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La chaussure du Juif errant

Voilà qui s’appelle étudier l’histoire par le petit bout de la lorgnette : un groupe d’experts, de folkloristes et d’historiens de la culture a entrepris de raconter l’histoire juive par la chaussure ! Qu’elle soit « biblique », « errante », « cinématographique » ou « israélienne ». Une démarche pour le moins inattendue, qui n’a pourtant rien d’anecdotique. Depuis que Dieu demanda à Moïse d’ôter ses souliers pour fouler le sol de la Terre sainte, il ne s’est guère passé d’événement sans qu’une chaussure quelconque incarne un pan de l’histoire juive. Un récit insolite et édifiant, parfois drôle, souvent poignant.

Naguère, avant que la première petite « Princesse juive américaine (1) » communie avec une paire [d’escarpins] Manolo Blahnik dans le saint des saints du luxe qu’est Bergdorf Goodman [sur la 5e Avenue], les Juifs goûtaient déjà les subtilités métaphysiques et les raffinements théologiques de la chaussure. Dans Jews and Shoes, curieux recueil d’essais signés par des « judéologues », des folkloristes et un aréopage d’historiens de la culture, Edna Nahshon – qui dirige l’ouvrage – concocte un récit étonnamment riche du voyage de la Tribu à travers les souliers. L’histoire des Juifs et de la chaussure démarre avec le premier ordre divin donné à Moïse : « N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds
car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. » La lecture fascinante de la « chaussure biblique » par Ora Horn Prouser explore ce geste surdéterminé : humilité, absence de choix, impréparation, alliance contractuelle, intimité renforcée avec Dieu – tout cela est contenu dans le fait que Moïse se déchausse. L’errance et la mobilité font « tellement partie de la pensée biblique, relève-t-elle, que les chaussures en viennent à symboliser […] la protection et le soutien nécessaires de Dieu en ces temps d’exode ». Loin de n’être qu’un élément de la tenue vestimentaire, les chaussures sont aussi le vecteur de l’exil hors de la présence divine. Dans « La chaussure tombale », Rivka Parciack étudie les mystérieuses stèles en forme de souliers apparues pour la première fois dans les cimetières juifs d’Ukraine en 1840, l’année où, selon les cultes messianiques, les Juifs seraient rachetés et marcheraient sur Sion en mocassins. Comme Madonna le sait sans doute, les chaussures ont une grande importance dans la Kabbale : « Les anges Sandal (Sandalfon) et Mattat (Métatron) sont décrits comme les souliers de Dieu, car ils jouent le rôle de séparateurs et de filtres entre les mondes spirituel et matériel. C’est à travers ces “chaussures” que l’intensité écrasante de la puissance divine est atténuée, l’empêchant d’atteindre la révélation. » Le pied, lui, est comparé à la présence divine (Shechinah), qui doit être protégée (par les chaussures) du profane. Les godillots de pierre sont peut-être destinés à garder les âmes vulnérables contre les démons rôdant dans le cimetière. Conservant leur forme qu’il y ait ou non un pied dedans, les souliers font d’étranges allégories de leurs locataires humains. Des milliers de chaussures pourrissant représentent souvent les vies perdues dans les monuments érigés en souvenir de l’Holocauste, provoquant une émotion indicible. Un mémorial hongrois offre ainsi une reconstitution particulièrement obsédante de la scène du crime : une interminable procession de bottes et chaussures en bronze longe une partie du Danube, là où ceux qui les portaient furent abattus et noyés.

