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Le fétichiste du quotidien

Les vêtements d’une épouse qui traînent, une souris qui galope sur le bureau… En consignant chaque soir pendant neuf ans les menus faits et gestes du jour, Samuel Pepys, fonctionnaire zélé de Sa Majesté, homme d’esprit, passionné de musique et amateur du beau sexe, nous a laissé un texte inestimable sur la Londres troublée du XVIIe siècle.

Dans l’ouvrage qui accompagne les onze volumes du Journal de Samuel Pepys, superbement transcrit et édité par Robert Latham et William Matthews, on trouve décrit dans ses moindres détails le contexte londonien de cette chronique. Les rues, les bâtiments officiels de la petite cité encore à moitié en bois, la façon dont ses habitants s’habillaient, ce qu’ils mangeaient, ce qu’ils buvaient, les métiers, les tavernes, les cafés, la circulation dans les artères soigneusement cartographiées – tout cela fait l’objet de nombreuses entrées qui éclairent aussi les tensions politiques et religieuses de la période allant de Cromwell à la Restauration (1), soit de la décennie couverte par le journal jusqu’aux lendemains de la mort de Pepys. Les auteurs sont des universitaires, et un index décrit brièvement chaque personnage figurant dans le journal, ainsi que le gigantesque clan rural des ancêtres et parents de Pepys.

Le long article de Richard Ollard sur la situation et la stratégie de la marine anglaise à cette époque présente un intérêt technique même pour ceux qui, comme moi, ont tout oublié de ce que l’école leur avait appris du conflit anglo-hollandais pour le contrôle de la Manche. Pourquoi les Pays-Bas et l’Angleterre – deux puissances de second ordre, qui plus est alliées de longue date contre « le colosse catholique qui enjambait l’Europe et le Nouveau Monde » [l’Espagne NdlR], l’une et l’autre championne du protestantisme et du gouvernement représentatif – en sont-elles donc venues aux mains ? Par rivalité marchande. Le commerce, généralement considéré comme pacifique par nature, était alors armé jusqu’aux dents. La plupart des navires de commerce de l’époque avaient des canons. L’un des amis de Pepys, le capitaine Cocke, ci-devant marchand de poix et de corde, exprimait bien la position commune des Anglais : « Il n’y a pas assez de place pour deux dans le commerce mondial, l’un de nous doit s’en aller par le fond. »

Tour à tour, Charles Ier, Cromwell et Charles II avaient décidé que les Hollandais étaient « déraisonnables » et que leur tort suprême était de « demander trop et [d’]offrir trop peu ». Les Anglais l’emportèrent de justesse ; mais non sans traverser ce qui apparaît, avec le recul, comme « le moment le plus noir de leur histoire », quand les vaisseaux bataves parvinrent à remonter la rivière Medway, et que Pepys lui-même dut se précipiter à la campagne pour ensevelir son or dans le jardin et jeter sa vaisselle d’argent dans les lieux d’aisance.

Depuis le Moyen Âge, les membres de la tribu Pepys s’étaient lentement élevés de la condition de métayers ou de petits propriétaires à celle d’artisans, d’avocats, voire de membres de la petite noblesse terrienne. Le père de Samuel n’était qu’un pauvre tailleur londonien ayant réussi à s’installer dans la capitale en contournant on ne sait comment les restrictions imposées par la guilde de la profession. Il avait épousé la fille d’un boucher de Whitechapel, et son fils était suffisamment brillant ou doté de relations suffisamment influentes pour entrer à l’école Saint Paul, pré carré de la bonne bourgeoisie, puis finalement à l’université de Cambridge.

Pepys bénéficiait de l’appui des puritains (2), et son ascension fut favorisée par la protection de son cousin germain, Edward Montagu, capitaine de navire et diplomate très influent dans les affaires maritimes anglaises sous Cromwell. Il devint son secrétaire privé et, pendant la crise de la Restauration, Montagu l’emmena avec lui en Hollande lors d’une mission semi-secrète destinée à ramener le nouveau roi Charles II pour le placer sur le trône d’Angleterre. Moment enivrant : notre homme assista, à bord même du bateau, à l’anoblissement de Montagu, qui allait devenir le premier comte de Sandwich.

