels d’offres, attribués en 2012 pour les sites de Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Brieuc et Saint-Nazaire, en 2014 pour ceux de Dieppe-Le Tréport et d’Yeu-Noirmoutier, en 2019 pour celui de Dunkerque. Les deux premiers ont été lancés dans la précipitation, et les sites ont été choisis sans études préalables, à la différence de ce qui se pratique ailleurs en Europe. Ce sont les promoteurs qui ont mené l’ensemble des études d’impact économique et environnemental, et cela après l’attribution des ­appels d’offres. Juge et partie, le promoteur a choisi les méthodologies d’étude et les prestataires. Interrogé en mai 2019 à l’Assemblée nationale sur le projet Dieppe-Le Tréport, Jean-Louis Bal, président du Syndicat des énergies renouvelables, qui ­regroupe les industriels du secteur, observait lui-même : « Je ne sais pas s’il se réalisera un jour, mais c’est un projet qui montre ce qu’il ne faut pas faire. On a eu une concertation qui a été menée après adjudication par l’État, avec une zone qui était déjà figée, qu’on ne pouvait pas faire évoluer. » Le troisième appel d’offres, qui concerne Dunkerque, a bénéficié des erreurs du passé avec la mise en place d’une nouvelle procédure calquée sur ce qui se passe à l’étranger. Le gouvernement a pris en charge en amont les études d’impact préalables de levée des risques 1.

 

 

Quelle valeur faut-il accorder aux études d’impact qui ont été réalisées ?

Les rapports rendus par les maîtres d’ouvrage sont redoutablement volumineux et organisés en une multitude de dossiers et annexes truffés de renvois d’un document à l’autre. Un parti pris qui rend très difficile la compréhension générale de l’impact d’un projet. S’ajoute à cela le choix initial d’une méthodologie d’étude datée, qui découpe les écosystèmes en espèces étudiées isolément sans prendre en compte la chaîne du vivant dans son ensemble.

 

Quelle que soit la qualité des études réalisées, leur tendance globale a été de minimiser les conséquences des projets, de conclure à des impacts « négligeables » ou « faibles », d’oublier de prendre en compte certaines espèces animales ou encore de mettre en œuvre des méthodologies contestables, des protocoles inadaptés. Quant à la séquence « éviter-réduire-compenser » ­imposée aux maîtres d’ouvrage dans le cadre du Code de l’environnement, elle relève de la fiction. Quand ils reconnaissent un impact négatif, ils n’apportent quasiment jamais de solution, voire la refusent si elle leur est proposée. La notion de compensation est elle-même une mystification : il n’y a pas de compensation possible de la destruction d’habitats et d’espèces en mer.

 

 

De quelles sources scientifiques dispose-t-on pour prévoir l’impact de l’éolien en mer français sur les poissons et les oiseaux ?

Il existe un certain nombre de travaux scientifiques qui analysent l’impact négatif des vibrations acoustiques, de la turbidité, du remaniement du socle océanique, des champs électromagnétiques ou encore du largage d’aluminium sur la faune ­marine – les travaux des biologistes Laurent Chauvaud et Michel André, par exemple.

 

En revanche, les retours d’expérience des parcs offshore de la mer du Nord, implantés sur des fonds sablo-vaseux pauvres en biodiversité, ne peuvent être transposés aux projets français, les écosystèmes marins étant trop différents. Les côtes françaises offrent une mosaïque d’habitats naturels riches et complexes, qui jouent un rôle essentiel comme zones de reproduction et de nourrissage. On ne peut avoir aucun doute quant à l’impact négatif sur la santé de la faune marine, des invertébrés et des coquillages.

 

Concernant la faune aviaire, la Ligue pour la protection des ­oiseaux a publié une étude sur la mortalité des oiseaux due aux éoliennes terrestres en 2017, montrant qu’elle est au moins deux fois plus importante quand les aérogénérateurs sont situés à proximité des zones de protection spéciale (ZPS) ­Natura 2000. Or tous les projets d’éolien en mer français jouxtent une ZPS – voire deux en baie de Saint-Brieuc ! La Manche est un couloir de migration majeur : 80 % des transits ont lieu de nuit. Hauts de 210 mètres, avec une vitesse de 340 km/h en bout de pale, les parcs éoliens dressent de redoutables barrières lumineuses, dont les effets se ­cumulent d’un parc au suivant.

 

Le Conseil national de protection de la nature rappelle ainsi que « la baie de Saint-Brieuc, au sein du couloir de migration majeur du paléarctique occidental qu’est la Manche, est un secteur de grande importance européenne pour de nombreuses espèces, notamment d’oiseaux et de mammifères ­marins, dont plusieurs fortement menacées. » Le désastre environnemental est prévisible.

 

 

— Propos recueillis par Books.

Notes

1. Le projet de Dunkerque a néanmoins été conçu sans bien tenir compte des voies de navigation, ce qui pourrait créer un contentieux avec la Belgique.

LE LIVRE
LE LIVRE

La France dans le noir. Les méfaits de l’idéologie en politique énergétique de Hervé Machenaud, Manitoba/Les Belles Lettres, 2017

ARTICLE ISSU DU N°0105

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