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Le quasi-État kurde de Syrie

Depuis 2011, le Kurdistan syrien s’est érigé en mini-État autonome. Grâce à une sorte de pacte de non-agression avec le régime, ses 2,2 millions d’habitants, arabisants, urbanisés, laïcs, vivent dans une paix relative qui leur permet de faire renaître leur langue et leur culture. Au cœur du système, un parti dominant, d’obédience marxiste. Ses milices, où les femmes combattent aux côtés des hommes, sont l’ennemi numéro 1 de Daech dans la région.


©Newsha Tavakolian/Magnum Photos

Les responsables des milices kurdes syriennes s'enorgueillissent de diriger une guérilla laïque dépourvue de toute idéologie religieuse et où règne l'égalité entre les sexes.

Pour qui cherche le moindre rayon de lumière dans la nuit syrienne, le mieux à faire est de se rendre dans le nord-est du pays. Là, quelque 2,2 millions de Kurdes ont créé un quasi-État étonnamment sûr – et étrangement peu connu à l’étranger. L’aviation de Bachar al-Assad ne lâche pas ses bombes-barils sur la région. Le port du niqab n’y est pas imposé par les exécuteurs des basses œuvres de Daech. Aucune frappe aérienne turque ne fait fuir les civils comme le font les attaques de l’armée d’Ankara contre les bases des milices kurdes à la frontière avec l’Irak.

La sécurité est bien sûr un concept relatif. Les voitures piégées et les attentats-suicides commis par les assassins de l’État islamique ôtent régulièrement des vies dans cette région syrienne de 400 kilomètres de large qui s’étend entre le Tigre et l’Euphrate. Mais, au regard des normes en vigueur dans le reste du pays, la région paraît tranquille.

Les 2,2 millions de Kurdes représentent 10 % de la population syrienne. Au printemps 2011, comme leurs compatriotes arabes des autres villes du pays, ils ont manifesté publiquement en faveur de la réforme à Kamechliyé, la principale métropole de la région. Mais Bachar al-Assad s’est montré plus clément avec eux qu’avec les contestataires du reste de la Syrie. En avril 2011, il a accordé la citoyenneté à 300 000 Kurdes jusqu’alors apatrides (1) ; et, en juillet 2012, il a même retiré ses troupes de la zone, au motif qu’il en avait un besoin plus urgent au cœur de la Syrie, à Alep, à Damas et dans toutes les villes situées entre les deux.

Les milices kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG), se sont rapidement assuré le soutien de la plupart des adultes de moins de 30 ans et ont pris le contrôle de la région, qu’elles divisent en trois « cantons » et appellent Rojava (tiré du mot kurde roj, soleil, cela signifie l’Ouest, le Kurdistan occidental). Les autres zones de peuplement kurde se trouvent en Turquie, en Iran et en Irak.

Au cours des trois années suivantes, les YPG ont entraîné et mis sur pied des troupes disciplinées, même si elles restent mal armées, et créé un système efficace de gouvernement local. L’interdiction de la langue kurde, levée en 1991 en Turquie, a duré vingt ans de plus en Syrie. Voilà qui donne la mesure de la répression exercée par le régime d’Assad et explique pourquoi la plupart des adultes du Rojava parlent mieux l’arabe que le kurmandji. Désormais responsables de leur propre mini-État, les dirigeants rétablissent l’usage de cette langue dans les écoles, à la télévision et à la radio.

Le kurmanji appartient à la famille indo-européenne et est apparenté au farsi. Comme les Iraniens, les Kurdes fêtent le Nouvel An, Newroz, le premier jour du printemps. Ce peuple montagnard à l’origine est apparu près du lac de Van, dans l’est de la Turquie. Son plus célèbre guerrier, Saladin, celui-là même qui reprit Jérusalem aux croisés, battait la campagne avec ses régiments le long de la Méditerranée au XIIe siècle. Aujourd’hui, de nombreux Kurdes vivent à Damas et à Alep.

Les Ottomans respectaient l’identité de cette population, et les Kurdes ont naturellement nourri l’espoir de créer un État indépendant au moment de la chute de l’empire, à la fin de la Première Guerre mondiale. Les Britanniques et les autres puissances occidentales le leur avaient promis par le traité de Sèvres de 1920 (2), mais Atatürk, le fondateur de la Turquie, a refusé d’appliquer le traité et les Européens ont revu leur position. Les Kurdes seront dès lors marginalisés en Turquie. Et, après plusieurs rébellions avortées dans les années 1920, des milliers d’entre eux fuient vers la Syrie, où le colonisateur français leur réserve un sort privilégié par rapport à la majorité arabe, notamment en leur attribuant la plupart des postes dans l’armée et la police.

