Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Le Talmud, nouvelle bible des Sud-Coréens

Chaque famille ou presque, en Corée du Sud, possède un exemplaire du Talmud. Lequel est enseigné dans d’innombrables écoles. Le Talmud, cette loi impénétrable dont la compréhension exige des années d’études ? Non, mais des versions abrégées et simplifiées, souvent sous forme de livres pour enfants. Dans un pays obsédé par la réussite, beaucoup y cherchent le secret du prétendu génie juif, avec pour guide improbable un rabbin américain.


©Capture d'écran Youtube

Persuadés que la lecture du Talmud favorise le développement du QI, les Coréens s'arrachent les innombrables versions du texte adapté pour le jeune public.

La scène se passe à une heure de voiture environ au nord de Séoul, dans les monts Gwangju : une cinquantaine d’enfants sont penchés sur un livre pour le moins improbable ici, puisqu’il s’agit du Talmud, recueil de lois juives vieux de 1 500 ans. Ces élèves ne sont pas juifs, pas plus que leurs professeurs, et ils n’envisagent pas non plus de se convertir. La plupart n’ont d’ailleurs jamais rencontré le moindre juif. Selon le fondateur de l’école où nous sommes, ils sont simplement désireux de compléter leur éducation coréenne par une « éducation juive ». Les élèves, âgés de 4 à 19 ans, sont assis en tailleur à même le sol dans une petite salle au toit en forme de tente. Devant le tableau, leur professeur, Park Hyunjun, explique que les juifs portent durant la prière de petites boîtes noires, les tefillin (ou phylactères), qui leur rappellent la parole de Dieu. Il emploie les mots hébreux shel rosh (« sur la tête ») et shel yad (« sur le bras ») pour indiquer où s’accrochent ces boîtes. Après quoi il explique qu’elles contiennent un parchemin où figurent certains versets de l’une des prières les plus sacrées, le Shema, que les juifs récitent chaque jour. Tandis que la pièce s’emplit du murmure du Shema en coréen, le principal de l’école se penche vers moi pour me confier que les étudiants récitent, eux aussi, la prière chaque jour – « afin de la mémoriser ». Park Hyunjun a fondé en 2013 cette école qu’il dirige maintenant avec son fils, le principal. Tous deux ont été formés au Shema Education Institute, créé par un révérend coréen. L’institut emmène régulièrement des étudiants chrétiens de Corée du Sud à Los Angeles, pour leur permettre d’observer par eux-mêmes la manière dont prient, étudient et vivent les juifs. Le révérend l’assure : la réussite que connaissent ceux-ci de longue date tient à certaines pratiques éducatives et culturelles dont les chrétiens pourraient eux aussi tirer avantage s’ils les inculquaient à leurs enfants. Pendant le trajet vers l’école, le principal reconnaît être inquiet de ce que je vais penser des cours : « À vrai dire, je ne sais pas toujours exactement en quoi consiste l’éducation juive. » Dans la salle de classe, je découvre les élèves réunis deux par deux pour le « débat talmudique ». Le sujet ? Un vers transposé du Deutéronome : « L’argent improprement gagné ne doit pas être donné à l’Église. » Un brouhaha de discussions passionnées et de gesticulations envahit la salle, puis deux étudiants sont désignés pour débattre devant la classe. Sanguk Bae, 17 ans, une main par terre, l’autre brandissant une bible, affirme que la Loi est la Loi et que la Bible n’est pas sujette à interprétation. Min Kwon, 16 ans, rétorque que Dieu aime tout le monde et pardonne facilement. La classe se termine sur la récitation d’un psaume. Dehors, devant un barbecue coréen, Park Hyunjun me précise les objectifs du cursus : « J’aimerais faire de nos élèves des hommes de Dieu capables de charité comme le peuple juif. » Avant que je ne reparte, il se saisit d’une caisse contenant les manuels de Talmud en coréen utilisés dans l’école. Certains comptent une quarantaine de pages, et davantage de dessins que de textes ; d’autres en font 250, avec le plan des leçons et des questions récapitulatives. Il