La vie pour l’art d’une danseuse oubliée

Elle eut une existence romanesque, peu banale pour une jeune femme dans la Hollande puritaine de la première moitié du siècle dernier, et connut une notoriété dont il ne reste aujourd’hui quasiment rien. La passion de la danse l’anima jusqu’à son dernier souffle.


La danseuse Darja Collin photographiée dans les années 1930. © Domaine public

La danse est l’art de l’éphémère. Une danse n’existe que le temps de son exécution, à laquelle elle est plus intimement liée qu’un morceau de musique ou une pièce de théâtre à leur interprétation. Les prestations du passé ne subsistent que par l’intermédiaire de quelques enregistrements pour les plus récentes et sous la forme de légendes pour les plus anciennes. Parfois, elles sont presque totalement oubliées. Sans avoir vraiment marqué l’histoire de la danse, la Hollandaise Darja Collin y a joué un rôle important aux Pays-Bas, un pays où cet art a longtemps fait l’objet d’un intérêt limité, voire de suspicion. Le journaliste Arend Hulshof s’est intéressé à elle après avoir lu l’histoire de la vie aventureuse de son compatriote Jan Slauerhoff, le poète et romancier dont elle a partagé les cinq dernières années. Il a découvert qu’elle aussi avait eu une existence romanesque, peu banale pour une jeune femme dans la Hollande puritaine de la première moitié du siècle dernier, et connu une notoriété dont il ne reste aujourd’hui quasiment rien. 


Maria Frederika Louisa Collin est née en 1902 à Amsterdam dans une famille de musiciens. On l’appela tout de suite Darja. Deux ans après sa naissance, son père mourut. Ne pouvant à ce moment entretenir ses trois enfants, sa veuve plaça ses deux filles dans un internat tenu par les religieuses d’un monastère à proximité de Leyde. La discipline y était rigoureuse et les conditions de vie très dures. En 1912, les deux sœurs rejoignirent leur mère à Rotterdam, où elle s’était installée. Darja y suivit les cours du soir de danse donnés par Jacoba van der Pas, très influencée par le style d’Isadora Duncan. Pionnière de la danse libre, en rupture ouverte avec la tradition du ballet classique dont elle préconisait l’abandon, l’Américaine se produisait pieds nus en costumes pseudo-antiques avec des mouvements inspirés par la nature et censés imiter ceux du vent et de la mer. 


Darja fut ensuite l’élève d’Angèle Sydow, qui mettait l’accent sur les techniques rythmiques et l’expression des émotions. Impressionnée par le talent de l’adolescente, elle avait consenti à lui donner des leçons gratuitement. Plus tard, elle continua à travailler quelque temps avec d’autres adeptes de la danse expressionniste. Mary Wigman avait développé une méthode d’enseignement en accord avec sa préférence pour les mouvements spontanés et naturels : loin de se plier aux indications de la chorégraphie, les élèves devaient apprendre à improviser en laissant s’exprimer leurs émotions profondes. Aux yeux de Gertrud Leistikow, même en groupe les danseurs devaient exprimer leur individualité. Tout tournait autour du moment présent et des sensations. 


En 1922, après avoir été remarquée par un directeur de théâtre et imprésario, Darja s’embarqua pour New York pour une tournée de quelques semaines. Les journaux saluèrent l’arrivée dans le pays de celle que le New York Tribune présenta comme « an unusually beautiful girl ». Aux Pays-Bas, elle suscita l’enthousiasme de la presse mais un critique influent lui reprocha le manque de puissance et de personnalité de son style. La remarque la blessa. « En même temps, observe Arend Hulshof, elle réalisa qu’elle avait encore beaucoup à apprendre en tant que danseuse et qu’elle n’aurait peut-être jamais fini d’apprendre. » 


Pour se perfectionner, elle se rendit à Paris auprès des grandes danseuses russes classiques qui avaient fui la révolution soviétique. Olga Preobrajenskaïa (dite « Madame Préo ») lui apprit à faire des pirouettes. Pour les mouvements des bras, elle s’adressa à Vera Trefilova. Elle visita aussi leur rivale Matilda Kschessinska, ancienne maîtresse de l’empereur Nicolas II. Darja se rendait compte qu’elle n’atteindrait jamais le niveau de ces danseuses qui, dès leur plus tendre âge, avaient travaillé les différentes positions durant de longues heures d’exercice à la barre. Mais elle rencontra un certain succès. Un musicologue la décrivit comme « échappée d’une fresque de Fra Angelico ou de Sandro Botticelli ».   


