Le quasi-État kurde de Syrie
par Jonathan Steele

Le quasi-État kurde de Syrie

Depuis 2011, le Kurdistan syrien s’est érigé en mini-État autonome. Grâce à une sorte de pacte de non-agression avec le régime, ses 2,2 millions d’habitants, arabisants, urbanisés, laïcs, vivent dans une paix relative qui leur permet de faire renaître leur langue et leur culture. Au cœur du système, un parti dominant, d’obédience marxiste. Ses milices, où les femmes combattent aux côtés des hommes, sont l’ennemi numéro 1 de Daech dans la région.

Publié dans le magazine Books, avril 2016. Par Jonathan Steele

©Newsha Tavakolian/Magnum Photos

Les responsables des milices kurdes syriennes s'enorgueillissent de diriger une guérilla laïque dépourvue de toute idéologie religieuse et où règne l'égalité entre les sexes.

Pour qui cherche le moindre rayon de lumière dans la nuit syrienne, le mieux à faire est de se rendre dans le nord-est du pays. Là, quelque 2,2 millions de Kurdes ont créé un quasi-État étonnamment sûr – et étrangement peu connu à l’étranger. L’aviation de Bachar al-Assad ne lâche pas ses bombes-barils sur la région. Le port du niqab n’y est pas imposé par les exécuteurs des basses œuvres de Daech. Aucune frappe aérienne turque ne fait fuir les civils comme le font les attaques de l’armée d’Ankara contre les bases des milices kurdes à la frontière avec l’Irak. La sécurité est bien sûr un concept relatif. Les voitures piégées et les attentats-suicides commis par les assassins de l’État islamique ôtent régulièrement des vies dans cette région syrienne de 400 kilomètres de large qui s’étend entre le Tigre et l’Euphrate. Mais, au regard des normes en vigueur dans le reste du pays, la région paraît tranquille. Les 2,2 millions de Kurdes représentent 10 % de la population syrienne. Au printemps 2011, comme leurs compatriotes arabes des autres villes du pays, ils ont manifesté publiquement en faveur de la réforme à Kamechliyé, la principale métropole de la région. Mais Bachar al-Assad s’est montré plus clément avec eux qu’avec les contestataires du reste de la Syrie. En avril 2011, il a accordé la citoyenneté à 300 000 Kurdes jusqu’alors apatrides (1) ; et, en juillet 2012, il a même retiré ses troupes de la zone, au motif qu’il en avait un besoin plus urgent au cœur de la Syrie, à Alep, à Damas et dans toutes les villes situées entre les deux. Les milices kurdes, les Unités de protection du peuple (YPG), se sont rapidement assuré le soutien de la plupart des adultes de moins de 30 ans et ont pris le contrôle de la région, qu’elles divisent en trois « cantons » et appellent Rojava (tiré du mot kurde roj, soleil, cela signifie l’Ouest, le Kurdistan occidental). Les autres zones de peuplement kurde se trouvent en Turquie, en Iran et en Irak. Au cours des trois années suivantes, les YPG ont entraîné et mis sur pied des troupes disciplinées, même si elles restent mal armées, et créé un système efficace de gouvernement local. L’interdiction de la langue kurde, levée en 1991 en Turquie, a duré vingt ans de plus en Syrie. Voilà qui donne la mesure de la répression exercée par le régime d’Assad et explique pourquoi la plupart des adultes du Rojava parlent mieux l’arabe que le kurmandji. Désormais responsables de leur propre mini-État, les dirigeants rétablissent l’usage de cette langue dans les écoles, à la télévision et à la radio. Le kurmanji appartient à la famille indo-européenne et est apparenté au farsi. Comme les Iraniens, les Kurdes fêtent le Nouvel An, Newroz, le premier jour du printemps. Ce peuple montagnard à l’origine est apparu près du lac de Van, dans l’est de la Turquie. Son plus célèbre guerrier, Saladin, celui-là même qui reprit Jérusalem aux croisés, battait la campagne avec ses régiments le long de la Méditerranée au XIIe siècle. Aujourd’hui, de nombreux Kurdes vivent à Damas et à Alep. Les Ottomans respectaient l’identité de cette population, et les Kurdes ont naturellement nourri l’espoir de créer un État indépendant au moment de la chute de l’empire, à la fin de la Première Guerre mondiale. Les Britanniques et les autres puissances occidentales le leur avaient promis par le traité de Sèvres de 1920 (2), mais Atatürk, le fondateur de la Turquie, a refusé d’appliquer le traité et les Européens ont revu leur position. Les Kurdes seront dès lors marginalisés en Turquie. Et, après plusieurs rébellions avortées dans les années 1920, des milliers d’entre eux fuient vers la