Mais après l’indépendance du pays, en 1946, les nouveaux dirigeants répriment toute expression publique de la culture kurde, même si le pouvoir reconnaît les minorités arménienne, assyrienne et druze. Les Kurdes syriens sont arabisés et influencés par l’idéologie modernisatrice des villes. Aujourd’hui, rien ou presque ne témoigne plus de leurs origines montagnardes ou de leurs affiliations tribales. Alors que les vieillards, dans le Kurdistan irakien, portent souvent le sarouel – un pantalon bouffant maintenu par une ceinture –, ce costume traditionnel est rare dans le Rojava.

 

carte syrie region haut tension

 

Leur rêve d’État ne s’est pourtant jamais dissipé. Forts d’environ 32 millions de personnes à travers le monde, les Kurdes forment le principal groupe ethnique sans État. La rémanence de cette aspiration a contribué plus que tout autre facteur à la ténacité et à l’autosuffisance dont ils ont fait preuve durant les décennies de répression qu’ils ont subies dans les quatre pays où ils sont présents en nombre. Les Kurdes de Syrie ont dû attendre 2011 pour voir apparaître la première vraie opportunité de changement, alors que ceux d’Irak jouissent depuis 1991 d’une autonomie dans le nord du pays et que le PKK se bat depuis 1984 en Turquie pour l’autodétermination. À tous les niveaux de la société kurde syrienne, il existe à présent un puissant désir de lutter contre les pressions assimilationnistes du dernier demi-siècle et de faire revivre l’héritage culturel, à commencer par la langue et la littérature kurdes, ainsi que la célébration de Newroz par de la musique et des danses kurdes. En outre, cette population accorde plus d’importance à l’identité nationale qu’à la religion organisée. La plupart des religieux appartiennent au courant soufi, issu de la branche sunnite de l’islam, et aucun des dix partis politiques kurdes de Syrie n’est islamiste.

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Malgré l’attention considérable prêtée à la guerre en Syrie par les médias du monde entier, aucun diplomate ni homme d’affaires étranger ne s’est rendu dans le Rojava, et seule une poignée de reporters l’a fait. La première – et brève – vague d’intérêt s’est produite en septembre 2014. Les combattants de Daech avaient foncé vers le nord depuis Raqqa, le siège de leur califat nouvellement proclamé, pour lancer une attaque-surprise contre le canton kurde de Kobané. Ils avaient pris des dizaines de villages, exécuté des dizaines de personnes n’ayant pas eu le temps de fuir et gagné la grande ville de Kobané, située sur la frontière avec la Turquie.

Les troupes kurdes ont résisté du mieux qu’elles pouvaient avec l’aide de guérilleros chevronnés du PKK. Après des appels au secours désespérés de l’YPG comme des responsables du Kurdistan d’Irak, alliés de Washington, les États-Unis ont commencé à bombarder les positions de Daech aux alentours de Kobané. Et plusieurs dizaines de peshmergas irakiens se sont également joints aux combats. Malgré les frappes américaines, la progression de l’EI s’est poursuivie et, en octobre, ses militants sont entrés dans Kobané, grâce à des renforts venus de Raqqa.

Il s’agissait du premier combat durable entre l’aviation américaine et l’État islamique, et des journalistes venus du monde entier, stationnés juste à l’intérieur de la Turquie, ont filmé les frappes d’artillerie de Daech et les impressionnants panaches de fumée provoqués par les bombes et les missiles américains. En montrant la population civile de Kobané en fuite vers la Turquie, les caméras ont alors aussi diffusé les premières images de flots de réfugiés kurdes syriens, un présage de la masse à venir un an plus tard. Pendant ce temps, les tanks et les véhicules blindés de transport de troupes turcs patrouillaient la frontière à quelques centaines de mètres des combats, sans lever le petit doigt.

