La Nouvelle-Orléans, ville contre nature
par Nathaniel Rich
Temps de lecture 15 min

La Nouvelle-Orléans, ville contre nature

L’ouragan Katrina n’est qu’une broutille dans la litanie des calamités qui se sont abattues sur La Nouvelle-Orléans. Sise sur une étroite bande de vase, exposée aux vents, aux inondations et aux maladies, la ville est une aberration depuis l’origine – et, pour les mêmes raisons, le creuset d’un fabuleux métissage.

Publié dans le magazine Books, décembre 2013. Par Nathaniel Rich

US NOAA
L’un des aspects les plus singuliers du débat qui a suivi le passage de Katrina sur La Nouvelle-Orléans, en août 2005, tenait à cette affirmation catégorique, répétée à longueur d’articles, selon laquelle l’ouragan était de ces événements qui ne se produisent qu’« une fois par génération », « une fois dans une vie » ou « une fois par siècle ». La responsabilité en incombe notamment à Ray Nagin. Le maire de La Nouvelle-Orléans serinait alors à tous les journalistes désireux de l’entendre que « jamais la ville n’avait essuyé un cyclone d’une telle ampleur ». Inepties ! Katrina n’était pas même la pire tempête en quarante ans ; et lorsqu’elle atteignit la cité, elle avait à peine la force d’un ouragan proprement dit (1). Betsy, en 1965, avait été bien plus puissant, tout comme George en 1947 (2) ; et d’autres ouragans, plus violents encore, ont été à deux doigts de s’abattre sur la ville en 1969, en 1998 et en 2004. Comme vous le dira n’importe quel habitant de La Nouvelle-Orléans, les dégâts causés par Katrina furent pour l’essentiel d’origine humaine, et non naturelle, conséquence de digues défectueuses et de canaux de navigation imprudemment creusés au cœur de la ville. Cette opinion a d’ailleurs été sanctionnée en 2009 par le juge fédéral Stanwood Duval, qui attribua les inondations à la « négligence monumentale » des ingénieurs de l’armée de terre américaine (3). Katrina était un événement à la fois prévisible sur le plan météorologique et atrocement banal d’un point de vue historique. Aucune ville américaine n’a subi autant de catastrophes que La Nouvelle-Orléans – qui en a d’ailleurs déjà connu d’autres depuis 2005 : le coût de l’ouragan Isaac (2012) est estimé à 1,5 milliard de dollars ; et la marée noire causée par l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon en avril 2010 pourrait, si l’on y ajoute la pollution des produits dispersants déversés dans les eaux du golfe du Mexique, avoir un coût économique et humain supérieur à celui de Katrina [lire « BP, voyou du pétrole », Books , n° 31, avril 2012]. De fait, le désastre est inscrit dans l’ADN de La Nouvelle-Orléans, à la fois en tant que trauma des cataclysmes passés et peur latente des catastrophes à venir. Au cours de son premier siècle d’existence – la période couverte par le livre de Lawrence Powell – La Nouvelle-Orléans a failli disparaître plus d’une dizaine de fois. La première inondation désastreuse s’est produite en 1719, moins d’un an après l’arrivée des colons français. C’était « la pire crue dont les Indiens aient eu le souvenir », laissant le site submergé pendant près de six mois. Après quoi La Nouvelle-Orléans fut inondée presque chaque été, avec des épisodes particulièrement dévastateurs en 1734 (cette fois encore pendant plusieurs mois), en 1770, en 1780, en 1785, en 1790, en 1791, en 1796, en 1812 et en 1816. En 1722, un ouragan détruisit les bâtiments édifiés par les premiers colons (ce qui permit de rebâtir la cité selon un plan en damier). Six autres suivirent entre 1776 et 1781, mais le pire de tous fut sans conteste le « Grand Ouragan de Louisiane » qui, en 1812, plongea la ville sous près de cinq mètres d’eau. En 1788, le jour du Vendredi saint, un pieux trésorier militaire alluma chez lui cinquante cierges, qu’il laissa malencontreusement brûler en allant déjeuner. Cinq heures plus tard, 856 bâtiments – les quatre cinquièmes de la surface bâtie – étaient partis en fumée. Si l’incendie s’est propagé avec une telle rapidité, c’est que les maisons avaient été construites en cyprès, un bois local qui a le mérite de résister à l’eau, mais que sa forte teneur en huile et en résine rend extrêmement inflammable. Qu’à cela ne tienne, les colons rebâtirent leurs maisons dans le même bois, et la cité fut derechef incendiée six ans plus tard… En 1794 survint une épidémie de petite vérole, suivie, deux ans plus tard, de la fièvre jaune. Les moustiques porteurs du paludisme pullulaient chaque été, comme en témoigna, horrifié, l’architecte anglais Benjamin Latrobe, en 1819 : « Dès le coucher du soleil, les moustiques apparaissent par nuées et remplissent toutes les pièces de la maison, de même que l’extérieur. Leur bruit est tel que sa répétition quotidienne surprend le visiteur. Il emplit l’air, et il lui arrive de croître et de décroître, comme un concert de grenouilles dans un marécage. » Latrobe avait identifié la source des maux de la ville : « La boue, la boue, la boue… La Nouvelle-Orléans est une ville flottante, posée sur un lit de boue situé au-dessous de la surface de l’eau. » Bâtie sur les alluvions du Mississippi, elle est en effet la métropole américaine la plus basse par rapport au niveau de la mer, et les marais environnants le sont davantage encore. Après des pluies persistantes, les rues se remplissaient d’eau, faisant de chaque pâté de maisons une île (d’où leur surnom d’îlets). Les diplomates et gouverneurs français envisagèrent plus d’une fois de renoncer à la ville : « Peut-être un jour, s’il y a des millions d’habitants de trop en France, sera-t-il avantageux de peupler la Louisiane ; il est plus vraisemblable qu’il faudra l’abandonner », écrit Voltaire dans son Essai sur les mœurs. Louis XV ne se fit pas prier pour céder le territoire à l’Espagne en 1762 (4). Pourquoi bâtir une ville sur cette terre décrite, dès 1720, comme « inondée, malsaine, impraticable, bonne à rien sauf à planter du riz » ? Telle est la question qui se pose inévitablement à propos de La Nouvelle-Orléans, et dont se font l’écho tous les historiens de la région. Le plus souvent, leur conclusion est une variante de la remarque formulée dès 1876 par le géographe allemand Friedrich Ratzel : « La Nouvelle-Orléans est aussi mal située en tant que ville […] qu’elle l’est excellemment en tant que site commercial. Ce dernier avantage compense tous les inconvénients. » Dans un livre paru aux États-Unis en 2008 (5), le géographe Richard Campanella précise ainsi que le choix de l’emplacement était « parfaitement rationnel à l’époque de la fondation, quand les sociétés humaines étaient encore très dépendantes du transport par voie d’eau. Or ce lieu précis offrait le meilleur accès fluvial à ce qui s’avéra la plus riche vallée au monde ».   Une ville flottante Comme l’indique le titre de son livre – « La ville accidentelle » –, Powell parvient à une tout autre conclusion : « Rien dans l’histoire, écrit-il, ne permet d’imaginer que La Nouvelle-Orléans fut fondée…
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