La pureté du sang, l’invention d’une obsession allemande
par Frank Thadeusz
Temps de lecture 15 min

La pureté du sang, l’invention d’une obsession allemande

Au début du XXe siècle, bien avant l’émergence du nazisme, la plupart des médecins et des chercheurs allemands attribuaient aux groupes sanguins une signification raciale et psychopathologique. L’un des principaux défenseurs de la théorie était juif.

Publié dans le magazine Books, novembre 2013. Par Frank Thadeusz

Transfusion sanguine, The Mytchett Collection.
Pour une grande partie de l’humanité, la Première Guerre mondiale fut un cataclysme d’une violence inédite. Pour Ludwik Hirszfeld, ce fut une aubaine. Ce médecin allemand, qui dirigeait avec son épouse Hanna un laboratoire de bactériologie à Salonique, eut soudain à sa disposition presque autant de cobayes humains qu’il pouvait en rêver : les soldats des armées alliées d’Orient, venus de France et de Grande-Bretagne, d’Italie, de Russie et de Serbie, que les troupes allemandes avaient encerclés dans le port grec (1). Pour mener à bien l’une des plus grandes études de terrain de l’histoire de la médecine, Hirszfeld n’hésita pas à harceler ces hommes à bout de forces. Et savait s’adapter aux différentes cultures pour les convaincre de se laisser faire une prise de sang. « Avec les Anglais, il suffisait de dire qu’il en allait du progrès de la science », se souvient Hirszfeld dans ses Mémoires (2). À ses « bons amis français », l’ingénieux chercheur promettait de dévoiler, en contrepartie, avec qui leur sang « leur permettait de fauter en toute impunité ». Il parvenait même à persuader les tirailleurs sénégalais, auxiliaires de l’armée française : « Nous disions aux Noirs que l’examen déboucherait peut-être sur une permission, et il y avait aussitôt des candidats. » En l’espace de quelques mois à peine, il avait réussi à accomplir ce qui, en toute autre circonstance, lui aurait pris des années : déterminer le groupe sanguin d’à peu près huit mille soldats venus de tous les coins du monde. Après analyse des données recueillies, notre homme crut avoir fait une découverte révolutionnaire : « Le groupe sanguin A était associé principalement avec la “race” blanche, européenne, tandis que le groupe sanguin B était apparié aux “races” à la peau sombre », écrit l’historienne suisse Myriam Spörri dans le livre qu’elle consacre à l’histoire culturelle de la recherche sur les groupes sanguins. En 1910, Hirszfeld établit, en collaboration avec son collègue Emil von Dungern, la nomenclature utilisée aujourd’hui partout dans le monde, des groupes sanguins en A, B, AB et O. L’existence desdits groupes sanguins ayant elle-même été découverte en 1901 par leur collègue Karl Landsteiner. En 1941, Hirszfeld, qui était juif, fut relégué par les nazis dans le ghetto de Varsovie. Il survécut à la guerre et fut lavé de tout soupçon quant aux éventuelles motivations racistes de son travail. Spörri, elle, ne l’exonère pas. L’historienne suisse a découvert que les recherches d’Hirszfeld avaient d’emblée des « tendances eugénistes ». Même à l’époque de son internement, explique-t-elle, il affirmait dans des conférences que « la répartition des groupes sanguins était quasiment identique chez les Juifs et chez les “populations hôtes” au sein desquelles ils vivaient ». Mais le scientifique originaire de Varsovie n’était pas le seul à user d’un vocabulaire qui nous choque aujourd’hui. Dans la revue Jüdische Familienforschung (« Recherches familiales juives »), le sérologiste berlinois Fritz Schiff affirmait que la différence de sang entre les diverses communautés juives était une marque d’« assimilation à leurs “populations hôtes” respectives ». Dès les années 1920, les Hirszfeld avaient commencé à répandre d’inquiétantes théories. Comme le rappelle Spörri, « le concept de “sang pur”, qu’ils ont été les premiers à formuler, connut une popularité persistante et ne fut pas contesté, malgré de nouvelles découvertes ». L’obsession du sang pur était alors partagée par presque tous les spécialistes. Des années avant l’arrivée au pouvoir des nazis, les biologistes juifs et non juifs traquaient dans le sang caractéristiques raciales et traces de mélanges interethniques, comme si la chose relevait de l’évidence.   Un roman ordurier L’auteur met ainsi en lumière, pour la première fois, une communauté scientifique qui, avec le recul, nous apparaît aussi bien assortie que l’eau et le feu, et dont la démarche a pour l’essentiel été oubliée. D’un côté, des savants d’inclination libérale et d’origine juive comme Hirszfeld, Schiff ou Landsteiner. De l’autre côté, un groupe réactionnaire rassemblé autour de l’anthropologue hambourgeois Otto Reche, qui avait fondé en 1926 la Société allemande pour la recherche sur les groupes sanguins. Aussi étonnant qu’il y paraisse aujourd’hui, ces protagonistes aux antipodes les uns des autres étaient très souvent d’accord sur le plan scientifique. En 1929, par exemple, Landsteiner, qui avait émigré à New York, prit le temps, en visite en Allemagne, de rencontrer l’obscur théoricien des races Reche. Dans une lettre à un collègue, ce fervent nationaliste et futur…
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