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Le crépuscule de la lecture

Ni la littérature de gare ni la lecture de documentation ne sont menacées par les nouvelles technologies. Mais la vraie rencontre entre un être et un livre sera bientôt réservée à une petite élite d’érudits.

Il n’est pas nécessaire de citer toutes les preuves de l’état catastrophique de l’alphabétisme. Les chiffres du département de l’Éducation parlent d’eux-mêmes : 27 millions d’Américains ne savent pas lire du tout, et 35 millions d’autres ont un niveau plus qu’insuffisant pour se débrouiller dans notre société. Mais ce qui m’inquiète aujourd’hui, ce n’est pas tant ce problème accablant de l’alphabétisation élémentaire que celui du recul de l’aptitude à lire même parmi les membres de la classe moyenne – la réticence à s’offrir ces moments de silence, ces luxes que sont la vie en famille, le temps et la concentration, inséparables de la lecture au sens traditionnel. Près de 80 % des adolescents instruits, dit-on, ne peuvent plus lire sans bruit de fond musical ou sans que les images du petit écran ne dansent au coin de leur champ de vision. On sait très peu de choses sur le cortex et la manière dont il traite des flux simultanés et contradictoires, mais le bon sens commande de nous en inquiéter sérieusement. Ce viol de la concentration, du silence et de la solitude touche au cœur même de notre conception de l’alphabétisme. Cette nouvelle forme de demi-lecture, de demi-perception dans une ambiance de distraction rend impossibles certains actes essentiels à l’appréhension d’un texte et au fait de rester concentré. Sans parler, bien sûr, du plus grand hommage qu’un être humain puisse rendre à un poème ou à un texte en prose qu’il adore, l’apprendre par cœur. Pas par l’intellect, par cœur. L’expression est cruciale.

Dans ces conditions, l’avenir de l’art de lire est une véritable question. Les changements techniques, psychiques et sociaux qui nous attendent seront probablement de bien plus grande ampleur que ceux provoqués par Gutenberg. La révolution de l’imprimerie a pris beaucoup de temps, et l’on débat toujours de ses effets… La révolution de l’information touchera chaque facette de la composition, de la publication, de la distribution des textes, et leur lecture. Personne dans l’industrie de l’édition ne peut dire en toute certitude ce qu’il adviendra du livre tel que nous le connaissons.

Tout se passe aujourd’hui comme si l’art de lire était appelé à se scinder en trois catégories. La première, vaste et informe, est celle de la lecture de distraction, le divertissement passager – le roman de gare. Je subodore que ce type de lecture impliquera de plus en plus non des livres de poche mais des télétransmissions sur écrans personnels. On sélectionnera le livre que l’on veut, la vitesse de défilement du texte sur l’écran et à laquelle les pages se tourneront. Certains seront même lus à l’auditeur par des lecteurs professionnels. Que le texte apparaisse ou pas sur l’écran à mesure qu’on vous le lira est une question ouverte.

 

La bibliothèque de Babel à portée de clic

Le deuxième type de lecture sera d’information. Ce que De Quincey a appelé la « littérature de la connaissance » pour la distinguer de la fiction, de la poésie et du théâtre, qu’il appelait la « littérature de la puissance (1) ». Les moyens de se procurer cette littérature de la connaissance – le microcircuit, la puce électronique, le disque laser – modifieront nos habitudes au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. La « bibliothèque de Babel », cette bibliothèque des bibliothèques qu’imagine Borges dans ses Fictions, sera réellement, concrètement, accessible pour un usage personnel ou institutionnel. On pourra la solliciter depuis un écran. Et la perspective d’un changement fondamental des structures de l’attention et de la compréhension est ici presque incommensurable.

Quid, dès lors, de la lecture sous sa bonne vieille forme silencieuse et privée ? Elle pourrait devenir une compétence et une vocation aussi spécialisées que dans les ateliers de copistes et les bibliothèques des monastères au cours du soi-disant âge des ténèbres médiéval. Nous savons aujourd’hui que ce fut en réalité une époque clé, radieuse par sa patience, par son sens de ce qui devait être copié et préservé. Les bibliothèques privées pourraient bien redevenir aussi rares et exceptionnelles que du temps où Érasme et Montaigne en possédaient de célèbres. L’habitude de meubler une pièce avec des étagères remplies de livres – reliés, pas des poches –, la volonté de rassembler des œuvres complètes (une idée en soi très particulière) ainsi que les premières éditions d’un auteur contemporain, avec l’espoir de tout posséder d’un écrivain que l’on aime – qu’il soit bon, mauvais ou ni l’un ni l’autre –, la capacité, et surtout l’envie, de se mesurer à un texte difficile, de maîtriser la grammaire, l’art de la mémoire et de la gestion du repos et de la concentration qu’exigent les grands livres… Tout ceci pourrait à nouveau devenir l’apanage d’une élite, d’un mandarinat du silence.

 

Le pouvoir aux nouveaux créateurs

Ce mandarinat, cette élite d’hommes et de femmes du livre, n’aura pas le pouvoir, l’influence politique ou le prestige qu’avaient leurs homologues à la Renaissance, à l’époque des Lumières, et presque jusqu’à la fin de l’époque victorienne. Ce pouvoir appartiendra presque immanquablement aux « alettrés », aux « numérittrés ». Il appartiendra à ceux qui, tout en étant techniquement presque incapables de lire un livre sérieux et, surtout, réticents à le faire, savent dès la préadolescence créer des logiciels d’une grande subtilité, d’une immense puissance logique et d’une grande profondeur conceptuelle. Le pouvoir bascule en faveur de ces hommes et de ces femmes qui, s’étant affranchis du lourd fardeau de l’alphabétisme réel et de ses constantes habitudes référentielles, du fait que presque toutes les grandes littératures se réfèrent à une autre grande littérature, sont des créateurs – non-lecteurs, mais créateurs d’un nouveau genre.

On dit qu’en rentrant chez lui un soir, Érasme aurait vu un morceau d’imprimé déchiré et maculé de boue. En se baissant pour le ramasser, il poussa un cri de joie, saisi par le miracle du livre, par le pur miracle de ce qu’il y a derrière le fait de ramasser un tel message. Aujourd’hui, pris dans un immense embouteillage sur l’autoroute ou au cœur de Manhattan, nous pouvons mettre une cassette de la Missa Solemnis dans l’autoradio. Nous pouvons aussi, grâce aux livres de poche et bientôt grâce à la télévision par câble, demander, commander, et obliger la littérature la plus exigeante, la plus tragique ou la plus merveilleuse, à nous être immédiatement emballée et servie. C’est un luxe immense. Mais il n’est pas certain que cela contribue réellement au miracle constant et toujours renouvelé qu’est la rencontre entre un être et un livre.

 

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Ce texte a été publié par Harper’s en août 1985. Il est issu d’une conférence prononcée devant une assemblée d’éditeurs réunis à New York. Il a été traduit par Adrien Pouthier.

 

→ En complément, lire aussi un extrait de la conférence donné par Umberto Eco à la bibliothèque d’Alexandrie en 2003 : « Ceci tuera cela »

Notes

1| Thomas De Quincey est un journaliste et écrivain britannique du XIXe siècle, dont Les Confessions d’un mangeur d’opium anglais ont beaucoup influencé Baudelaire.

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