 

Mais peu à peu, les combattants kurdes ont pris le dessus et, en janvier 2015, Daech s’est retiré, même s’il fallut encore trois mois pour chasser les djihadistes des villages situés au sud de Kobané. On estime que 1 000 hommes de Daech sont morts dans la bataille, un nombre considérable. L’YPG avait prouvé aux États-Unis qu’il était le groupe armé le plus aguerri avec lequel ils puissent s’allier en Syrie, et une coopération ouverte existe depuis. Une autre leçon cruciale a été tirée de l’épisode : l’usage de la force aérienne n’a guère de sens sans l’appui de troupes au sol, de préférence des gens du cru, capables de mettre à profit les bombardements. En juillet 2015, l’YPG, une nouvelle fois avec l’aide de l’aviation américaine, chassait Daech de Tall Abyad, ville également située sur la frontière turque (3). L’EI avait dès lors perdu deux des trois points de passage qui lui permettaient d’acheminer, via la Turquie, des volontaires étrangers, des fonds et de l’armement.

Lors de ma visite dans la région à l’automne, Idriss Nassan, le porte-parole kurde du canton de Kobané, me confiait que l’YPG projetait de libérer dans la foulée le dernier point de passage de Daech, à Djarabulus (4). En y parvenant, les Kurdes porteraient un coup stratégique à l’EI, limitant sérieusement sa puissance. Ils mécontenteraient aussi la Turquie, qui craint tout renforcement du mini-État que les Kurdes ont édifié sur plus de la moitié de la frontière turco-syrienne. Or le contrôle de la zone située entre Djarabulus et Azaz leur permettrait de relier les cantons de Djézireh et de Kobané avec la troisième partie du Rojava, l’enclave d’Afrin, et de créer une zone kurde presque tout le long de la frontière nord de la Syrie. Ayant durci leur position envers le PKK sur leur propre territoire depuis l’échec des négociations de paix à l’été 2015, les Turcs veulent à tout prix éviter l’émergence en Syrie d’une puissante entité kurde. Ankara a ainsi défendu l’idée d’une zone d’exclusion aérienne, contrôlée par les aviations américaine et turque dans la zone même, de Djarabulus à Azaz. Les responsables du pays prétendent que ce projet clouerait au sol l’aviation syrienne et créerait un refuge pour les civils fuyant les bombardements d’Assad. Mais les Kurdes y voient un dispositif qui permettrait aux Turcs de bombarder tout combattant de l’YPG pénétrant dans la zone.

Les États-Unis semblent avoir percé à jour cette ruse d’Ankara et refusent de soutenir l’idée de zone d’exclusion aérienne. Alors que je lui demandais si les États-Unis avaient donné le feu vert à l’YPG pour avancer sur Djarabulus, Nassan s’était montré confiant : « Sipan Hamo, le commandant de l’YPG, a dit que nous allions libérer Djarabulus et, quand il dit cela, c’est en coordination avec les États-Unis parce que nous faisons partie de la coalition internationale. »

À la mi-octobre, un avion américain larguait des munitions et des armes pour les Kurdes et leurs alliés des tribus arabes et turkmènes locales, une escalade substantielle dans l’aide militaire apportée par Washington. Quelques jours plus tard, le Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, annonçait que la Turquie avait frappé à deux reprises l’YPG, sans plus de précision. Il s’agissait en fait de tirs de mitrailleuses par-dessus la frontière. L’opération, qui n’a pas fait de victimes, semblait avoir pour but d’envoyer un message politique. Et Davutoğlu déclarait dans la foulée que la Turquie avait informé la Russie qu’elle ne permettrait pas aux États-Unis et aux troupes de l’YPG de franchir l’Euphrate. Ce à quoi John Kerry répliquait publiquement le 28 octobre, à Washington, par cette déclaration qui ressemblait à une semonce adressée au Premier ministre turc : « Nous sommes en train de renforcer notre campagne aérienne afin de contribuer à chasser Daech de la dernière bande de territoire de 110 kilomètres que l’organisation contrôle le long de la frontière syro-turque. » Deux jours plus tard, Barack Obama annonçait l’envoi de 50 soldats des forces spéciales dans le Rojava pour aider l’YPG et ses alliés à combattre l’EI.

Le bureau de Nassan se trouve à l’ouest de Kobané, dans l’un des rares bâtiments administratifs encore intacts. Ailleurs, les rues sont émaillées de ruines qui ressemblent à des crêpes de béton, écrasées par les bombes et les missiles américains. La bataille a fait un minimum de victimes civiles car la plupart des habitants avaient fui dès l’arrivée de l’EI.

 

Avant la guerre, Kobané ainsi que les 380 villages alentour étaient peuplés de 300 000 personnes ; mais au moment de l’attaque de Daech, la zone en comptait 500 000, en raison du flot d’Arabes, d’Arméniens, de Turkmènes et de Kurdes ayant fui d’autres villes syriennes. Quelque 150 000 habitants sont déjà revenus, selon Nassan, chiffre impossible à vérifier. Mais le bazar de la ville grouille d’activité et les rues sont pleines de femmes et d’enfants. Les familles réapparaissent.