Syrie, où le colonisateur français leur réserve un sort privilégié par rapport à la majorité arabe, notamment en leur attribuant la plupart des postes dans l’armée et la police. Mais après l’indépendance du pays, en 1946, les nouveaux dirigeants répriment toute expression publique de la culture kurde, même si le pouvoir reconnaît les minorités arménienne, assyrienne et druze. Les Kurdes syriens sont arabisés et influencés par l’idéologie modernisatrice des villes. Aujourd’hui, rien ou presque ne témoigne plus de leurs origines montagnardes ou de leurs affiliations tribales. Alors que les vieillards, dans le Kurdistan irakien, portent souvent le sarouel – un pantalon bouffant maintenu par une ceinture –, ce costume traditionnel est rare dans le Rojava.     Leur rêve d’État ne s’est pourtant jamais dissipé. Forts d’environ 32 millions de personnes à travers le monde, les Kurdes forment le principal groupe ethnique sans État. La rémanence de cette aspiration a contribué plus que tout autre facteur à la ténacité et à l’autosuffisance dont ils ont fait preuve durant les décennies de répression qu’ils ont subies dans les quatre pays où ils sont présents en nombre. Les Kurdes de Syrie ont dû attendre 2011 pour voir apparaître la première vraie opportunité de changement, alors que ceux d’Irak jouissent depuis 1991 d’une autonomie dans le nord du pays et que le PKK se bat depuis 1984 en Turquie pour l’autodétermination. À tous les niveaux de la société kurde syrienne, il existe à présent un puissant désir de lutter contre les pressions assimilationnistes du dernier demi-siècle et de faire revivre l’héritage culturel, à commencer par la langue et la littérature kurdes, ainsi que la célébration de Newroz par de la musique et des danses kurdes. En outre, cette population accorde plus d’importance à l’identité nationale qu’à la religion organisée. La plupart des religieux appartiennent au courant soufi, issu de la branche sunnite de l’islam, et aucun des dix partis politiques kurdes de Syrie n’est islamiste. Malgré l’attention considérable prêtée à la guerre en Syrie par les médias du monde entier, aucun diplomate ni homme d’affaires étranger ne s’est rendu dans le Rojava, et seule une poignée de reporters l’a fait. La première – et brève – vague d’intérêt s’est produite en septembre 2014. Les combattants de Daech avaient foncé vers le nord depuis Raqqa, le siège de leur califat nouvellement proclamé, pour lancer une attaque-surprise contre le canton kurde de Kobané. Ils avaient pris des dizaines de villages, exécuté des dizaines de personnes n’ayant pas eu le temps de fuir et gagné la grande ville de Kobané, située sur la frontière avec la Turquie. Les troupes kurdes ont résisté du mieux qu’elles pouvaient avec l’aide de guérilleros chevronnés du PKK. Après des appels au secours désespérés de l’YPG comme des responsables du Kurdistan d’Irak, alliés de Washington, les États-Unis ont commencé à bombarder les positions de Daech aux alentours de Kobané. Et plusieurs dizaines de peshmergas irakiens se sont également joints aux combats. Malgré les frappes américaines, la progression de l’EI s’est poursuivie et, en octobre, ses militants sont entrés dans Kobané, grâce à des renforts venus de Raqqa. Il s’agissait du premier combat durable entre l’aviation américaine et l’État islamique, et des journalistes venus du monde entier, stationnés juste à l’intérieur de la Turquie, ont filmé les frappes d’artillerie de Daech et les impressionnants panaches de fumée provoqués par les bombes et les missiles américains. En montrant la population civile de Kobané en fuite vers la Turquie, les caméras ont alors aussi diffusé les premières images de flots de réfugiés kurdes syriens, un présage de la masse à venir un an plus tard. Pendant ce temps, les tanks et les véhicules blindés de transport de troupes turcs patrouillaient la frontière à quelques centaines de mètres des combats, sans lever le petit doigt.   