admet n’être pas certain que ces livres présentent « la même version du Talmud » que celle des juifs. « Notre Talmud, dit-il, raconte une sorte d’histoire sur notre vie. »   L’ambassadeur de Corée du Sud à Tel-Aviv, Young-sam Ma, avait stupéfié tout le monde lors d’une émission diffusée par la télévision publique israélienne, en 2011. S’écartant brièvement du sujet du jour – un film coréen alors en salles –, il avait déclaré : « Je voudrais vous montrer ceci. » Et de présenter un livre broché blanc, portant sur la couverture le titre « Talmud », écrit en coréen et en anglais, et le dessin d’un personnage biblique en tunique, avec un bâton. « Chaque famille coréenne possède au moins un exemplaire du Talmud, a-t-il expliqué. Les mères veulent savoir comment tant de juifs sont devenus des génies. » Levant les yeux vers l’animateur interloqué, il ajouta : « 23 % des Prix Nobel sont juifs. Les femmes coréennes veulent connaître le secret. Et elles l’ont trouvé dans ce livre. » Ces propos furent massivement relayés sur Internet. « Des informations circulent depuis plusieurs années sur le caractère incontournable du Talmud en Corée du Sud, proclama le journal en ligne Arutz Sheva. C’est maintenant officiel. » Ynet, l’un des sites d’information les plus populaires d’Israël, rapporta les propos de l’ambassadeur dans un article selon lequel il se trouve en Corée du Sud « davantage de gens qui lisent le Talmud, ou du moins en ont un exemplaire chez eux, qu’il n’y en a en Israël ». D’autres médias, à l’audience plus faible, exprimèrent leur scepticisme. Le site Jewish Magazine jugeait « exagérément gonflée l’histoire des Coréens étudiant le Talmud ». Et Mostly Kosher, le blog d’un avocat israélien, se demanda si le Talmud en coréen était bien le même que le livre juif, cette compilation touffue de lois orales, assorties de commentaires rabbiniques, qui comporte environ 2,5 millions de mots. Selon la tradition, Dieu a récité le Talmud (la loi orale) à Moïse sur le mont Sinaï, tout en lui donnant la Torah (la loi écrite). De nombreux juifs considèrent que l’on ne peut pas étudier le Talmud sans posséder un solide bagage sur la Torah. Même pour les bons connaisseurs de la loi écrite, le Talmud est d’une lecture difficile. Un étudiant rabbinique m’a ainsi expliqué que des parties significatives du livre devaient être comprises de façon allégorique et non littérale ; et que des sections entières décrivaient en détail des pratiques « révolues » telles que les sacrifices, la « magie noire », les « conseils sexuels » ou l’« interprétation des rêves ». J’ai moi-même étudié le Talmud en cinquième dans une école juive d’Atlanta. En un semestre, ma classe n’avait couvert que deux chapitres représentant moins de 0,25 % du livre. L’un d’eux traitait des objets perdus, et j’avais été frappé par la précision des situations envisagées. A-t-on le droit de garder un gâteau trouvé avec un éclat de poterie à l’intérieur ? Faut-il signaler la découverte d’un tas de fruits ? Que faire si l’on découvre un objet caché dans le mur de sa propre maison ? Difficile d’imaginer comment, à l’autre bout du monde, des Sud-Coréens peuvent tirer le moindre profit d’un texte comme celui-là sans l’aide d’un guide tel que le rabbin de mon école juive. Mais il se trouve qu’ils ont bel et bien un guide, en la personne de Marvin Tokayer, un rabbin de 78 ans qui vit sur Long Island. J’ai découvert son nom dans une librairie du quartier coréen de Manhattan. Parmi les quelque 5 000 volumes du magasin figuraient huit livres différents intitulés « Talmud », dont plusieurs avaient précisément pour auteur ce rabbin, avec sa photo à l’intérieur. L’une des versions était précédée d’un « message personnel » en anglais, dans lequel Tokayer exprimait cette conviction : « Le peuple coréen et le peuple juif ont énormément en commun et partagent bon nombre de valeurs. » La lettre portait la signature du rabbin et son adresse. Je suis allé voir le rabbin Tokayer