Le zélé Pepys se montra rapidement un rouage essentiel des affaires maritimes, un serviteur jouissant d’un accès direct au souverain qui, en dépit de sa frivolité, était un défenseur acharné de la puissance navale anglaise. Même dans sa jeunesse, Pepys apparaissait comme un homme d’ordre et d’organisation. C’était le type même de l’administrateur consciencieux qui, dans l’ombre, s’y entendait comme personne pour armer une flotte ; un ambitieux commençant sa journée de travail, l’été, à quatre heures du matin, désireux de grimper le plus haut possible, jamais hostile aux petites « gratifications » ni à la constitution d’une respectable fortune. Pendant les interminables guerres anglo-hollandaises, on l’appelait « le sauveur de la marine royale ».

Et puis, il y a l’autre Pepys, celui qui, neuf années durant, est rentré chez lui chaque soir pour rédiger son journal à la lueur de la chandelle, et s’est arrêté uniquement par crainte de devenir aveugle. Son puritanisme avait fait long feu, quoiqu’il se soit réjoui en assistant à la décapitation de Charles Ier (3). Sa curiosité semblait toujours le pousser à assister aux exécutions.

 

Sérieux et sensuel à la fois

Le charmant portrait de Pepys à 33 ans par John Hayls évoque l’homme tel qu’il est connu des Anglais : l’amateur de musique, sérieux et sensuel à la fois, et le jouisseur, le « bon vivant », comme il se désignait lui-même. Les grands yeux brillent d’une curiosité tranquille. La ride rectiligne entre les arches des sourcils dénote l’homme de réflexion. Ses lèvres sont pleines et sensuelles. Et pour parfaire le tout, la partition qu’il tient dans ses mains est celle de « Beauté, éloigne-toi », l’une des chansons qu’il a écrites.

On ne peut que se demander comment ce carriériste-né pouvait avoir tant de cordes à son arc, et devenir l’auteur du plus sincère et du plus précis des journaux secrets. Certes, il existait chez les puritains une tradition diariste. Mais à qui donc s’adressait Pepys quand il rentrait chez lui à la nuit tombée pour consigner les faits et gestes du jour, brossant du même coup le vivant portrait de lui-même et de Londres ? Se confessait-il à Dieu ?

Peu probable ! Peut-être se contentait-il de L’informer, car le Seigneur devait Lui aussi être amateur d’ordre et d’organisation. Peut-être agissait-il par vanité – Pepys étant bel et bien vaniteux. Mais, en fait, il était surtout intéressé par lui-même, tout comme Montaigne et plus tard Boswell. Au bureau, ses rapports paraissaient écrits dans un anglais très formel ; mais dans son journal, il était naturel et familier, s’exprimant dans un anglais voisin de la langue parlée, truffé de proverbes et de mots de tous les jours aujourd’hui disparus. Il me semble qu’au fond il pratique cette nouvelle « science » que voulait encourager la toute récente Royal Society (4) : la curiosité.

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La Royal Society accueillait de grands savants, des expérimentateurs d’un enthousiasme confinant à l’excentricité, voire la folie. Dans son article, le professeur Rupert A. Hall mentionne des expériences de transfusion sanguine d’abord entre chiens puis entre hommes (un mort). Ou une tentative loufoque pour mesurer le poids de l’air. Sans oublier une intéressante communication sur la fabrication du feutre. Mais les débats les plus intéressants portaient sur les nouveaux instruments d’optique, principalement le « verre ardent » et le microscope – du moins pour ce qui est de Pepys. Lui-même possédait l’un de ces nouveaux joujoux. C’était un observateur émerveillé et enthousiaste.

Le microscope – c’est son génie – agrandit et révèle la vie intense et mystérieuse dont sont animées les choses les plus infimes. La principale impression que donne ce journal est celle d’un texte-microscope, révélant les détails minuscules de la vie de Pepys et de la capitale. La plus légère allusion – à la façon dont son épouse française laisse traîner ses habits par terre, à la capture d’une souris qui traverse son bureau et qu’il coince « jusqu’au lendemain » dans un rayonnage, ou à la manière dont on ruse lors des ventes aux enchères – devient un événement.