Parmi les réfugiés de Kobané fuyant l’EI figurait le petit Alan Kurdi. Peu d’articles ont pourtant mentionné que le garçonnet de 3 ans, dont le corps retrouvé sans vie sur une plage turque avait provoqué à l’été 2015 une vague mondiale de compassion pour les réfugiés syriens, était kurde. Et certaines sources de l’opposition à Damas ont utilisé le drame pour affirmer, de manière trompeuse, que ses parents voulaient l’emmener, lui et son frère aîné, loin des bombes-barils d’Assad, pas de l’EI. Les dépouilles de l’enfant, de son frère et de sa mère sont enterrées sous des plaques de marbre gris dans le cimetière de Kobané, à côté de petits arbres à feuilles persistantes plantés dans de vieilles boîtes en fer-blanc qui contenaient autrefois de l’huile. Son père, Abdullah, a obtenu des autorités turques une autorisation spéciale pour faire franchir la frontière aux corps des siens, mais cette permission n’a pas été donnée aux dizaines de journalistes étrangers qui l’avaient escorté depuis Bodrum. La Turquie n’autorise pas non plus les travailleurs humanitaires à entrer dans Kobané pour reconstruire et déminer. Afin de contourner cet embargo cruel, il leur faut emprunter la seule voie possible, en franchissant le Tigre depuis le Kurdistan irakien sur un bateau à fond plat ou un étroit pont flottant, après quoi les attend encore une longue journée de voiture sur des routes constellées de nids-de-poule.

Depuis son retrait de Kobané, l’EI a changé de tactique. L’organisation utilise les attentats-suicides et les attaques-éclairs, moins susceptibles d’être la cible de frappes aériennes américaines que d’importants groupes de combattants et de véhicules blindés. Peu avant l’aube, en juin 2015, des hommes de Daech se sont ainsi glissés dans Kobané, vêtus d’uniformes de l’YPG pour éviter de se faire repérer. Ils ont tiré sur des civils et en ont tué près de 200, avant de trouver refuge dans une école du centre-ville. Il a fallu plusieurs jours pour les en extirper.

Les responsables des milices kurdes syriennes s’enorgueillissent de diriger non seulement une guérilla laïque, dépourvue de toute idéologie religieuse, mais aussi une armée où règne l’égalité entre les sexes, où des femmes combattent en première ligne. Fidan Zinar, qui a pris le commandement de l’YPJ (Unités de protection des femmes) à Kobané une semaine avant le raid de l’EI en juin, me confie qu’elle était une simple femme au foyer d’une petite ville de Syrie il y a trois ans encore. Elle a rejoint l’YPJ, « d’abord pour me défendre, ensuite pour défendre ma culture, ma langue, mon peuple et notre patrie ». Ayant participé à plusieurs affrontements contre Daech, elle explique : « Dans certaines opérations, nous agissons en tant qu’unité féminine distincte ; dans d’autres, nous nous mêlons aux unités masculines. Nous ne pouvons pas être sûrs que l’EI ne reviendra pas. L’organisation a encore des agents et des cellules dormantes ici, et il existe des failles dans notre système de défense. Mais les djihadistes peuvent seulement pénétrer en petits groupes ou utiliser des voitures piégées, et non plus mener une attaque d’envergure. »

À l’hôpital militaire de Kobané, je rencontre Asmin Siterk. La jeune femme, le bras gauche dans un bandage, a été blessée fin juillet, au cours d’une bataille pour chasser les combattants de Daech de Sarrin, une ville sur l’Euphrate à 80 kilomètres au sud de Kobané. « Nous faisions partie d’un groupe mixte de soldats, explique-t-elle. Plusieurs hommes ont été blessés comme moi. Nous avons eu six martyrs dans notre groupe, deux femmes et quatre hommes. »

Sur la route du retour vers l’est, je découvre d’autres preuves de l’engagement militaire des femmes. En treillis, elles participent au contrôle des papiers des chauffeurs aux nombreux check-points. Elles apparaissent aussi sur les photos de « martyrs » exposées à chaque poste militaire. À Kamechliyé, Amina Ossi, numéro 2 du ministère des Affaires étrangères du canton de Djézireh, estime à 50 000 le nombre de combattants et à 3 000 le nombre de martyrs tombés au cours des trois dernières années. La moitié, dans chaque catégorie, sont des femmes.