un peu plus tard chez lui, dans une rue tranquille d’un quartier juif de Long Island, où les mezouzas s’alignent à perte de vue (1). Le rabbin portait une chemise à col ouvert avec un chandail noir au-dessus d’un pantalon de costume noir également, et une kippa surmontait son épaisse chevelure blanche. Le salon était décoré d’art asiatique : le tapis venait de Chine, les vases et les gravures sur bois du Japon, le coffre à riz de Corée. Tokayer m’a raconté qu’il ne s’imaginait pas, de prime abord, devenir rabbin. Lui voulait être comédien, et il avait même donné dans sa jeunesse quelques spectacles en humoriste amateur.   Sa première visite en Corée du Sud et au Japon remontait à 1962, comme aumônier de l’US Air Force. À cette époque, l’Asie « c’était la Lune », confia-t-il. Il avait évité le service militaire et suivait une voie détournée pour devenir médecin : université, école rabbinique et enfin école de médecine : « Je ne voulais pas devenir un expert des 400 muscles de la mâchoire sans envisager la personne dans son ensemble. » Mais, après avoir obtenu son diplôme de rabbin, il intégra l’aviation, où il eut le choix entre devenir deuxième classe et être aumônier. Après son service militaire, Tokayer s’installa comme rabbin dans le Queens et se fiança. Sur l’insistance d’un ami, il invita à son mariage le célèbre rebbe Menachem Schneerson, le leader du mouvement ultraorthodoxe Loubavitch. Tokayer n’était pas loubavitch, mais il avait rencontré le rebbe et l’admirait. Schneerson déclina l’invitation mais pria les jeunes époux de venir le voir pour une bénédiction. C’est pendant cette visite que le rebbe mit Tokayer « au pied du mur », comme il le dit, avec c
ette injonction : « Tu pars au Japon. » « J’ai répondu : “Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis simplement venu vous saluer.” » Mais le rebbe avait détecté chez ce rabbin rompu aux usages du monde et sorti de l’université l’homme idoine pour s’occuper de la petite communauté en plein essor de cadres supérieurs juifs américains partis s’installer à Tokyo à la faveur du boom économique. En 1968, Tokayer et son épouse s’envolèrent pour l’archipel. L’idée d’écrire un livre sur le Talmud à l’intention des Japonais ne fut pas davantage la sienne. Le rabbin en attribue le mérite à Hideaki Kase, un auteur rencontré à Tokyo. Un jour qu’ils discutaient dans le bureau de Tokayer, ils furent sans cesse interrompus par le téléphone : tel couple juif avait besoin d’un conseil conjugal, deux hommes d’affaires juifs voulaient régler un litige, un universitaire en Chine s’interrogeait sur l’antisémitisme… Interloqué, Kase demanda au jeune rabbin comment il avait appris à traiter de sujets aussi complexes. Réponse : « En étudiant le Talmud. » Curieux d’en savoir plus sur ce livre et persuadé que d’autres Japonais le seraient aussi, Kase proposa de présenter Tokayer à un éditeur.   L’ouvrage fut rédigé en trois jours. Désireux d’écrire un résumé accessible et « non confessionnel » de la sagesse du texte, Tokayer avait pris des notes sur « des biographies de rabbins talmudiques, des proverbes, des énigmes, des paraboles, des fables à la manière d’Ésope, des questions juridiques et des principes de morale juive ». Non sans jeter sur le papier une ou deux anecdotes personnelles susceptibles de donner des éléments de contexte. Il lut ensuite ses notes à un éditeur et un sténographe, Kase faisant office de traducteur. Si quelqu’un n’aimait pas tel ou tel élément, se souvient aujourd’hui Tokayer, « il allait à la poubelle, immédiatement censuré ». L’équipe réagit plus favorablement à certaines choses qu’à d’autres. Par exemple, les Japonais apprécièrent particulièrement les préceptes talmudiques qui voient d’un bon œil, dans l’interprétation de Tokayer, les rêves érotiques sur la femme d’un autre, car un rêve n’est qu’un souhait, et celui qui couche avec la femme d’un autre n’en rêve pas (Tokayer se souvient les avoir entendus dire : « Ça, c’est intéressant ! Ajoutons-le »). Il n’en était encore qu’au début de sa lecture quand ils l’arrêtèrent, déclarant qu’ils avaient assez de matière pour un livre. Selon Tokayer, l’ouvrage, intitulé «  Cinq mille ans de sagesse juive : les secrets des écritures talmudiques », reçut un accueil critique enthousiaste à sa sortie, en 1971. Et, réimprimé 70 fois, il s’est vendu à 500 000 exemplaires dans l’archipel. Fort de ce succès, Tokayer a poursuivi en publiant en japonais plus de 20 livres sur le judaïsme, traitant de sujets comme la Torah, l’éducation juive ou l’humour juif. Kase, qui a traduit la plupart d’entre eux, est aujourd’hui le président de la Société pour la dissémination de la vérité historique, qui nie l’existence des crimes de guerre japonais comme le massacre de Nankin ou l’enlèvement des « femmes de réconfort » coréennes par les soldats nippons. Dans leur livre paru en 1995, « Les juifs dans l’imaginaire japonais », David Goodman, professeur de littérature nipponne, et Masanori Mizawaya, professeur d’histoire japonais, soulignent les risques de cette dépendance envers Kase : « Tokayer ne peut pas lire ses propres ouvrages et ne sait pas toujours ce qu’ils contiennent. » (2) Kase « parlant à travers lui », affirment-ils, certains de ses ouvrages « ont accrédité les mythes les plus étranges et les stéréotypes les plus tenaces à propos des juifs au Japon ». Tokayer s’inscrit en faux contre ce jugement. Quand il a rencontré Kase, explique-t-il, celui-ci n’était pas encore révisionniste, et il avait « une excellente réputation de traducteur ». Il est possible que Kase ait « ajouté un peu de sensationnel » à certains aspects de ses livres « afin de mieux les vendre », confie-t-il, reconnaissant qu’un titre comme « Il n’y a pas d’éducation au Japon : le secret juif pour former des génies » peut accréditer à tort l’idée que ses livres « renforcent les mythes sur les juifs ». Mais le rabbin n’a jamais entendu parler d’une seule critique japonaise allant en ce sens, et il soutient que la plupart de ses ouvrages, surtout les premiers, ne sont que des introductions apolitiques aux textes et à la culture juifs. Les rapports qu’il a eus avec des lecteurs japonais ont toujours été positifs et constructifs. Il est difficile de savoir exactement comment « Cinq mille ans de sagesse juive » a migré hors du Japon. La première édition sud-coréenne connue a été imprimée en 1974 par Tae Zang, une maison d’édition disparue au début des années 1990. « Autrefois, de nombreux imprimeurs clandestins publiaient des livres sans le consentement de l’auteur », m’explique un éditeur à Séoul. À la fin des années 1970, donc, des amis de Tokayer revinrent d’un séjour en Corée avec des livres aux couvertures étrangement semblables aux siennes. Et puis, il y a environ quinze ans, dans une librairie chinoise, Tokayer a été abasourdi de trouver des versions illustrées de ses histoires du Talmud dans une collection de livres pour la jeunesse mise en avant à la caisse. L’une des histoires concernait le rabbin Tokayer et son frère quand ils étaient enfants. « Une histoire personnelle sur moi ! » s’étonne-t-il encore.   Entre 2007 et 2009, le révérend Yong-soo Hyun, le fondateur du Shema Education Institute, a publié sa propre version officielle, en six volumes, du Talmud en coréen. Désireux de nettoyer (« casheriser », dit Tokayer) les ouvrages piratés en corrigeant les inexactitudes, il avait sollicité l’aide du rabbin sur certains points. Pour attester l’autorité de sa version, il y inclut une photo de lui-même avec Tokayer ainsi qu’une lettre de celui-ci. Quand j’ai demandé à ce dernier une traduction anglaise de son livre, il m’a répondu qu’il n’en existait aucune, si bien que j’ai acheté un Talmud en coréen et l’ai fait traduire. J’avais le choix entre plusieurs versions, mais j’ai opté pour l’édition 2006, « très populaire », si j’en crois le vendeur d’une librairie de Séoul. Le titre en est tout simplement « Talmud », et Marvin Tokayer