Alors, pourquoi est-ce un journal secret ? Quand les temps sont incertains, il est politiquement risqué d’accepter systématiquement « cadeaux » et pots-de-vin ; en cas de découverte, par suite de quelque machination partisane, cela peut se révéler dangereux et provoquer la disgrâce. La cachotterie était sage ! Pepys avait de l’audace, mais aussi parfaitement conscience des vertus de la discrétion. De toute évidence, il adorait le secret – c’est-à-dire le loisir de conférer en tête à tête avec lui-même. Ce qui nous a permis de découvrir que le fonctionnaire était aussi un artiste.

Sa fameuse sténographie, la fascination qu’il avait pour ces signes, était en phase avec sa maîtrise du grec, du latin, du français et de l’espagnol. Par la grâce du secret, ou du moins d’une discrétion bien avisée, il pouvait aussi se remémorer et revivre sans crainte ses aventures sexuelles. Son tempérament l’apparentait fort à la vieille « Angleterre joyeuse » de ses ancêtres (5). La vue de la moindre jolie femme lui chauffait illico les sangs.

La musique, curieusement, était le seul art que les vieux puritains ne réprouvaient pas. Le volume d’accompagnement est très éclairant sur la question. Pepys avait une belle voix de basse et chantait dans le chœur de la Chapelle royale. Il pratiquait la viole, le violon, le luth, le théorbe, le chitarrone (6) et le flageolet. Il apprit la flûte à bec et l’art subtil de siffler. Il manquait certes de pratique, mais il tirait grande fierté d’être un « virtuose » – comme on appelait alors les grands amateurs. Il ne savait pas jouer de l’épinette, mais pouvait en accorder une. Il s’est même laborieusement essayé à la composition. Pepys éprouvait à l’égard de la musique, comme l’explique le Dr Richard Luckett dans un long article érudit sur le sujet, une passion aussi dévorante que pour les jolies femmes (deux passions à l’origine de ses brouilles – et réconciliations – récurrentes avec son épouse adorée).

 

Virtuose de la rhétorique

Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, écrit le Dr Richard Luckett, « il était en effet encore possible à tout un chacun de jouir d’un enseignement musical de première qualité. Les théories éducatives de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, faisant de la musique une branche des mathématiques et de la philosophie plutôt qu’un art en soi, avaient toujours cours ». Ce sont les augustiniens qui, au XVIIIe siècle, rejetteront cette conception ; pour eux, cet art « n’était qu’un luxe, moins une affaire de sens que des sens ». À l’époque de Pepys, on avait détruit les orgues dans les cathédrales, les églises et les chapelles pendant les guerres civiles ; pourtant, même en ces temps de fanatisme, on pratiquait apparemment la musique chez soi avec enthousiasme. Les barbiers de Londres gardaient souvent dans leur boutique une guitare ou un violon, et il arrivait qu’un client en attente régale l’assemblée d’un petit air. Un certain Roger North a écrit que « beaucoup préféraient rester à gratter du violon chez eux plutôt que de sortir et prendre un coup sur la tête ». Pepys lui-même avait emporté deux livres de chansons dans l’expédition qui devait ramener Charles II en Angleterre.

L’article du Dr Luckett est une habile introduction à l’étude qu’il fait ensuite de la langue de Pepys. Celui-ci maîtrisait impeccablement deux sortes d’anglais : l’anglais formel et celui de tous les jours. Il était un critique subtil de tout ce qui se déclamait en chaire ou sur la scène. Il avait prononcé en 1668 un élégant discours, très remarqué, en l’honneur du département de la Marine ; et il n’est pas douteux que son éducation classique et sa bonne connaissance du français et de l’espagnol faisaient de lui un virtuose de la rhétorique et du débat. Pourtant, selon le Dr Luckett, les phrases simples ou relâchées du journal tiennent surtout de la conversation familière. Sa grammaire est souvent approximative ; il élucubre maladroitement, comme s’il parlait tout seul, sans grammaire sous la main.

Le langage, chez Pepys, est en effet une façon d’appréhender les objets, pas un objet en soi. L’utilisation d’un idiome plein de naturel, authentiquement familier, nous frappe tout particulièrement parce que les aspects fondamentaux de cette langue ont relativement peu changé au cours des trois derniers siècles – quoique le processus d’évolution se soit récemment accéléré sous l’influence de la radio et de la télévision.

