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La première ivresse des profondeurs

Entre 1840 et 1880, des amateurs un peu fous partent à la découverte des fonds marins. Depuis, la science s’est professionnalisée et l’enchantement a pris fin. Pourtant, 50 millions d’espèces inconnues se cachent toujours dans les eaux inaccessibles de l’océan.

 


©NaturePL/Plainpicture

Les lophiiformes, poissons abyssaux reconnaissables à leurs appâts lumineux, sévissent entre 1 000 et 3 000 mètres de fond.

La plus grande migration de créatures sur Terre part chaque nuit de la « zone crépusculaire », la couche intermédiaire des océans, de 1 000 mètres d’épaisseur, dans laquelle évolue la majorité du vivant. À la tombée de la nuit, des millions de tonnes d’animaux, des plus petits vers sagittaires aux plus grands cétacés, montent vers la « zone euphotique » pour se nourrir en relative sécurité, s’aventurant dans ces eaux moins profondes à la faveur de la nuit pour se gorger de nutriments – et se dévorer entre eux – avant de replonger dans les ténèbres des grands fonds au lever du jour. Pendant quelques courtes heures, les 30 mètres supérieurs des grands océans de la planète grouillent de vie, tels de gigantesques aquariums surpeuplés. Le processus, appelé migration verticale, a été découvert assez récemment. Très peu d’informations sur son fonctionnement exact ont été recueillies à ce jour par les zoologues marins, pour qui une bonne partie de ce qui se passe dans les grandes profondeurs demeure tout aussi mystérieux qu’à la naissance de la science océanographique, au milieu du XIXe siècle. « Les grands fonds des océans nous sont totalement inconnus », écrivait Jules Verne en 1869 dans les premières pages de Vingt Mille Lieues sous les mers : « Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l’organisme de ces animaux ? On saurait à peine le conjecturer. » Nous pourrions dans une large mesure dire la même chose aujourd’hui, cent quarante ans après le périple du Nautilus : moins de 5 % du 1,37 milliard de mètres cubes du volume des océans ont été explorés, et on estime qu’environ 50 millions d’espèces inconnues vivent dans ces profondeurs. Comme l’exploration de l’espace, branche de la science avec laquelle elle est souvent comparée, l’océanographie des grands fonds est une discipline extrêmement coûteuse et risquée ; en fait, nous avons envoyé davantage d’hommes dans l’espace que dans la « zone obscure » des mers, à 2 000 mètres au-dessous de la surface, et il n’existe qu’une poignée de submersibles sans équipage capables d’atteindre le fond, 6 ou 7 kilomètres plus bas. L’exploration des profondeurs est particulièrement difficile et dangereuse en raison de l’augmentation régulière de la pression hydrostatique provoquée par le poids de l’eau des couches supérieures. À 1 000 mètres, la pression extérieure est multipliée par cent. À 5 000 mètres, elle avoisine 500 atmosphères – environ 3,5 tonnes par pouce carré (6,45 cm2) : peu d’objets fabriqués par l’homme peuvent supporter les contraintes que cela entraîne. Une facétie répandue parmi les plongeurs en eaux profondes consiste à attacher une tasse de café en polystyrène à l’extérieur de leur sous-marin pour la regarder se faire lentement comprimer jusqu’à atteindre la taille d’un dé à coudre dans une maison de poupée – ce qui arriverait ni plus ni moins à leurs organes internes si la coque de leur submersible venait à prendre l’eau. Les océanographes n’ignorent donc rien du courage de leurs prédécesseurs, aux exploits d’autant plus remarquables qu’ils n’avaient pas d’équipement fiable et manquaient généralement d’expérience de la pleine mer. Quand le HMS  (navire de Sa Majesté) Challenger quitta le port de Sheerness en décembre 1872 pour une expédition scientifique sans précédent, la plupart des membres de l’équipe de « philosophes » présents à bord ne se doutaient pas des privations qu’ils allaient endurer pendant leurs quatre années de voyage. Tous, naturellement, avaient étudié le récit que Darwin fit en 1839 de son périple (qui dura cinq ans) à bord du Beagle ; mais le scientifique s’était employé à minimiser les difficultés de la vie à bord d’un brick de la Navy, à commencer par le supplice qu’il avait subi en partageant sa cabine avec le capitaine Robert Fitzroy, dont le naturaliste décrivait ainsi en privé le tempérament « des plus malheureux » : « Cela ne s’exprimait pas seulement par la passion, mais par de longues périodes d’animosité contre ceux qui l’avaient offensé », en particulier Darwin, dont les journaux portent témoignage de ses querelles sans fin avec l’irascible Fitzroy, « certaines frôlant la déraison ». Cela étant, même si le père de la théorie de l’évolution avait été moins évasif, il est peu vraisemblable qu’un seul de ces naturalistes de la génération montante eût renoncé à un périple sur l’océan : que pesaient quelques insultes, dangers et inconforts face à l’espoir d’une gloire éternelle ? Et c’est ainsi qu’au milieu du XIXe siècle, pendant quelques décennies, « mettre à la voile sur l’eau bleue […] devint une entreprise héroïque », comme l’observe Helen Rozwadowski. La pleine mer n’était plus ce vide à traverser le plus vite possible pour retrouver la civilisation, mais un objet de fascination – et, surtout, de recherches financées par l’État. Dans « Sonder l’océan », elle tente d’expliquer l’essor rapide de l’océanographie dans la seconde moitié du XIXe siècle, processus qui, selon ses termes, commença « modestement, sur les côtes », avec la vogue des batteurs de grève du début de l’ère victorienne, bien connus des lecteurs de Father and Son d’Edmund Gosse (1). Dans l’un des passages les plus célèbres du livre, l’auteur se rappelle comment son père, veuf depuis peu, « pataugeait avec de l’eau jusqu’à la poitrine dans l’une des énormes cuvettes littorales et examinait la surface des rochers rongée par les vers au-dessus et au-dessous de leur bord », à la recherche de coraux et d’anémones de mer pour enrichir sa collection. Des milliers
d’autres promeneurs faisaient de même, et avant la fin du siècle, selon Gosse, les mares rocheuses du littoral anglais – « l’anneau de beauté vivante qui ceint nos côtes » – furent quasiment dépouillées de leur contenu : « Une armée de “collecteurs” était passée par là et avait ravagé leurs moindres recoins… Personne ne reverra sur les côtes anglaises ce que j’ai vu dans ma tendre enfance, la vision sous-marine de rochers sombres, étoilés et parsemés d’une infinité de couleurs, sur lesquels flottaient de soyeuses oriflammes pourpres et cramoisies. »   Nonobstant les regrets rétrospectifs de Gosse, cette vogue du ratissage des grèves fut de courte durée, notamment parce que ses principales figures étaient très vite passées à autre chose, préférant les balades en mer sur des bateaux de pêche et des navires hydrographiques pour rechercher des spécimens plus rares. La description que fait Rozwadowski de ces océanographes amateurs naviguant sur des bâtiments conçus pour la pêche ou l’étude des côtes est un petit chef-d’œuvre de reconstitution historique. Notamment parce qu’elle montre, à travers les difficultés pratiques auxquelles ils se confrontaient en draguant les fonds, l’impact social que cette génération de marins d’eau douce naturalistes a exercé sur les professionnels de la mer. Il revenait ainsi aux matelots, plutôt qu’aux scientifiques, de manipuler les nouveaux appareils. Dans la mesure où il fallait souvent faire appel à l’équipage entier du bateau, pendant plus d’une heure, pour remonter une drague remplie à ras bord, et plus longtemps encore pour vider et trier son contenu visqueux, de nombreux marins finirent par travailler quatorze heures par jour du fait de la présence de ces savants souffrant du mal de mer, dont la plupart « saisissaient avec enthousiasme la moindre occasion de descendre à terre ». Toujours dans leurs pattes, ils se plaignaient de la nourriture et étaient incapables de retenir le vocabulaire marin le plus rudimentaire.   Mais ces passionnés apparaissent dans le livre sous un jour sympathique. J’ai particulièrement apprécié Edward Forbes, étudiant en médecine d’Édimbourg, qui composa une sorte de chanson de matelot pour bourgeois, The Dredging Song (« Le chant de la drague »), qui commençait par « Hourra pour la drague ! ». Il la chanta avec ses camarades de navigation avant de la publier dans la Literary Gazette de novembre 1840. Il remplissait également ses lettres de « jeux de mots vaseux », signalant ainsi à un ami que « tout baignait » dans ses recherches sur les étoiles de mer. C’était une habitude qu’il partageait avec bien d’autres naturalistes. Comme l’observe Helen Rozwadowski, ces chants et plaisanteries pour initiés étaient le fruit de la