apparaît comme auteur. En le lisant, j’ai eu l’impression d’être en bout de chaîne dans une partie de téléphone arabe. Le livre est organisé en sept chapitres thématiques ; il se compose essentiellement de paraboles, mais contient aussi des récits à la première personne, des questions au lecteur (« Si vous étiez le roi de cette histoire, lequel de ces personnages choisiriez-vous comme successeur ? »), et des aphorismes (« Ne pas développer son savoir, c’est le réduire »). Les sujets couvrent toute la gamme possible, depuis l’éthique des affaires jusqu’au conseil sexuel. La plupart des histoires du livre trouvent leur origine dans le Talmud. D’autres sont issues de commentaires annexes, absorbés depuis dans le canon. Les anecdotes que Tokayer m’a décrites, comme celle sur les rêves sexuels adultérins, y figurent toutes. Quoique reprises pour l’essentiel de son premier ouvrage sur le Talmud, les histoires forment une sorte de best of de plusieurs de ses livres, m’a-t-il expliqué avant d’ajouter : « Celui qui a piraté les ouvrages a bien choisi. » Tokayer n’arrive pas à croire qu’un livre écrit par lui voilà quarante-cinq ans au Japon ait connu un énorme succès en Corée du Sud, et que ce soit celui-là même que l’ambassadeur ait mentionné à la télévision israélienne. Mais chaque nouvelle conversation et chaque nouvelle visite de librairie dans ce pays confirment clairement que Tokayer a, sans le savoir, contribué à lancer un mouvement culturel à des milliers de kilomètres.   Jung Wan Kim, un conseiller en communication et professeur de Talmud, a aujourd’hui rendez-vous avec Chul-wan Sung, qui dirige le département édition du groupe Maekyung Media Group, l’un des principaux groupes de presse de Corée, et je l’accompagne. Le bureau de Sung se trouve en plein centre-ville de Séoul. Kim arbore une kippa mauve (« Question de stratégie commerciale, explique-t-il, il faut faire savoir que je suis un spécialiste du Talmud »). Il est l’auteur, avec un collègue, de deux ouvrages sur l’apprentissage par les pairs chez les juifs, publiés chez Maekyung, et il vient présenter un nouveau projet : une traduction en coréen du « Talmud pour les nuls ». Sung hésite. Il reconnaît que les livres d’apprentissage juifs se vendent très bien – à plus de 50 000 exemplaires, me révélera plus tard le coauteur de Jung Wan Kim –, mais il craint que le marché ne soit complètement saturé. « Plus de 80 % de la population », estime-t-il, a lu l’essentiel du Talmud de Tokayer sous une forme ou une autre. De fait, le livre est partout à Séoul. Chaque librairie où je mets les pieds, y compris un petit kiosque à l’aéroport, propose au minimum une version du Talmud. Rabbi Litzman, le rabbin loubavitch de Séoul, précise qu’on en trouve des exemplaires dans les supérettes et dans certains kiosques de gare. Selon la Jewish Chronicle of London, l’ouvrage est même disponible dans les distributeurs automatiques. Et la plupart des Sud-Coréens que j’ai rencontrés ont au minimum entendu parler du Talmud, même s’ils ne l’ont pas lu. Aviya Asmir, une étudiante en master qui fait des recherches sur les traductions du Talmud et sa popularité au Japon et en Corée, m’explique que personne, au Japon « n’a la moindre idée de ce qu’est le Talmud ». Il en va tout autrement en Corée, où les passants qu’elle interroge au hasard en leur disant qu’elle fait des recherches sur le sujet répondent : « Ah, le Talmud ! » Lee Kyou-Hyuk, célèbre champion de patinage de vitesse et porteur du drapeau coréen aux jeux Olympiques de 2014, recommande le Talmud à ses fans. « Je le lis chaque fois que je traverse une mauvaise passe, a-t-il confié à des journalistes, cela m’apaise. » Kyobo, la plus grande librairie du pays, tient la liste des 2 000 premiers « long-sellers », les livres qui se vendent bien pendant plusieurs années. Six versions différentes du Talmud y figurent. Jeongso Jeon, un professeur de pédagogie à l’université Bucheon, près de Séoul, affirme que, si l’on agrège