 

C’est en me rendant au bureau d’Amina que je suis tombé sur un spectacle à première vue déconcertant. Une statue d’Hafez al-Assad, l’ancien président syrien et le fondateur de la dynastie Assad, se tenait là, intacte, sur un rond-point du centre-ville. Non loin, deux photos de son fils, Bachar, étaient exposées dans la vitrine de Syrianair. Alors que les Kurdes font flotter leur propre drapeau rouge-vert-jaune dans toute la région, le drapeau national syrien était hissé au-dessus d’une allée de blocs de béton conduisant à l’entrée d’une petite garnison.

C’est l’une des complexités de la guerre syrienne. Le régime conserve le contrôle d’environ un dixième de Kamechliyé, de l’aéroport local et de la route qui y mène, ainsi que de la partie arabe d’Hassetché, ville située à environ 80 kilomètres au sud. Cette présence symbolique lui permet de prétendre tenir encore les capitales de toutes les provinces syriennes sauf Raqqa – qui est aux mains de l’EI – et Idlib – tenue par d’autres extrémistes, dont le Front al-Nosra et le mouvement Ahrar al-Sham. En échange, les Kurdes profitent du fait que Damas continue à payer les enseignants, les médecins hospitaliers et les autres fonctionnaires de la région. Un avion civil du régime fait toujours régulièrement la liaison entre Kamechliyé, Damas et Lattaquié. Pour les jeunes qui étudient dans ces villes et pour les hommes d’affaires, c’est un lien précieux, le voyage par route étant devenu trop dangereux.

Le Rojava abrite une partie des terres les plus fertiles de Syrie, où l’on cultive le blé, le coton et des légumes. Il possède aussi du pétrole, même si les « ânes opinants » – les pompes qui extraient l’or noir du sous-sol – sont à présent oisifs, faute d’investissements et de maintenance. Mais la plupart des produits de base et les médicaments disponibles dans les pharmacies de la région viennent de Damas dans des camions qui traversent le territoire de l’EI. Voilà encore l’une des complexités de la situation syrienne. Les dirigeants de Daech préfèrent taxer les chauffeurs que les bloquer et assiéger la région kurde, au risque de provoquer une recrudescence du conflit armé avec l’YPG. Selon certains militants anti-Assad, la présence du régime à Kamechliyé prouve que les Kurdes sont des collaborateurs. Un argument vigoureusement rejeté par les responsables de la zone, qui disent avoir deux ennemis, Daech et la Turquie, menaces plus immédiates à leurs yeux que celle qu’incarne Assad. Les djihadistes continuent de les attaquer partout où ils le peuvent. La Turquie est une présence menaçante qui a les moyens de faire franchir la frontière à ses troupes ou son aviation à n’importe quel moment. « La guerre est affaire de stratégie et de tactique. On ne peut pas combattre sur trop de fronts à la fois, m’explique Lawand Rojava, un commandant de l’YPG basé à Hassetché. Le régime d’Assad possède des avions et utilise des bombes-barils. Pourquoi risquer la vie de notre peuple en attaquant la base du régime ici, simplement pour prouver au monde que nous ne sommes pas les alliés d’Assad ? Nous devons penser d’abord aux intérêts de la population. Le régime réfléchit lui aussi stratégiquement. Nous avons eu de nombreux affrontements avec le pouvoir, mais il ne nous attaque pas en ce moment. »

 

En juin 2015 encore, Hassetché a subi une attaque de l’État islamique. Ses combattants ont infiltré la partie arabe de la ville et agressé les forces du régime. L’aviation syrienne a riposté, mais l’YPG est resté en retrait. C’est seulement quand les djihadistes ont investi les quartiers kurdes qu’ils ont demandé des frappes américaines. Sous le poids combiné des troupes au sol de l’YPG et de la puissance aérienne des États-Unis, Daech a fini par être repoussé, mais les Kurdes ont perdu 50 combattants, selon Lawand Rojava. Le commandant tient des propos peu flatteurs pour la performance de l’armée syrienne. « Différentes milices se battent aux côtés du régime. Certaines sont baasistes. D’autres sont issues des tribus arabes locales. Il y a aussi les Forces de défense nationales » – une milice volontaire qu’Assad a créée il y a deux ans pour compenser la baisse du nombre de conscrits. « Quand Daech est entré à Hassetché, de nombreuses unités du régime ont basculé du côté djihadiste. Il y a aussi de nombreux espions de l’EI à l’intérieur du régime. »