Mais peu à peu, les combattants kurdes ont pris le dessus et, en janvier 2015, Daech s’est retiré, même s’il fallut encore trois mois pour chasser les djihadistes des villages situés au sud de Kobané. On estime que 1 000 hommes de Daech sont morts dans la bataille, un nombre considérable. L’YPG avait prouvé aux États-Unis qu’il était le groupe armé le plus aguerri avec lequel ils puissent s’allier en Syrie, et une coopération ouverte existe depuis. Une autre leçon cruciale a été tirée de l’épisode : l’usage de la force aérienne n’a guère de sens sans l’appui de troupes au sol, de préférence des gens du cru, capables de mettre à profit les bombardements. En juillet 2015, l’YPG, une nouvelle fois avec l’aide de l’aviation américaine, chassait Daech de Tall Abyad, ville également située sur la frontière turque (3). L’EI avait dès lors perdu deux des trois points de passage qui lui permettaient d’acheminer, via la Turquie, des volontaires étrangers, des fonds et de l’armement. Lors de ma visite dans la région à l’automne, Idriss Nassan, le porte-parole kurde du canton de Kobané, me confiait que l’YPG projetait de libérer dans la foulée le dernier point de passage de Daech, à Djarabulus (4). En y parvenant, les Kurdes porteraient un coup stratégique à l’EI, limitant sérieusement sa puissance. Ils mécontenteraient aussi la Turquie, qui craint tout renforcement du mini-État que les Kurdes ont édifié sur plus de la moitié de la frontière turco-syrienne. Or le contrôle de la zone située entre Djarabulus et Azaz leur permettrait de relier les cantons de Djézireh et de Kobané avec la troisième partie du Rojava, l’enclave d’Afrin, et de créer une zone kurde presque tout le long de la frontière nord de la Syrie. Ayant durci leur position envers le PKK sur leur propre territoire depuis l’échec des négociations de paix à l’été 2015, les Turcs veulent à tout prix éviter l’émergence en Syrie d’une puissante entité kurde. Ankara a ainsi défendu l’idée d’une zone d’exclusion aérienne, contrôlée par les aviations américaine et turque dans la zone même, de Djarabulus à Azaz. Les responsables du pays prétendent que ce projet clouerait au sol l’aviation syrienne et créerait un refuge pour les civils fuyant les bombardements d’Assad. Mais les Kurdes y voient un dispositif qui permettrait aux Turcs de bombarder tout combattant de l’YPG pénétrant dans la zone. Les États-Unis semblent avoir percé à jour cette ruse d’Ankara et refusent de soutenir l’idée de zone d’exclusion aérienne. Alors que je lui demandais si les États-Unis avaient donné le feu vert à l’YPG pour avancer sur Djarabulus, Nassan s’était montré confiant : « Sipan Hamo, le commandant de l’YPG, a dit que nous allions libérer Djarabulus et, quand il dit cela, c’est en coordination avec les États-Unis parce que nous faisons partie de la coalition internationale. » À la mi-octobre, un avion américain larguait des munitions et des armes pour les Kurdes et leurs alliés des tribus arabes et turkmènes locales, une escalade substantielle dans l’aide militaire apportée par Washington. Quelques jours plus tard, le Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, annonçait que la Turquie avait frappé à deux reprises l’YPG, sans plus de précision. Il s’agissait en fait de tirs de mitrailleuses par-dessus la frontière. L’opération, qui n’a pas fait de victimes, semblait avoir pour but d’envoyer un message politique. Et Davutoğlu déclarait dans la foulée que la Turquie avait informé la Russie qu’elle ne permettrait pas aux États-Unis et aux troupes de l’YPG de franchir l’Euphrate. Ce à quoi John Kerry répliquait publiquement le 28 octobre, à Washington, par cette déclaration qui ressemblait à une semonce adressée au Premier ministre turc : « Nous sommes en train de renforcer notre campagne aérienne afin de contribuer à chasser Daech de la dernière bande de territoire de 110 kilomètres que l’organisation contrôle le long de la frontière syro-turque. » Deux jours plus tard, Barack Obama annonçait l’envoi de 50 soldats des forces spéciales dans le Rojava pour aider l’YPG et ses alliés à combattre l’EI. Le bureau de Nassan se trouve à l’ouest de Kobané, dans l’un des rares bâtiments administratifs encore intacts. Ailleurs, les rues sont émaillées de ruines qui ressemblent à des crêpes de béton, écrasées par les bombes et les missiles américains. La bataille a fait un minimum de victimes civiles car la plupart des habitants avaient fui dès l’arrivée de l’EI.   Avant la guerre, Kobané ainsi que les 380 villages alentour étaient peuplés de 300 000 personnes ; mais au moment de l’attaque de Daech, la zone en comptait 500 000, en raison du flot d’Arabes, d’Arméniens, de Turkmènes et de Kurdes ayant fui d’autres villes syriennes. Quelque 150 000 habitants sont déjà revenus, selon Nassan, chiffre impossible à vérifier. Mais le bazar de la ville grouille d’activité et les rues sont…
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