Le Talmud, nouvelle bible des Sud-Coréens
par Ross Arbes

Le Talmud, nouvelle bible des Sud-Coréens

Chaque famille ou presque, en Corée du Sud, possède un exemplaire du Talmud. Lequel est enseigné dans d’innombrables écoles. Le Talmud, cette loi impénétrable dont la compréhension exige des années d’études ? Non, mais des versions abrégées et simplifiées, souvent sous forme de livres pour enfants. Dans un pays obsédé par la réussite, beaucoup y cherchent le secret du prétendu génie juif, avec pour guide improbable un rabbin américain.

Publié dans le magazine Books, avril 2016. Par Ross Arbes

©Capture d'écran Youtube

Persuadés que la lecture du Talmud favorise le développement du QI, les Coréens s'arrachent les innombrables versions du texte adapté pour le jeune public.

La scène se passe à une heure de voiture environ au nord de Séoul, dans les monts Gwangju : une cinquantaine d’enfants sont penchés sur un livre pour le moins improbable ici, puisqu’il s’agit du Talmud, recueil de lois juives vieux de 1 500 ans. Ces élèves ne sont pas juifs, pas plus que leurs professeurs, et ils n’envisagent pas non plus de se convertir. La plupart n’ont d’ailleurs jamais rencontré le moindre juif. Selon le fondateur de l’école où nous sommes, ils sont simplement désireux de compléter leur éducation coréenne par une « éducation juive ». Les élèves, âgés de 4 à 19 ans, sont assis en tailleur à même le sol dans une petite salle au toit en forme de tente. Devant le tableau, leur professeur, Park Hyunjun, explique que les juifs portent durant la prière de petites boîtes noires, les tefillin (ou phylactères), qui leur rappellent la parole de Dieu. Il emploie les mots hébreux shel rosh (« sur la tête ») et shel yad (« sur le bras ») pour indiquer où s’accrochent ces boîtes. Après quoi il explique qu’elles contiennent un parchemin où figurent certains versets de l’une des prières les plus sacrées, le Shema, que les juifs récitent chaque jour. Tandis que la pièce s’emplit du murmure du Shema en coréen, le principal de l’école se penche vers moi pour me confier que les étudiants récitent, eux aussi, la prière chaque jour – « afin de la mémoriser ». Park Hyunjun a fondé en 2013 cette école qu’il dirige maintenant avec son fils, le principal. Tous deux ont été formés au Shema Education Institute, créé par un révérend coréen. L’institut emmène régulièrement des étudiants chrétiens de Corée du Sud à Los Angeles, pour leur permettre d’observer par eux-mêmes la manière dont prient, étudient et vivent les juifs. Le révérend l’assure : la réussite que connaissent ceux-ci de longue date tient à certaines pratiques éducatives et culturelles dont les chrétiens pourraient eux aussi tirer avantage s’ils les inculquaient à leurs enfants. Pendant le trajet vers l’école, le principal reconnaît être inquiet de ce que je vais penser des cours : « À vrai dire, je ne sais pas toujours exactement en quoi consiste l’éducation juive. » Dans la salle de classe, je découvre les élèves réunis deux par deux pour le « débat talmudique ». Le sujet ? Un vers transposé du Deutéronome : « L’argent improprement gagné ne doit pas être donné à l’Église. » Un brouhaha de discussions passionnées et de gesticulations envahit la salle, puis deux étudiants sont désignés pour débattre devant la classe. Sanguk Bae, 17 ans, une main par terre, l’autre brandissant une bible, affirme que la Loi est la Loi et que la Bible n’est pas sujette à interprétation. Min Kwon, 16 ans, rétorque que Dieu aime tout le monde et pardonne facilement. La classe se termine sur la récitation d’un psaume. Dehors, devant un barbecue coréen, Park Hyunjun me précise les objectifs du cursus : « J’aimerais faire de nos élèves des hommes de Dieu capables de charité comme le peuple juif. » Avant que je ne reparte, il se saisit d’une caisse contenant les manuels de Talmud en coréen utilisés dans l’école. Certains comptent une quarantaine de pages, et davantage de dessins que de textes ; d’autres en font 250, avec le plan des leçons et des questions récapitulatives. Il admet n’être pas certain que ces livres présentent « la même version du Talmud » que celle des juifs. « Notre Talmud, dit-il, raconte une sorte d’histoire sur notre vie. »   L’ambassadeur de Corée du Sud à Tel-Aviv, Young-sam Ma, avait stupéfié tout le monde lors d’une émission diffusée par la télévision publique israélienne, en 2011. S’écartant brièvement du sujet du jour – un film coréen alors en salles –, il avait déclaré : « Je voudrais vous montrer ceci. » Et de présenter un livre broché blanc, portant sur la couverture le titre « Talmud », écrit en coréen et en anglais, et le dessin d’un personnage biblique en tunique, avec un bâton. « Chaque famille coréenne possède au moins un exemplaire du Talmud, a-t-il expliqué. Les mères veulent savoir comment tant de juifs sont devenus des génies. » Levant les yeux vers l’animateur interloqué, il ajouta : « 23 % des Prix Nobel sont juifs. Les femmes coréennes veulent connaître le secret. Et elles l’ont trouvé dans ce livre. » Ces propos furent massivement relayés sur Internet. « Des informations circulent depuis plusieurs années sur le caractère incontournable du Talmud en Corée du Sud, proclama le journal en ligne Arutz Sheva. C’est maintenant officiel. » Ynet, l’un des sites d’information les plus populaires d’Israël, rapporta les propos de l’ambassadeur dans un article selon lequel il se trouve en Corée du Sud « davantage de gens qui lisent le Talmud, ou du moins en ont un exemplaire chez eux, qu’il n’y en a en Israël ». D’autres médias, à l’audience plus faible, exprimèrent