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Le Pakistan, version colorisée

Des mausolées aux affiches de cinéma, des décors de camions aux publicités pour les grandes marques du pays, un livre unique en son genre explore l’étonnante culture visuelle du Pakistan. Et rappelle à quel point ce pays ne se résume pas à son image de sanctuaire de l’islam radical.

Du Pakistan, nous ne connaissons guère que la caricature. Un nom devenu synonyme, pêle-mêle, de conflit interreligieux, d’allié d’al-Qaida et des talibans, de corruption, de féodalisme, de violence faite aux femmes, de nationalisme agressif, de trafic nucléaire. Le Pakistan est un pays que l’on se représente en noir et blanc. C’est l’un des mérites de Mazaar, Bazaar que de nous le montrer haut en couleur, explique Sonya Fatah dans le Global Post de Delhi : « Si l’on vous demande d’exprimer votre vision du Pakistan et que vous imaginez des hommes en costume blanc traditionnel, portant une longue barbe et peut-être une Kalachnikov, des femmes sous un voile noir informe avec de petites fentes pour les yeux, on vous pardonnera de penser que le Pakistan est une société sèche, terne et incolore. Mais, s’il vous est donné de feuilleter les pages de Mazaar, Bazaar, vous pourriez être surpris. Même les affiches électorales, la propagande politique et les communiqués d’associations religieuses, soigneusement calligraphiés, sont une fête pour les yeux. »

 

Sensualité et syncrétisme

L’ouvrage est, de fait, une découverte de chaque instant, tant on connaît peu les affiches bigarrées des films de Lollywood, le Hollywood pakistanais installé à Lahore, ou cet art décoratif populaire qui métamorphose les camions et les minibus du pays en véritables galeries d’art sur roues, ou bien encore les représentations chatoyantes, sous la figure d’une femme richement parée, de Buraq, la monture céleste envoyée par Allah pour mener le Prophète de La Mecque à Jérusalem. Premier ouvrage à raconter l’histoire de la culture graphique pakistanaise, Mazaar, Bazaar est salué par l’ensemble des critiques de la région comme un « festin visuel ».

Saima Zaidi, en dirigeant cet ouvrage collectif, nous donne à voir un pays où la sensualité, la couleur et le syncrétisme sont la norme plus que l’exception. Pas de voiles ni de talibans sur les affiches de films, mais des femmes bien en chair, des amants délaissés, des ivrognes, des espions et de redoutables assassins, qui forment ensemble une tapisserie étonnamment kitsch. Et le reste est à l’avenant. En tournant les pages de Mazaar, Bazaar, on découvre un pays où l’on écrit « I love you » sur les murs, dans cette frontière du Nord-Ouest réputée être l’arrière-cour des talibans ; un pays où, comme l’écrit Naazish Ata-Ullah, directrice du National College of Arts de Lahore, les décors des camions, avec « leurs paysages imaginaires de torrents de montagne et de cyprès, de roses et d’aigles qui cherchent à soulager des réalités banales de nos vies ordinaires, dépeignent la quête désespérée d’utopie désirée ou de terre promise ». On reconnaît aussi le charme discret de la femme qui incarne depuis 1951 la « Tibet Talcum Powder », l’une des marques de cosmétiques les plus célèbres du pays, symbole d’un idéal féminin traditionnel rappelant fort celui des publicités Monsavon ou Palmolive d’autrefois. Elle inspire à la sculptrice Durriya Kazi cette analyse inattendue du psychisme de la nation : « La clé de la mentalité pakistanaise reste son impérissable romantisme. L’amitié, l’amour filial, la loyauté au travail, l’amour sacré et profane, les proverbes, la poésie et même la manière de conduire ses affaires ou les campagnes politiques s’inscrivent dans le cadre du sentiment romantique. »

Qu’il s’agisse de comprendre une certaine conception du rapport entre les sexes ou les tourments identitaires du pays, Mazaar, Bazaar est, au-delà de l’étonnement visuel et culturel qu’il provoque, une saisissante introduction à la mentalité collective pakistanaise. Et comment s’en étonner ? « Dans une nation qui compte plus de 50 % d’analphabètes, souligne Huma Yusuf dans le quotidien Dawn, les images racontent la quête d’identité de ce pays bien mieux que ne peuvent le faire les mots. »