Comme à Kobané, où Daech avait pu mener une contre-attaque après son retrait de la ville, l’organisation djihadiste a montré à Hassetché qu’elle avait encore la mobilité nécessaire pour faire des victimes et terroriser la population. Une semaine avant ma visite de l’automne 2015, une équipe de l’EI s’était fait sauter, dans une voiture bourrée d’explosifs, à un check-point situé à l’entrée du quartier général de Lawand Rojava, tuant 3 soldats. Deux jours plus tôt, un kamikaze avait tué 20 civils à un autre check point, et un autre avait assassiné 43 civils dans une rue commerçante animée. Les journalistes kurdes à Kamechliyé n’étaient pas au courant de ces atrocités, signe flagrant que les autorités essaient d’éviter la diffusion des mauvaises nouvelles.

À Remelan, une petite ville syrienne proche de la frontière avec l’Irak et avec la Turquie, j’ai rendu visite à Salih Muslim, le coprésident du Parti de l’union démocratique (PYD), le principal parti politique kurde de Syrie, et dirigeant de fait de la région. Les milices YPG sont le bras armé du PYD. Comme Michael Gunter le rappelle dans Out of Nowhere, le PYD a été créé en 2003 en tant que branche syrienne du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. En 1978, Hafez al-Assad avait offert au leader du PKK Abdullah Ocalan un sanctuaire en Syrie. Il s’agissait notamment pour lui d’avoir un atout dans sa manche pour négocier avec la Turquie. Mais il s’agissait aussi, écrit Gunter, « d’un échange de bons procédés : Assad autorisait les Kurdes de Syrie à rejoindre le PKK au lieu de servir dans l’armée syrienne, à condition que la guérilla d’Ocalan muselle les revendications des frères syriens. »

Ce modus vivendi a duré jusqu’en 1998, date où la Turquie a menacé d’entrer en guerre si la Syrie n’expulsait pas le PKK. Assad a cédé et envoyé Ocalan et ses combattants sous d’autres cieux. La plupart ont gagné le nord de l’Irak. Ocalan lui-même a cherché refuge dans différents pays, finissant par atterrir au Kenya, où il fut arrêté en 1999 au cours d’une opération turco-américaine. Il séjourne dans une prison turque depuis.

Salih Muslim, né à Kobané, a passé un moment dans une geôle syrienne en raison de ses activités militantes après que le PYD eut pris part à des manifestations contre le régime à Kamechliyé en 2004. À sa libération, il a rejoint un camp du PKK dans la zone montagneuse de Qandil, au Kurdistan irakien. Il n’est rentré en Syrie qu’en avril 2011, juste au moment du Printemps arabe.

 

Les États-Unis et l’Union européenne classent le PKK parmi les groupes terroristes, mais ils ont pris soin de ne pas faire de même avec le PYD. Salih Muslim est régulièrement en contact avec des diplomates américains et a été invité à rencontrer les dirigeants turcs à Istanbul en juillet 2013. Il les a alors assurés que le PYD ne demandait pas l’indépendance du Rojava.

Le ton posé et le comportement modeste de Salih Muslim dissimulent la volonté de fer qui l’a aidé à faire du PYD une force politique et militaire étonnamment puissante. Il ne fait aucun doute à ses yeux que la menace immédiate émane de l’EI, et que les États étrangers doivent considérer la lutte contre Daech comme leur objectif numéro 1 en Syrie ; même s’il soutient le remplacement d’Assad par un gouvernement d’union nationale. Quand je lui ai demandé si le régime d’Assad était près d’être renversé par l’EI, il m’a répondu : « S’il s’effondre à cause des salafistes, ce sera un désastre pour tout le monde. S’il s’effondre grâce à un accord négocié entre les autres acteurs, ce sera très bien. »

Favorable à des discussions de paix entre le régime et les forces non islamistes comme les Kurdes, aucun camp n’étant capable d’éliminer l’autre, Salih Muslim estime, en revanche, qu’aucune négociation n’est possible avec l’EI puisque l’organisation ne croit pas au compromis. « On ne peut imaginer aucune autre manière que la force pour en finir avec Daech et ceux qui partagent sa mentalité. Nous ne nous sentirons pas en sécurité dans nos foyers tant qu’il reste un seul djihadiste en vie. Ce sont des ennemis de l’humanité. » Muslim me parlait au moment même où le régime se livrait à Lattaquié à une démonstration de force militaire, mais c’était avant que ne commencent les frappes aériennes russes et qu’Assad ne rencontre Vladimir Poutine à Moscou. Le leader kurde a des contacts réguliers avec les diplomates russes (comme il en a avec les Américains) et déclare que de hauts responsables du pays lui ont donné l’assurance en septembre à Moscou que la Russie n’engagerait pas de troupes au sol en Syrie (5). « Nous et nos alliés arabes avons dit à plusieurs reprises que nous ne voulions pas d’armées étrangères en Syrie, ni d’invasion de qui que ce soit. Si les Russes transgressent cela, c’est une sorte d’invasion et notre peuple ne l’acceptera pas. »