leur scepticisme. Le site Jewish Magazine jugeait « exagérément gonflée l’histoire des Coréens étudiant le Talmud ». Et Mostly Kosher, le blog d’un avocat israélien, se demanda si le Talmud en coréen était bien le même que le livre juif, cette compilation touffue de lois orales, assorties de commentaires rabbiniques, qui comporte environ 2,5 millions de mots. Selon la tradition, Dieu a récité le Talmud (la loi orale) à Moïse sur le mont Sinaï, tout en lui donnant la Torah (la loi écrite). De nombreux juifs considèrent que l’on ne peut pas étudier le Talmud sans posséder un solide bagage sur la Torah. Même pour les bons connaisseurs de la loi écrite, le Talmud est d’une lecture difficile. Un étudiant rabbinique m’a ainsi expliqué que des parties significatives du livre devaient être comprises de façon allégorique et non littérale ; et que des sections entières décrivaient en détail des pratiques « révolues » telles que les sacrifices, la « magie noire », les « conseils sexuels » ou l’« interprétation des rêves ». J’ai moi-même étudié le Talmud en cinquième dans une école juive d’Atlanta. En un semestre, ma classe n’avait couvert que deux chapitres représentant moins de 0,25 % du livre. L’un d’eux traitait des objets perdus, et j’avais été frappé par la précision des situations envisagées. A-t-on le droit de garder un gâteau trouvé avec un éclat de poterie à l’intérieur ? Faut-il signaler la découverte d’un tas de fruits ? Que faire si l’on découvre un objet caché dans le mur de sa propre maison ? Difficile d’imaginer comment, à l’autre bout du monde, des Sud-Coréens peuvent tirer le moindre profit d’un texte comme celui-là sans l’aide d’un guide tel que le rabbin de mon école juive. Mais il se trouve qu’ils ont bel et bien un guide, en la personne de Marvin Tokayer, un rabbin de 78 ans qui vit sur Long Island. J’ai découvert son nom dans une librairie du quartier coréen de Manhattan. Parmi les quelque 5 000 volumes du magasin figuraient huit livres différents intitulés « Talmud », dont plusieurs avaient précisément pour auteur ce rabbin, avec sa photo à l’intérieur. L’une des versions était précédée d’un « message personnel » en anglais, dans lequel Tokayer exprimait cette conviction : « Le peuple coréen et le peuple juif ont énormément en commun et partagent bon nombre de valeurs. » La lettre portait la signature du rabbin et son adresse. Je suis allé voir le rabbin Tokayer un peu plus tard chez lui, dans une rue tranquille d’un quartier juif de Long Island, où les mezouzas s’alignent à perte de vue (1). Le rabbin portait une chemise à col ouvert avec un chandail noir au-dessus d’un pantalon de costume noir également, et une kippa surmontait son épaisse chevelure blanche. Le salon était décoré d’art asiatique : le tapis venait de Chine, les vases et les gravures sur bois du Japon, le coffre à riz de Corée. Tokayer m’a raconté qu’il ne s’imaginait pas, de prime abord, devenir rabbin. Lui voulait être comédien, et il avait même donné dans sa jeunesse quelques spectacles en humoriste amateur.   Sa première visite en Corée du Sud et au Japon remontait à 1962, comme aumônier de l’US Air Force. À cette époque, l’Asie « c’était la Lune », confia-t-il. Il avait évité le service militaire et suivait une voie détournée pour devenir médecin : université, école rabbinique et enfin école de médecine : « Je ne voulais pas devenir un expert des 400 muscles de la mâchoire sans envisager la personne dans son ensemble. » Mais, après avoir obtenu son diplôme de rabbin, il intégra l’aviation, où il eut le choix entre devenir deuxième classe et être aumônier. Après son service militaire, Tokayer s’installa comme rabbin dans le Queens et se fiança. Sur l’insistance d’un ami, il invita à son mariage le célèbre rebbe Menachem Schneerson, le leader du mouvement ultraorthodoxe Loubavitch. Tokayer n’était pas loubavitch, mais il avait rencontré le rebbe et l’admirait. Schneerson déclina l’invitation mais pria les jeunes époux de venir le voir pour une bénédiction. C’est pendant cette visite que le rebbe mit Tokayer « au pied du mur », comme il le dit, avec cette injonction : « Tu pars au Japon. » « J’ai répondu : “Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis simplement venu vous saluer.” » Mais le rebbe avait détecté chez ce rabbin rompu aux usages du monde et sorti de l’université l’homme idoine pour s’occuper de la petite communauté en plein essor de cadres supérieurs juifs américains partis s’installer à Tokyo à la faveur du boom économique. En 1968, Tokayer et son épouse s’envolèrent pour l’archipel. L’idée d’écrire un livre sur le Talmud à l’intention des Japonais ne fut pas davantage la sienne. Le rabbin en attribue le mérite à Hideaki Kase, un auteur rencontré à Tokyo. Un jour qu’ils discutaient dans le bureau de Tokayer, ils furent sans cesse interrompus par le téléphone : tel couple juif avait besoin d’un conseil conjugal, deux hommes d’affaires juifs voulaient régler un litige, un universitaire en Chine s’interrogeait sur l’antisémitisme… Interloqué, Kase demanda au jeune rabbin comment il avait appris à traiter de sujets aussi complexes. Réponse : « En étudiant le Talmud. » Curieux d’en savoir plus sur ce livre et persuadé que d’autres Japonais le seraient aussi,…
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Commentaire

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  1. claudine rudolph dit :

    je suis abonnée à BOOKS (0000139036) depuis le premier no et comment faire pour imprimer un article, je n’arrive pas à obtenir l’article sur le Talmud en entier? Merci de me répondre.