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La Sicile frustrée de Brancati

Alors qu’un érotisme de pacotille envahit tout, Alberto Manguel nousinvite à redécouvrir les romans de l’Italien Vitaliano Brancati. Loindu voyeurisme gratuit, une réflexion sur l’inassouvissement du désir.

Vitaliano Brancati ne ressemble à aucun autre écrivain italien du XXe siècle. Ses romans ne sont ni ne cherchent à être réalistes. Ses œuvres majeures, notamment Le Bel Antonio, Don Juan en Sicile et Les Plaisirs,sont tout le contraire d’une vision sévèrement objective de la réalité sociale. Sous l’apparence d’une peinture de mœurs, avec des éléments que le rêve emprunte au réel, Brancati construit une sorte de monumental fantasme masculin : l’univers vu par un Adam auquel Dieu adit qu’il était le roi de la Création et que la femme est sortie de sa côte ; quelque chose de bizarre et pervers, d’implacablement attirant et inaccessible. Nul n’a montré mieux que Brancati comment, dans une société patriarcale ankylosée (sicilienne dans ce cas, mais l’exemple a valeur universelle), le monde est moins divisé en classes sociales qu’en sexes : d’un côté, les hommes – forts, endurants et sévères –, qui ont décidé que seul le travail masculin était rude et authentique, son vocabulaire digne de foi, ses lois et ses règles valides ; de l’autre,les femmes, supposées faibles, velléitaires et traîtresses, vouées aux travaux légers qu’elles seules trouvent pesants, dotées d’une langue cancanière, trompeuse et fantasque, avec ses codes superstitieux et ses promesses jamais tenues. La phrase caricaturale des machos italiens– « Toutes les femmes sont des putes sauf ma mère qui est une sainte » – sert d’arrière-fond à la vision rêvée par les héros donjuanesques de Brancati, vision qui, à force d’être insoutenable,finit par s’écrouler sur les rêveurs eux-mêmes.   Paolo le chaud Essayiste, homme de théâtre, auteur de scénarios et, surtout,romancier, Brancati commença par écrire des romans fascistes, idéologie dont il s’écarta rapidement pour en explorer les racines délétères dans sa Sicile natale. Il est traditionnel d’associer le fascisme à la mythologie machiste, au règne de la force, au mépris de la culture considérée comme qu
alité féminine et donc mauvaise. Brancati l’associa également à la frustration sexuelle de sa société, à un érotisme sans partenaire ou dans lequel le partenaire n’existe que comme fantasme,objet servile, sans esprit ni sentiments. Le désir singulier des don Juans de Brancati, qu’il s’agisse de Giovanni Percolla, dans Don Juan en Sicile, ou d’Antonio Magnano, dans Le Bel Antonio,naît d’une définition de la masculinité qui ne tolère pas l’égalité entre hommes et femmes. En tant que représentant de son sexe, Don Juan doit dénier à la femme la qualité de personne ; en tant qu’individu masculin, il doit se montrer plus fort que les autres hommes, plus attirant, plus rusé. Il n’est pas fortuit que le protagoniste des Plaisirs – œuvre inachevée, posthume, qui porte en italien le titre brutal de Paolo il caldo (« Paolo le chaud ») – lise Les Confessions de saint Augustin, apologie détournée de la supériorité du désir érotique masculin.Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe,a fait de Don Juan l’incarnation même du désir qui produit à son tour du désir. Si Camus avait connu les don Juans de Brancati, il aurait pu ajouter que ces deux désirs (l’incarné et le provoqué) ne veulent que se satisfaire eux-mêmes, qu’ils sont aveugles aux besoins de l’autre.En ce sens, le désir de ces héros donjuanesques est à l’opposé du désir partagé, la négation du dialogue érotique. C’est un désir stérile qui n’aboutit jamais, pas même en parvenant à l’acte physique : là, il s’éteint. Dans leur vie quotidienne, ils sont entourés par d’autres hommes – frères, pères, amis – et toutes sortes de femmes – mères,sœurs, inconnues, voisines –, mais n’établissent d’échange, de relation d’amour mutuel, avec personne. Pour le narrateur sicilien des Plaisirs, l’absence de désir érotique (absence imaginaire) est pressentie comme un soulagement. « Dans mon île, dit-il, prononcer le mot chasteté est comme prononcer le mot pluie dans un désert brûlant. » Le bel Antonio,lui, se jette sur une femme de ménage quinquagénaire qui l’a regardé,la déshabille, la viole et découvre que cet assouvissement brutal de son propre désir n’avait été rien de plus qu’un rêve (que le supposé violeur qualifie de « beau »). Dans cet univers de désir constant et de sexualité à fleur de peau, personne n’en vient à faire l’amour et nul ne partage avec un autre la jouissance finale. De cette préoccupation stérile naît une des scènes les plus osées et comiques des Plaisirs.Un groupe d’enfants décide de se masturber devant le balcon d’un vieil avocat. Brancati insiste : ce ne sont pas des adolescents, mais des enfants de neuf ans (« Et aussi de dix », ajoute l’avocat furieux qui les a vus et veut leur tirer dessus à coups de fusil). Dans une société où l’érotisme ne peut se révéler qu’à travers des rideaux ou par inadvertance, les enfants dont la sexualité commence à s’éveiller ont besoin de ritualiser cet érotisme auquel la société refuse le droit de s’exprimer. Muet, retenu, le désir érotique va rarement au-delà de la masturbation. Reste à savoir pourquoi nous ne connaissons pas mieux Brancati. La littérature prétendument érotique de notre siècle confond l’explicite avec le révélateur, les descriptions cliniques et l’étalage des confessions avec l’exploration littéraire éclairée et la véritable réflexion. Brancati ne commet jamais ces erreurs esthétiques, ni ne permet à ses lecteurs de se délecter d’un voyeurisme gratuit. Dénonçant notre hypocrisie et nos peurs, Brancati nous oblige à nous interroger sur notre propre univers érotique, nos fantasmatiques définitions du masculin et du féminin, et l’absence d’authentique liberté à laquelle nous nous sommes condamnés. Pour qui veut réfléchir intelligemment surnos confuses notions d’érotisme, les romans de Brancati sont une lecture obligatoire.   Ce texte est paru dans El País le 22 août 2009. Il a été traduit par François Gaudry.
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