Salih Muslim privilégie la coordination entre les aviations américaine et russe. Et du moment que ce n’est pas conçu uniquement comme une forme de soutien au régime Assad, il ne voit pas de raison pour que les États-Unis ne s’accordent pas avec l’armée syrienne et ne lui fournisse pas une couverture aérienne en cas d’offensive au sol contre l’EI. Puisque vaincre Daech est, selon lui, plus urgent que renverser le régime.

Le leader kurde anticipe déjà le jour où les milices de l’YPG fermeront le dernier point de passage de Daech à Jarablus. Le groupe armé pourrait alors foncer sur la capitale de l’EI à Raqqa, « avec l’aide d’autres ».

La relation du PYD avec les autres partis kurdes de la région est compliquée. La formation nie avoir un lien organique avec le PKK de Turquie. Même s’il vénère son leader emprisonné, Abdullah Ocalan, surnommé affectueusement Apo (« oncle ») et dont la photo figure bien en évidence dans les administrations et aux check-points, parfois même sur les épaulettes des soldats.

 

Les rapports avec les partis au pouvoir au Kurdistan irakien sont polis mais froids. Cela tient notamment à des raisons idéologiques, le parti syrien étant de gauche alors que les formations irakiennes sont de centre-droit ; mais cela tient surtout à la volonté du PYD d’être seul maître chez lui. Une récente rencontre entre Salih Muslim et le président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, organisée et chaperonnée par Brett McGurk, l’envoyé spécial américain auprès de la coalition anti-Daech, s’est soldée par un échec : elle visait à faire accepter par Muslim le renfort de quelques milliers de peshmergas formés par les Américains en Irak, des hommes qui ont prêté allégeance à de plus petits partis kurdes syriens. Muslim a insisté pour qu’ils soient placés sous le commandement de l’YPG, sans succès.

Le PYD n’est pas à l’abri des critiques, même de la part de ses soutiens. La fatigue de la guerre est réelle, tout comme l’inquiétude que suscitent les longues périodes de service militaire pour les jeunes hommes et femmes. J’ai aussi entendu des gens râler à propos d’un nouveau décret plaçant sous contrôle gouvernemental les propriétés laissées vides par les réfugiés. Les autorités soulignent qu’il ne s’agit pas d’expropriation mais de pouvoir évaluer le nombre de bâtiments vacants et reloger ceux qui ont abandonné les villages vulnérables pour la relative sécurité des villes. Si les propriétaires reviennent, leurs maisons leur seront restituées.

Dans son livre, Gunter souligne que les Assad ont entretenu une « ceinture arabe » artificielle (al-Hizam al-Arabi) le long de la frontière turque en installant des populations arabes dans des villages créés là dans ce but, afin de séparer les Kurdes de Syrie des Kurdes du sud de la Turquie. Or les réfugiés turkmènes et arabes, qui ont aujourd’hui passé la frontière, affirment que le PYD procède à un nettoyage ethnique, à la déportation forcée et à la démolition des maisons. Certaines de ces accusations ont été reprises par Amnesty International. Les responsables du parti nient vouloir détruire la ceinture arabe. Ils expliquent que certains villages ont dû être abandonnés par des raisons de sécurité parce que leurs habitants avaient sympathisé avec les combattants de l’EI venus les infiltrer ; lorsque Daech est parti, les Arabes et les Turkmènes ont fui volontairement de crainte d’être soupçonnés d’avoir aidé les djihadistes et d’abriter des « cellules dormantes ».

Quel est l’avenir du Rojava ? Militairement, il semble relativement sûr. Au cours l’année 2015, l’YPG a infligé de lourdes pertes à Daech, qui n’a sans doute aucune envie de recommencer à l’affronter, même si l’EI se battra pour garder Djarabulus. En outre, l’ambition à long terme de Daech ne porte pas essentiellement sur les zones kurdes mais sur les régions arabes, que ce soit en Syrie, en Irak ou, au-delà, en Jordanie et en Arabie saoudite.