Des pieds bien formés et bien entraînés

De son côté, le mythe moyenâgeux du Juif errant est en fait une histoire de chaussures. Cordonnier condamné à parcourir la Terre pieds nus, il incarne l’« existence irrésolue des Juifs » en Diaspora. « Quand il fut maudit, il perdit sa capacité de travailler et vivre en société », explique Shelly Zer-Zion dans « La chaussure de l’errant ». La fabrication de souliers devint une métaphore de l’existence terrestre des Juifs. Dans un monde « créé par l’exil », les chaussures représentent l
ancrage physique de l’Élu, ou son absence d’ancrage : « Le Juif errant, qui se tient dans une zone floue entre les vivants et les morts, est une métaphore du peuple juif, incorporel, constamment au seuil de l’extinction […], entraîné dans une assimilation et un anéantissement complets, ou ramené à sa misérable condition antérieure. » Les sionistes, à commencer par Theodor Herzl, ont repris cette légende antisémite toujours vivace en lui donnant un tour pro-israélien. Ils cherchaient les bonnes « chaussures métaphoriques […] pour ramener le peuple juif dans l’histoire des nations vivantes », écrit Orna Ben-Meir dans « La chaussure israélienne ». Préconisant une « communauté juive musclée », le physicien sioniste Max Nordau vantait les bénéfices des clubs de sports : « Ce n’étaient pas les bonnes chaussures qui rachèteraient le Juif errant, mais des jambes et des pieds bien formés et bien entraînés. » Et, en Palestine, de jeunes pionniers radicaux embrassèrent l’image du « nouveau Juif » intrépide, antithèse du « vieux Juif » jugé empoté de la Diaspora. Plus robustes, ces nouveaux Juifs étaient capables de se défendre contre leurs ennemis et de prospérer grâce au travail de la terre. Gens de la Bible, ils arboraient des « sandales bibliques » : « Les chaussures qui symbolisent l’identité laïque d’Israël devaient porter un nom qui évoque le texte le plus sacré du judaïsme. » Se traîner à pied – d’un mot yiddish signifiant littéralement « prendre possession » de la terre en traversant des paysages bibliques – était un rite de passage sioniste : « Lève-toi, marche sur la terre de long en large, car je te la donnerai. » Les sandales sionistes se voulaient antibourgeoises et unisexes. « Couverture corporelle intime et moyen de locomotion, [la chaussure] était un symbole matériel de la nationalité tout à fait adapté », souligne Ayala Raz dans « La chaussure égalisatrice ». Les sandales n’étaient pas seulement un « signe de classe mais aussi une solution pratique aux pénuries réelles auxquelles les chalutzim (pionniers) devaient faire face ». Les chaussures partagées (souvent entre cinq personnes !) « effaçaient la singularité individuelle au profit de l’identité collective ». L’ascétisme était un attribut statutaire – « Qu’y a-t-il de plus noble que des chaussures trouées aux pieds d’un dirigeant ? C’est le symbole suprême du pionnier », déclarait avec fierté l’un des premiers colons. Pourtant, l’« élite socialiste » des kibboutzniks, privilégiant un « code vestimentaire prolétarien », coexistait en Palestine avec les Juifs laïques qui « ne renonçaient pas à leurs vêtements petits-bourgeois ». Une certaine bizarrerie présidait à leurs rencontres occasionnelles. « Vendredi, après le travail, j’étais partie pour Tel-Aviv, raconte la jeune immigrante Henya Pekelman dans les années 1920. Je suis allée au bal […] avec une robe en toile de jute brodée par ma mère et des sandales sans chaussettes. […] Il y avait là douze jeunes gens, tous habillés avec élégance, et cinq jeunes femmes portant des robes de soie et du rouge à lèvres. Tout le monde me regardait avec ahurissement (2). » Les cordonniers et la fabrication de chaussures occupent également une place majeure dans les proverbes yiddish. Mon préféré : « Si tu veux oublier tous tes soucis, mets une paire de chaussures trop petites. » Associé aux choses « modestes », le cordonnier représentait à la fois l’humilité et une forme de sagesse désenchantée – à moitié bon à rien (« Il est cordonnier, pas pianiste »), à moitié philosophe. Le cordonnier « étudie les empreintes de la vie sur les chaussures des gens et les répare », écrit Dorit Yerushalmi à propos de la comédie de Sammy Gronemann dédiée à la chaussure, « Le roi Salomon et Shalmai le cordonnier », un cas de confusion d’identité entre le monarque et l’artisan, une pièce créée à Tel-Aviv en 1943 sous le titre « Le Sage et le Fou » et saluée comme la première comédie musicale israélienne. L’existence décousue des cordonniers incarnait en tout point le mode de vie du shtetl que les gens voulaient fuir. Un cran au-dessous des tailleurs et des aubergistes dans l’estime publique, ils ont tout de même inventé plus de six cents mots yiddish liés au métier, rivalisant ainsi avec le nombre d’épithètes pour « perdant ». Le Palais de la chaussure Pinkus (1916) fut d’ailleurs le premier succès du cinéaste Ernst Lubitsch, dont le style précoce s’épanouira plus tard en Lubitsch touch, quintessence du raffinement hollywoodien. Fils d’un tailleur de la classe moyenne berlinoise, il commença sa carrière en caricaturant les immigrés de fraîche date d’Europe de l’Est, qu’il croisait sur le chemin de l’école. Aujourd’hui perdus, ses premiers films seraient jugés comme l’« œuvre la plus antisémite jamais réalisée si… Ernst Lubitsch n’avait été juif lui-même ! », note Jeanette Malkin dans « La chaussure de cinéma ».

Une parure révélatrice de la psyché israélienne

Le point d’orgue du Palais de la chaussure Pinkus est un fabuleux défilé de mode du soulier (un des premiers exemples de publicité-produit au cinéma). Sally Pinkus, malicieux arriviste (interprété par Lubitsch), est mis à la porte de son premier petit boulot de vendeur pour avoir refusé de s’occuper d’un client aux chaussettes trouées. Possédant le don inné de la publicité (bobards et flatterie), il propose ses services en décrivant ses propres traits, peu attrayants, comme « éblouissants » et déclare que « seuls les établissements de première classe seront pris en compte ; toutes les autres propositions seront jetées à la poubelle ». Il séduit une cliente célèbre en faisant une évaluation de courtoisie de la taille de ses mules. Et elle soutient en retour son Palais de la chaussure haut de gamme, où il triomphe en imprésario soudain affable d’un spectacle de souliers : Sally « vante chaque paire tandis que la caméra s’attarde sur le moindre talon et autre boutonnière aux formes tellement citadines, ornées de boucles et de lacets ». Dans le théâtre du petit commerce du XXe siècle, Lubitsch fait de la chaussure une vedette, et le moyen pour son Juif de baratiner pour se hisser au sommet. « Écrire sur les sandales paraissait une activité universitaire marginale, songe Orna Ben-Meir, experte reconnue de la mode sioniste. Il est dans la nature paradoxale de ce type de parure d’être perçue comme minimale tout en étant hautement symbolique, et révélatrice de la psyché israélienne. » J’ai, moi aussi, été étonnée de voir comment ce sujet, a priori digne d’une simple note de bas de page, a débouché sur une véritable étude d’un peuple. À suivre : les Juifs et le porte-monnaie ?   Ce texte est paru en février 2009 dans Bookforum. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les juifs et la chaussure de La chaussure du Juif errant, Berg Publishers

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