camaraderie de la mer, amplifiée dans le cas de ces premiers océanographes par leur statut d’outsiders, ainsi que par l’exigence du processus d’apprentissage intensif auquel ils étaient confrontés chaque jour. Car, en dépit de leurs mains douces et de leur apparente innocence de savants, c’étaient des pionniers, s’aventurant courageusement dans un univers où les règles habituelles du travail sur le terrain ne s’appliquaient plus, et où les rares espèces remontées à la surface ne correspondaient à aucune catégorie connue de la vie sur Terre. Certains des noms qu’ils donnèrent à ces stupéfiantes nouvelles espèces des profondeurs – Chimaera monstrosa, Synanceia horrida – nous rappellent le malaise et l’inquiétude qu’ils durent éprouver chaque fois qu’un de ces monstres était remonté à la surface, boursouflé et sans vie au terme de son voyage depuis les abysses. Nombre de ces créatures venimeuses aux yeux protubérants venaient à l’évidence de plusieurs kilomètres sous la surface ; mais à quelle profondeur précisément, et jusqu’où fallait-il descendre pour ne plus trouver aucune vie ? Dans les années précédant la mise au point des premiers sonars, il était étonnamment difficile de répondre à toutes ces questions. Des sondages effectués aux mêmes coordonnées pouvaient varier considérablement d’un bateau à l’autre, personne n’étant capable de dire exactement quand le plancher marin avait été atteint ; les courants profonds faisaient en effet déraper les lignes bien après que leurs plombs de lestage avaient touché. Une grande partie du temps en mer était donc passée à expérimenter toutes sortes d’appareils de sondage, en quête d’une « loi de descente » fiable qui permît à l’utilisateur de savoir exactement où le plomb (un poids de 13 kilos attaché à une ligne de sonde d’un diamètre spécifique) atterrissait. Chaque élément de l’équipement, y compris les lignes, était testé encore et encore au fil des ans, les cordes de chanvre et les câbles en acier cédant finalement la place à des ficelles d’emballage bon marché, le seul type de ligne qui ne cassait pas quand on la remontait après un sondage en eau profonde. L’océanographie reste une science de la mesure et de débats sur la mesure, et l’auteure reconstitue à merveille les discussions techniques qui ont tant occupé ses fondateurs au XIXe siècle. La définition même du dragage en eau profonde changea ainsi quasiment chaque année à mesure que les connaissances progressaient et que l’équipement se perfectionnait, repoussant la définition de l’« eau profonde » de 50 brasses (90 mètres) dans les années 1850 à beaucoup plus de 1 000 brasses à la fin des années 1860. Forbes prétendit en 1842 que la vie ne pouvait exister au-dessous de 300 brasses, et, malgré la quantité croissante de preuves du contraire, sa théorie « azoïque », comme on l’appelait, était difficile à réfuter sans mesures fiables. Les créatures des profondeurs ramenées en surface pouvaient avoir été capturées par une drague en n’importe quel point de son ascension. C’est seulement lorsqu’un tronçon de câble télégraphique fut remonté pour être réparé en 1860 depuis une profondeur connue de 1 000 brasses [près de 2 000 mètres], au sud-ouest de la Sardaigne, recouvert de toutes sortes d’animaux marins, que la théorie de Forbes fut définitivement abandonnée. La vie, semblait-il, pouvait se développer sans lumière sous les énormes pressions des grands fonds.   Il existe, pour l’essentiel, deux sortes d’océanographes : ceux qui s’intéressent à ce qu’il y a dans la mer et ceux qui s’intéressent à ce qu’il y a sous le plancher marin, et ce sont en définitive les seconds qui ont réussi à donner ses bases modernes à l’océanographie. Cela, bien sûr, supposait des financements ; en Grande-Bretagne comme aux États-Unis, les soutiens étatiques ont augmenté substantiellement dans les années 1850, en réponse aux besoins des compagnies télégraphiques transatlantiques, dont les navires s’apprêtaient à déposer des milliers de kilomètres de câbles fort coûteux dans les profondeurs sous-marines. Les inquiétudes quant au relief du plancher de l’océan motivèrent plusieurs expéditions de sondage à grande échelle, financées par des fonds publics. Cette campagne permit notamment de découvrir une dépression au fond quasi plat à quelque 2 000 brasses [environ 3 600 mètres] de profondeur entre l’île de Valentia, en Irlande, et