 

La Turquie complique la donne. Les négociations de paix entre Ankara et le PKK ont capoté à l’été 2015, et le pays a repris ses frappes aériennes contre les bases de la rébellion. J’ai demandé à Salih Muslim s’il craignait une intervention militaire turque, à un moment ou à un autre. Après tout, le Rojava est une longue et mince portion de territoire sur la frontière turque, qui n’est qu’imparfaitement défendue par les 50 000 hommes des milices kurdes. « Il y a deux ans, j’avais très peur d’une intervention turque, mais la Turquie n’est pas si libre que ça à présent », m’a-t-il répondu, apparemment confiant dans le fait que l’alliance de Washington avec l’YPG dans la lutte contre Daech limite les options d’Ankara.

Comme la plupart des Kurdes du Rojava – et j’ai entendu la même chose de la part de responsables kurdes irakiens à Irbil –, Salih Muslim croit que les récentes attaques du président turc Recep Tayyip Erdoğan contre le PKK visaient à attirer un soutien nationaliste à son parti lors des élections législatives du 1er novembre. Si telle était en effet la stratégie d’Erdoğan, alors force est de constater que la manœuvre a parfaitement fonctionné. Le Parti d’action nationaliste (MHP), de l’opposition, a perdu 40 de ses 80 sièges ; et le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan a obtenu une nette majorité au Parlement après s’être présenté pendant la campagne comme le seul homme capable d’apporter sécurité et stabilité au pays. La question est aujourd’hui de savoir si Erdoğan va continuer ses attaques contre le PKK et, par extension, les Kurdes syriens, ou renouer le processus de paix avec le PKK (6).

Quoi qu’il décide, il semble n’y avoir aucune chance pour que le Rojava revienne sous contrôle arabe comme il l’était avant 2011. Avant les négociations de Genève en 2014, les Kurdes syriens avaient insisté pour être représentés dans une délégation séparée et refusé de se joindre à la coalition de l’opposition quand on l’avait exigé d’eux (7). Au terme de presque cinq années de guerre, la Syrie est fragmentée, et il est douteux que Damas redevienne jamais le siège puissant de l’État central. Le mieux que l’on puisse attendre est un système fédéral, soit par un changement constitutionnel formel, soit de fait. Le pouvoir de Damas pourrait être remplacé par des dirigeants ou des seigneurs de la guerre rivaux dans les différentes villes du pays. Islamiste ou laïc, aucun groupe de gouvernants arabes ne sera facilement accepté par les Kurdes de Syrie. Leur langue renaît. Ils gèrent leur propre système éducatif et de véritables médias locaux. Ils ont goûté aux bienfaits de l’autonomie et résisteront à toute tentative de la leur reprendre.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 3 décembre 2015. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.

Notes

1. « Le président Bachar al-Assad a promulgué un décret octroyant à des personnes enregistrées comme étrangères dans le gouvernorat d’Hassaké la citoyenneté arabe syrienne », affirmait un communiqué officiel. En 1962, 20 % des Kurdes de Syrie avaient été privés de leur citoyenneté et de l’ensemble des droits civiques associés à la suite d’un recensement controversé.

2. Signé entre les Alliés et l’Empire ottoman en août 1920, le traité de Sèvres organise le démantèlement de l’empire. Son rejet par Mustafa Kemal a conduit au renversement du régime et à la négociation d’un traité plus avantageux, le traité de Lausanne, par la jeune République turque.

3. Le QG de l’YPG à Tall Abyad a été bombardé par la Turquie fin janvier.

4. C’est cette tentative qui a provoqué la récente intervention de la Turquie contre les Kurdes syriens.

5. L’émissaire spécial de la Maison-Blanche s’est rendu le 31 janvier à Kobané, affirmant de manière spectaculaire les liens entre Washington et le PYD. Parallèlement, les Kurdes ont ouvert le 10 février une représentation à Moscou.

6. Nous savons aujourd’hui qu’il a préféré, après les élections de novembre, choisir la voie de l’escalade militaire plutôt que celle des négociations de paix. Les combats entre le PKK et l’armée turque dans l’est du pays depuis l’été 2015 ont fait plusieurs centaines de morts et environ 200 000 déplacés.

7. Sous la pression de l’opposition arabe, les États-Unis ont décidé d’exclure le PYD des négociations dites Genève-3 qui se sont tenues fin janvier.

LE LIVRE
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Out of Nowhere : The Kurds of Syria in Peace and War de Michael Gunter, Hurst Publishers, 2014

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