toutes les versions, le livre est le deuxième best-seller du pays après la Bible. (Un autre universitaire prétend que c’est exagéré.) Quoi qu’il en soit, quand on tape « Talmud » dans le moteur de recherche du catalogue en ligne de la Bibliothèque nationale de Corée et de la Bibliothèque nationale pour enfants et jeunes adultes, on trouve 800 livres différents publiés par 300 éditeurs, dont plus de 169 ont pour auteur le rabbin Tokayer. Et même quand d’autres auteurs sont mentionnés, les histoires paraissent le plus souvent lui avoir été empruntées. En 1984, Tae Zang a publié la septième édition du Talmud de Tokayer, avec une lettre de l’éditeur. En dix ans à peine, Tae Zang disait avoir battu les records en vendant plus de 2 millions d’exemplaires : « Comment un pays comme la Corée, pas spécialement connu pour l’abondance de ses lecteurs, a-t-il pu vendre autant de talmuds ? Comment un livre écrit par des juifs qui vivent à l’autre bout du monde et n’ont pratiquement rien en commun avec les Coréens a-t-il pu avoir un tel impact ? » Selon l’éditeur, le mérite en revenait pour partie à la capacité du rabbin Tokayer de toucher les lecteurs asiatiques, mais la véritable raison, c’était le « réservoir infini de sagesse » que constitue le Talmud. De fait, mes interlocuteurs coréens n’ont cessé d’évoquer la sagesse inhérente au Talmud. « Bien sûr que c’est un livre à succès. C’est un livre de sagesse », m’explique Geum Sun Kim, une quinquagénaire joviale qui a fondé la Talmud Wisdom Education School, un centre d’enseignement du Talmud dans l’opulent quartier de Gangnam, à Séoul. Une trentaine d’élèves y étudient les histoires du Talmud avec Kim une fois par semaine. Le jour de ma visite, elle travaille en compagnie du professeur de pédagogie Jeongso Jeon, qui est un ami. Je lui demande pourquoi elle n’enseigne pas d’autres textes de sagesse – les livres confucéens, par exemple –, et Jeon s’empresse de me répondre : « Il y a tellement de Prix Nobel juifs que les Coréens prennent les juifs pour un modèle ; et nous, nous essayons de suivre leurs méthodes éducatives. » Il ajoute que « comme il n’y a pas beaucoup de juifs en Corée, il existe beaucoup de fantasmes sur ce qu’ils sont et ce qu’ils ont réalisé ».   Dans une enquête mondiale publiée en 2014 par la Ligue antidiffamation (ADL) (3), plus de la moitié des Sud-Coréens interrogés se sont dits d’accord avec ces assertions : « Les juifs ont trop de pouvoir dans le monde des affaires », ou « Les juifs exercent trop de contrôle sur les médias mondiaux », ou « Les juifs exercent trop de contrôle sur la marche du monde ». L’ADL a classé ces réponses dans la catégorie « antisémites ». Mais Dave Hazzan, qui habite en Corée du Sud, a affirmé dans un article pour Tablet que ces sentiments reflétaient, au contraire, le philosémitisme de la population. Contrôler les affaires et la marche du monde, voilà précisément ce à quoi aspirent les Coréens, écrit-il, ajoutant qu’il existe un désir chez nombre d’entre eux d’« imiter les juifs » pour réussir mieux que tout le monde « sur la scène mondiale ». « Les Coréens sont obsédés par l’éducation, et nous avons cette conception stéréotypée des juifs comme représentant le summum de l’excellence universitaire », m’explique Hahm Chaibong, le président de l’Asan Institute, un think tank de Séoul. Le Talmud est l’expression de ce stéréotype, et il est désormais perçu comme un outil cognitif dans un pays où la pression en faveur de la réussite scolaire est énorme. « Bien des Coréens pensent que le Talmud améliore le QI », explique l’ambassadeur Young-sam Ma. Les Sud-Coréens l’enseignent très tôt à leurs enfants et le vénèrent bien davantage que les autres livres pour la jeunesse. « Les fables d’Ésope, c’est l’alimentation de base, confie Young-sam Ma. Le Talmud, c’est le régime survitaminé. » Bien plus de la moitié des talmuds dans la base de données de la Bibliothèque numérique sont d’ailleurs des livres pour enfants ; selon Geum Sun