Darja Collin prit résolument ses distances avec la vision des chorégraphes expressionnistes. Pour elle, souligne Hulshof, « un groupe devait être un groupe, et certainement pas une simple juxtaposition d’individus. Les émotions personnelles devaient être subordonnées à la danse […]. Le ballet ne devait certes pas être trop académique, ni trop scolaire, mais la technique et la beauté devaient en constituer la base. » Comme beaucoup de danseurs et chorégraphes du XXe siècle, elle s’efforça toute sa vie de combiner la rigueur du ballet classique et la liberté apportée par la danse moderne. Mais contrairement à la plupart d’entre eux, formée à l’école de la seconde elle dut apprendre tardivement le ballet classique dont, eux, partaient.  


Lorsqu’elle fit la connaissance de Jan Slauerhoff, Darja avait connu un certain nombre d’aventures amoureuses sans lendemain : elle ne s’était jamais sentie engagée qu’envers la danse. Lui avait eu une vie sentimentale extrêmement remplie. Tout en menant une existence bohème et écrivant des poèmes, il avait étudié la médecine, s’était engagé comme médecin sur un navire en partance pour les Indes orientales néerlandaises, puis sur la ligne Java-Chine-Japon, enfin en Amérique latine. Peu de temps avant de rencontrer Darja, il s’était fixé dans son pays natal. Assistant en dermatologie à l’université d’Utrecht, il était devenu un poète connu. Il s’enflamma immédiatement pour Darja d’une passion intense. En 1930, ils se marièrent. Mais leur union ne fut pas heureuse longtemps. Durant ses voyages, Slauerhoff avait souffert d’hémorragies d’estomac et de crises d’asthme. En 1931, il retomba malade. Un an plus tard, en Italie où ils étaient partis se reposer, le couple perdit le petit garçon dont Darja était enceinte, mort-né. Elle se remit immédiatement à danser, tandis que Jan Slauerhoff sombrait dans la dépression. Il s’installa en Afrique du Nord. Les époux se voyaient peu. Il était très jaloux, leurs relations se détériorèrent et ils finirent par divorcer. Après un voyage en Amérique du Sud et un autre le long de la côte est de l’Afrique au cours duquel il fut victime d’un accès de malaria aggravé par un réveil de tuberculose, il ne revint une dernière fois en Hollande que pour y mourir, en 1936. Entretemps, Darja avait tourné dans un film policier de série B intitulé « Le mystère de la Sonate au clair de lune ». L’action se passe dans le milieu de la danse. Une ancienne danseuse est assassinée. Il y a de nombreux suspects. Darja y interprète une ballerine et on la voit danser – c’est le principal mérite du film. 


Les artistes hollandais étaient les bienvenus dans les colonies. Darja se rendit à Java en compagnie du pianiste de son école de danse, d’un de ses danseurs et d’une de ses élèves qui fut sa meilleure amie toute sa vie, Edmée Monod de Froideville. Le groupe y dansa sur des musiques de Scarlatti, Mozart, Chopin et Debussy. À peine de retour aux Pays-Bas, Darja voulut repartir. L’Indonésie lui manquait. Mais elle décida de retourner d’abord à Paris, en compagnie d’Edmée. Ce second séjour en France, suggère Hulshof, fut peut-être la période la plus heureuse de sa vie. Elle revint s’entraîner chez Vera Trefilova et Madame Préo. La presse française souligna son professionnalisme. En 1939, elle ouvrit à Paris sa propre école de ballet.  