St John’s, à Terre-Neuve – un plateau qui, selon un rapport hydrographique remis en 1854, semblait « avoir été placé là à seule fin de soutenir les câbles du télégraphe sous-marin et de le préserver de tout danger ». D’autres, cependant, n’étaient pas convaincus, se référant à la théorie ancienne, mais encore largement admise, selon laquelle la densité de l’eau de mer augmentait avec la profondeur, de telle sorte que tous les objets, y compris des câbles très lourds, se mettaient à flotter bien avant de toucher le fond. Moyennant quoi, s’il était vrai que les câbles suspendus ne seraient pas affectés par les irrégularités du plancher marin, n’allaient-ils pas représenter un danger pour les navires en accrochant leurs ancres et leurs filets de pêche ? En réaction à de telles craintes, une campagne de relations publiques énergique fut lancée pour convaincre les actionnaires et l’opinion publique que le câble électrique reposerait bel et bien en sécurité sur les « fond doux comme du duvet » du plateau du Télégraphe, où, selon les termes du communiqué publié par l’Atlantic Telegraph Company, la nature, en effet, avait « fait tous les préparatifs nécessaires à l’opération ». Des journaux tels que le New York Herald diffusèrent le même message, en publiant en bonne place à la une des photographies rassurantes de sédiments récemment dragués au fond de l’Atlantique, tandis que les « Mémoires » du câble, intitulés « Histoire de ma vie », étaient publiés à Londres en 1859. La précision du travail des océanographes fut louée, de même que la douceur de l’« édredon océanique » sur lequel le câble patriotique allait bientôt reposer : « La Providence a conçu le dessein que l’Ancien Monde et le Nouveau, séparés initialement par un abîme, seraient de nouveau réunis par des affinités et des liens électriques, et elle a préparé les moyens matériels pour l’accomplissement de ce dessein. »   Au total, ce fut un épisode extraordinaire, le plancher de l’Atlantique étant une région totalement inconnue que personne jusque-là n’avait même approchée, et pourtant « vendue » par un lobby de scientifiques et d’entrepreneurs comme un environnement accueillant, « sûr, calme, et libre de tout danger », où il était facile d’imaginer un câble reposant paisiblement dans sa « tranquille retraite que rien ne viendrait troubler ». Quoique n’étant fondée sur aucun argument scientifique, la campagne porta ses fruits, et, quand le câble fut finalement posé en 1866, tous les doutes sur sa sécurité avaient depuis longtemps été dissipés. Des morceaux en surplus furent vendus chez Tiffany comme souvenirs, et des grains de sédiments du plancher marin furent montés comme des pierres précieuses sur des montres et des bagues. L’avenir de l’océanographie en tant que science financée par l’État était également assuré : le rapport en 50 volumes de l’expédition du Challenger s’imposa bientôt comme le texte fondateur de la discipline, avec Vingt Mille Lieues sous les mers et « L’histoire de ma vie », chacun constituant à sa manière un éloquent témoignage de la rencontre émerveillée du XIXe siècle avec les profondeurs abyssales. Le XXe siècle, en comparaison, fut marqué par un désintérêt progressif du public à mesure que l’océanographie se professionnalisait, son prestige ne dépendant plus des exploits de scientifiques amateurs. Comme l’auteure le fait remarquer avec tristesse, les découvertes sous-marines ultérieures, comme l’existence des dorsales médio-océaniques, ne furent même pas annoncées dans les quotidiens. « À la fin du XIXe siècle, écrit-elle, le fond des mers, et de plus en plus les eaux intermédiaires, n’éveillaient plus l’intérêt que d’une poignée d’océanographes. » L’ère de l’enchantement était terminée, mais, pendant son bref âge d’or – en gros de 1840 à 1880 –, la discipline s’était imposée dans l’esprit de l’opinion avec une force dont on ne retrouverait d’équivalent qu’avec les alunissages de la fin des années 1960, un siècle complet après la disparition du Nautilus du capitaine Nemo dans le tourbillon.   Cet article est paru dans la London Review of Books le 3 novembre 2005. Il a été traduit par Philippe Babo.
LE LIVRE
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Sonder l’océan : la découverte et l’exploration des grandes profondeurs de Helen Rozwadowski, Belknap, 2005

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