Une identité instable, incertaine, complexe, tourmentée, dont l’histoire graphique dit la perpétuelle redéfinition. « Le design sert d’archives visuelles aux nombreux tournants pris par le pays depuis 1947 et montre l’extrême déconnexion entre la vision nationale initialement envisagée et la situation actuelle », insiste Saima Zaidi. L’évolution graphique de la compagnie aérienne nationale, « qui rappelle un passé progressiste et libéral pas si lointain », est particulièrement emblématique des métamorphoses successives de la manière d’être Pakistanais. « Pendant plus d’un demi-siècle, écrit le designer Faraz Maqsood Hamidi dans son chapitre sur le sujet, les uniformes de la PIA ont reflété la psyché de la nation. » En 1955, le béret donnait aux hôtesses une élégance un brin militaire qui « semblait le signe d’une nouvelle vague d’indépendance à la fois pour la nation et pour ses nouvelles femmes salariées ». Puis, dans les années 1960, le costume dessiné par Pierre Cardin, fait d’une tunique et d’un pantalon droit, « restituait la magie de ces années libérales et sexy. Hélas ! en 1977, l’arrivée du général Zia ul-Haq a conduit à l’islamisation de l’uniforme avec l’adoption de la dupatta », l’écharpe traditionnelle qui recouvre les cheveux et les épaules. La compagnie, « rongée par des possibilités réduites à néant, des vendettas chimériques et une médiocrité menaçante », n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même.

 

La hantise du littéralisme religieux

Car le Pakistan chatoyant et prodigieusement vivant qui surgit de Mazaar, Bazaar est aussi un Pakistan qui s’estompe. Une lancinante nostalgie irrigue l’ouvrage, hanté par « la marée montante du littéralisme religieux qui menace de nous engloutir », se désole ainsi Saima Zaidi. Cette étonnante anthologie de la culture visuelle pakistanaise ne serait-elle donc qu’une impuissante exploration d’un imaginaire en voie de disparition ? Pas sûr, car le débat identitaire se poursuit. Un fournisseur d’accès Internet a ainsi décidé d’utiliser l’image du père de la nation, Muhammad Ali Jinnah, de manière inhabituelle : en lieu et place de l’iconographie officielle du vieux sage en sherwani, le long manteau traditionnel, WOL met en avant pour séduire la nouvelle génération deux cent mille affiches d’un Jinnah jeune, fringant, à l’allure de dandy. Voilà qui incarne un « projet nationaliste d’un tout autre genre », estime l’économiste S. Akbar Zaidi dans son chapitre sur le sujet. Car il discerne, en filigrane, une proposition de réinvention de l’image dégradée du Pakistan : « De nombreuses déclarations de Jinnah laissent entendre qu’il souhaitait un État non théocratique, peut-être même laïc et démocratique, où les musulmans pourraient vivre, rêvant que les différences religieuses disparaîtraient avec le temps, pour se fondre dans une identité “pakistanaise” plus saine. Pour de nombreuses raisons, cette vision ne s’est jamais réalisée et, peu après la mort de Jinnah, des forces non démocratiques et théocratiques ont commencé à imaginer un Pakistan très différent. » De ce point de vue, « l’image de la nouvelle figure emblématique colle bien avec la “modération éclairée”, le nouveau slogan du pays. Elle met en valeur la nouvelle position politique non conservatrice, moderne et libérale embrassée par ses dirigeants ; et reflète mieux les tendances et les images sociales modernes qui se donnent à voir sous différentes formes dans l’ensemble des villes pakistanaises ».

Porté par l’urbanisation (50 % de la population est citadine) et la démographie (39 % de la population est âgée de 10 à 30 ans), un autre Pakistan est possible, semble dire ce livre, qui porte « témoignage de notre héritage pluraliste », selon Zahra Chughtai, de l’hebdomadaire Newsline. Dans le Daily Times, Reem Wasay souligne ainsi « la similitude flagrante entre les représentations de Dieu présentes dans les temples hindous et les tombes des saints musulmans locaux ».

Au total, renchérit Zahra Chughtai, « ce livre offre, une riche vue d’ensemble de la myriade d’influences et des origines diverses qui ont façonné le paysage culturel pakistanais. Le pluralisme était notre héritage jusqu’à ce qu’un homme – le général Zia ul-Haq – décide que la destinée de la nation consistait à s’identifier uniquement à la communauté musulmane et au monde arabe. Ce volume magnifiquement illustré contribue à nier cette vision myope ».

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LE LIVRE
LE LIVRE

Mazaar, Bazaar. Design et culture visuelle au Pakistan de Le Pakistan, version colorisée, Oxford University Press

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