Kim, il figure également sur de nombreuses listes de lectures recommandées dans les écoles élémentaires. Et les femmes enceintes désireuses de stimuler le développement cérébral in utero prisent tout particulièrement ce sous-genre éditorial qu’est le « Talmud prénatal ». Kim a enseigné pendant trente ans dans une école coréenne traditionnelle, et elle juge le système éducatif en faillite, avec son insistance sur l’apprentissage par cœur au détriment de toute pensée analytique. En utilisant le Talmud pour encourager ses élèves à réfléchir par eux-mêmes et à s’exprimer avec assurance, voire avec culot, elle pense pouvoir former des étudiants plus intelligents dignes des meilleures universités. Peut-être même un Prix Nobel.   En 2010, pour le lancement des talmuds « casherisés » du révérend Yong-soo Hyun, le rabbin Tokayer a été invité à Séoul pour une conférence de presse. C’était la première fois qu’il retournait en Corée du Sud depuis quarante-six ans. Il était accompagné de son petit-fils de 18 ans, Jonathan Rozenberg, qui étudiait alors dans une yeshiva. Ils ont passé plusieurs heures à répondre aux questions des journalistes à propos du livre, de l’enseignement juif et du judaïsme en général. Quand Jonathan est retourné dans sa yeshiva du New Jersey, racontant tout cela à ses camarades de classe ultraorthodoxes et aux membres de sa famille, il a essuyé une avalanche de reproches. Le Talmud – le vrai – interdit explicitement l’enseignement de son contenu aux non-juifs. Jonathan résume ainsi les critiques qu’on lui a adressées : « L’étude du Talmud est un travail de la neshama (l’âme juive). Elle parle à ta neshama. Les Coréens n’ont pas de neshama. En présentant le Talmud aux non-juifs, tu le profanes. » Quand, ensuite, j’ai relaté ce que j’avais appris en Corée du Sud au rabbin qui m’avait enseigné le Talmud, il s’en est inquiété : à ses yeux, les histoires de Tokayer propagent une vision « simpliste » et « déformée » du judaïsme auprès des Sud-Coréens. « Le Talmud est très profond et très sage. Se contenter d’en apprendre les histoires, c’est comme apprendre l’histoire complète du monde en cinq minutes. » Le rabbin se préoccupait de ce que, selon les termes de Jung Wan Kim, « la plupart des Coréens » ignorent qu’il existe un « véritable Talmud » au-delà de la version coréenne. D’autres interlocuteurs craignent que le Talmud de Tokayer ne contribue à populariser les stéréotypes sur les juifs dans le pays. Même les stéréotypes positifs, selon certains, peuvent se révéler dangereux. Dan Sneider, du Walter Shorenstein Asia-Pacific Research Center de Stanford et ancien membre de la congrégation de la synagogue de Tokayer au Japon, est de ceux-là : « La frontière est mince entre “Les juifs, ils sont vraiment formidables !” et “Les juifs, est-ce qu’ils ne seraient pas quelque peu dangereux et néfastes ?” – tout particulièrement dans des pays comme la Corée du Sud et le Japon, où la communauté est si peu nombreuse que les juifs sont fondamentalement une abstraction. » Tokayer voit les choses différemment. « La diffusion de la connaissance et de la sagesse à partir des sources juives, est, à mes yeux, un phénomène positif, déclare-t-il. Il y a beaucoup à apprendre de la sagesse juive, du fait que nous ayons survécu, et de nos conceptions. Notre existence est un livre ouvert. » En décembre 2014, Tokayer a rencontré le révérend Yong-soo Hyun pour discuter de la traduction du livre en chinois et en hindi. « Il faudrait le publier dans toutes les langues, me dit-il, les yeux écarquillés. Son sens est universel. » Cet article est paru dans le New Yorker le 23 juin 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Talmud de Le rabbin Tokayer, BaEsic Contents House, 2009

SUR LE MÊME THÈME

Education Haro sur les enseignants
Education Ces parents qui changent l’école chinoise
Education Pasi Sahlberg : « L’autonomie, voilà le secret de l’école finlandaise »

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.