 

« Princesse lointaine »

Pour le Dr Luckett, Pepys est par excellence le poète du quotidien – un barde, pourrait-on dire – qui nous fredonne la petite musique de la vie au foyer, dans les rues, ou à la cour du roi. Le bourdonnement simple et monotone des tracas ordinaires. Son vieil anglais et son orthographe excentrique peuvent nous amuser, mais ils sont la voix des jours véritablement vécus, du temps qui passe. Est-ce un fétichiste des faits ? Oui, mais certains faits sont plus égaux que d’autres !

Le journal expose les surprises sans importance de la vie intérieure, un mélange d’élans moralisateurs, de tentatives de se réformer, de faux-semblants, de brefs appels au pardon, le tout saupoudré de rébellion. Fou d’amour pour l’inaccessible Lady Castlemaine, Pepys se convainc « qu’elle est une prostituée » ; mais, en même temps, il est tenté de prier pour que rien ne lui arrive de fâcheux. Elle est si belle : « Que Dieu me pardonne ! » Il ne peut s’empêcher de la contempler – c’est sa « princesse lointaine ». Une fois n’est pas coutume, pas l’ombre d’une allusion rustaude au « frotti-frotta » avec cette idole !

Pepys n’avait rien d’un vicaire de Bray (7). Comme la nation, et comme toujours les fonctionnaires, il ne souhaitait que la stabilité. Dans le genre archi-londonien, il rappelle beaucoup le docteur Johnson (8), en moins sévère. Il est plus proche par sa personnalité de Chaucer, son poète favori (il exécrait Milton). Certains estiment que son journal trahit une grande peur de la mort – mais il y avait de quoi. Rien ne décrit mieux son caractère que ce banquet qu’il donnait triomphalement chaque année, pour commémorer sa survie à la terrifiante opération d’un calcul, subie sans aucune forme d’anesthésie dans sa jeunesse. Le sinistre objet y figurait en bonne place, comme un trésor. Et quoi de plus triste que la menace de cécité précoce causée, selon lui, par les heures passées à scruter ses dossiers à la chandelle ? Elle a sonné le glas du journal de Pepys, qui avait alors déjà réduit sa consommation de vin « à une rincée le matin », et cessé de s’empiffrer de rôtis, tourtes et autres dindes, tout comme de courser les bonnes.

Il a perdu son emploi prestigieux lorsqu’une nouvelle révolution, la « Glorieuse (9) », apporta à l’Angleterre un monarque plus solennel en la personne de Guillaume d’Orange. Pepys se disculpait facilement de l’accusation d’être secrètement devenu catholique sous Jacques Ier : il détestait, disait-il, tout autant l’arrogance des évêques que le fanatisme des puritains. Il se disait content d’avoir du temps pour lui, pour profiter de sa fortune, de sa belle bibliothèque, de ses gravures, et pour bavarder avec ses intelligents amis. Preuve de son absence de prétention sociale, il n’est pas allé s’établir à la campagne en gentleman, comme le faisaient habituellement les hommes de sa condition. Jusqu’au bout, il sera resté un Londonien.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 27 octobre 1983. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Soit de 1645 à 1660.

2| Mouvement politique et religieux des XVIe et XVIIe siècles anglais, inspiré du calvinisme, qui s’opposait à l’anglicanisme et à la royauté. Oliver Cromwell était proche des puritains.

3| Le refus de Charles Ier, roi d’Angleterre entre 1600 et 1649, de soutenir les forces protestantes durant la guerre Trente Ans, ainsi que son mariage avec une catholique avaient jeté le soupçon sur sa religion. Son alliance avec des personnalités ecclésiastiques controversées était réprouvée par beaucoup et notamment par les puritains.

4| Fondée en 1660, cette institution est l’équivalent de l’Académie des sciences française.

5| L’expression « Merry England », particulièrement en vogue au XIXe siècle, renvoie à une vision idéalisée et nostalgique d’une société pastorale, simple et cohérente, disparue avec la révolution industrielle.

6| Luth à manche allongé.

7| Personnage d’une chanson satirique du XVIIIe siècle moquant un vicaire opportuniste et totalement démuni de principes.

8| Grande figure intellectuelle du XVIIIe siècle en Angleterre, romancier, dramaturge, poète, critique, et auteur d’un célèbre dictionnaire.

9| Révolution suscitée en 1688 par le Parlement, qui a conduit à l’éviction de Jacques II et son remplacement par Guillaume III d’Orange.

LE LIVRE
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Journal de Samuel Pepys, t. X de Le fétichiste du quotidien, University of California Press

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