Peu de temps auparavant, elle avait entamé une liaison avec le baron anglais Sir James Corry, qui se présentait comme son fiancé. Elle et Edmée rêvaient de se rendre en Australie ou aux États-Unis. Les événements les forcèrent à précipiter leur départ. Le 4 juin 1940, une semaine avant l’entrée des troupes allemandes à Paris, elles embarquèrent à Marseille pour Java. Le voyage fut long et pénible. Elles avaient des billets de troisième classe. Pour éviter par prudence le passage par le canal de Suez, le bateau devait emprunter la route du Cap. Pour des raisons indirectement liées au conflit entre partisans du général de Gaulle et ceux du régime de Vichy, elles durent descendre à Pointe-Noire et poursuivre leur voyage par la terre en passant par Brazzaville, Léopoldville et Johannesburg. Après un séjour à Durban et quatre mois de voyage, elles arrivèrent à Java. 


Elles restèrent deux ans en Indonésie, donnant des spectacles à Java, Sumatra, Bornéo et dans les Célèbes. La progression des troupes japonaises en direction de l’archipel les força à fuir en Australie. Elles y demeurèrent jusqu’à la fin du conflit, dansant partout et menant une vie sociale intense. Durant les derniers mois, elles se produisirent devant les troupes alliées en Nouvelle-Guinée, ainsi que Marlene Dietrich, Frank Sinatra et Bob Hope l’avaient fait dans d’autres régions du monde. Mais lorsque le commandant en chef des forces australiennes, Thomas Blamey, leur demanda d’exécuter une représentation privée pour lui-même et son personnel, Darja lui répondit vertement : « Général Blamey, nous ne faisons pas partie de l’armée et je ne suis pas à vos ordres. Nous ne danserons pas pour vous. »


Elle revint en Europe en passant par New York. Edmée était restée en Australie. Avec le temps, les relations entre Darja et James Corry, qui était intervenu à plusieurs reprises à distance pour l’aider, s’étaient distendues. Un an après la fin de la guerre, il se maria avec une autre femme, sortant définitivement de sa vie – dans laquelle il n’était en réalité jamais entré. Nommée en 1949 à la tête de la compagnie nationale de ballet des Pays-Bas, Darja en abandonna rapidement la direction. Elle s’installa en Italie. Pour pouvoir y résider, elle contracta un mariage blanc avec un vieil Italien désargenté en échange d’une somme modique. À Florence, elle ouvrit une école de danse où elle enseignait dans toute leur rigueur les techniques du ballet classique. Elle incitait ses élèves à étudier la littérature et l’histoire comme elle l’avait fait elle-même. Des danseurs italiens vinrent la voir pour bénéficier de ses méthodes. Elle habitait un appartement en compagnie de l’ancien pianiste de Gertrud Leistikow et sa femme, avec lesquels elle formait une sorte de curieux ménage à trois. Ses journées très chargées et bien réglées se déroulaient entre cet appartement et l’école. Onze ans après avoir quitté les Pays-Bas, elle revint quelques jours à La Haye, pour revoir Edmée, qui y était de passage. Elle mourut de leucémie en 1967, à l’âge de 64 ans. « Une créature rare », disait d’elle Edmée, qui affirmait avoir appris à ses côtés plus que de n’importe qui. Mais « lorsque je parlais de mon projet [d’écrire sa biographie] dit Arend Hulshof, je devais presque toujours expliquer qui elle était. Les rares personnes à qui son nom disait quelque chose la connaissaient comme l’ex-femme de Jan Slauerhoff. Certains spécialistes de la danse savaient que Darja avait été ballerine, mais même eux étaient incapables de me dire quelle était son importance pour la culture de la danse aux Pays-Bas, de m’indiquer son style, les influences qu’elle avait subies. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Alleen in dans kon zij wonen: Het vrijgevochten leven van Darja Collin 1902-1967 de Arend Hulshof, Querido, 2025

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