Haro sur les enseignants
par Charles Fourmaux

Haro sur les enseignants

Des deux côtés de l’Atlantique, l’école est jugée inefficace. Mais, alors qu’en France l’attention des gouvernements successifs se concentre sur les filières et les programmes, aux États-Unis ce sont les enseignants que prennent pour cible les réformateurs. Et cela depuis deux siècles… L’administration Obama ne fait pas exception.

Publié dans le magazine Books, octobre 2015. Par Charles Fourmaux

© Nicole Bengiveno/The New York Times/Rea

La Success Academy, une charter school de Harlem. Ces établissements recevant des fonds publics et privés sont libres de définir les programmes et le calendrier scolaire. Gratuits, ils séduisent les familles modestes déçues par le système public.

Anthony, Bianca et Francisco sont des enfants comme les autres, à ceci près qu’ils vivent du mauvais côté de l’avenue. Issus des quartiers pauvres de New York ou de Los Angeles, ils végètent dans l’école publique du coin. Leurs parents n’ont pas fait d’études, mais continuent d’espérer qu’une bonne instruction permettra à leurs rejetons de mener une existence moins cahoteuse que la leur. Ils avisent alors une autre école, à quelques blocs de là. Les enseignants y semblent accessibles et pédagogues, de nombreux élèves rejoignent ensuite les bancs de l’université, et l’inscription est gratuite. Mais la loi impose d’attribuer les places sur un mode aléatoire. Ici, une main pioche des noms dans un grand chapeau ; là, un ordinateur procède au tri ; ailleurs, des boules de loto dansent dans une cage en fer. Et pour un enfant qui voit son numéro sortir, des dizaines d’autres sont promis à un avenir précaire. Chaque année, les familles du quartier rassemblent donc leur progéniture et leurs espoirs pour participer à la grande loterie scolaire. Le hasard au secours d’un système en déroute ? C’est la thèse mise en avant par le réalisateur américain Davis Guggenheim dans son documentaire Waiting for “Superman”. Comment en est-on arrivé là ? La journaliste Dana Goldstein tente de répondre à cette question dans un livre intitulé « La guerre des profs ». Elle soutient que toutes les réflexions accumulées aux États-Unis depuis plus de deux siècles sur les questions d’éducation peuvent se réduire au problème suivant : s’assurer que les enseignants soient les meilleurs possible. Elle rejette le constat désabusé de Davis Guggenheim – selon elle, le système est loin d’être en ruine. Mais elle soutient que les réformateurs des dernières décennies ont mené une « guerre contre les profs » au lieu de chercher à les rendre meilleurs, et se sont trompés de cible. Bien des membres de la profession l’ont quittée, tandis que de jeunes esprits en formation préféraient se tourner vers des carrières plus respectées. Elle cite une institutrice du Colorado, dont elle juge le témoignage représentatif : « J’ai choisi un métier qui, dans l’esprit des gens, est pire que la prostitution. » Dana Goldstein explore l’histoire de cette désaffection en proposant une succession de réponses à la question fondamentale de la pensée éducative américaine : « Qui est le mieux à même d’enseigner ? » Les femmes ou les hommes ? Les jeunes Blancs des universités prestigieuses ou les Noirs des quartiers défavorisés ? Au début du XIXe siècle, à une époque où l’instruction publique en était encore à ses balbutiements, les maîtres étaient souvent traités d’ivrognes et accusés de violences. Saisissant l’occasion d’investir un domaine qui ne leur était pas formellement interdit, les femmes ont alors peu à peu incarné un nouveau modèle, qui mettait en avant les valeurs maternelles de protection et de tempérance que leur prêtait la société de l’époque. Elles ont ainsi animé dans une large mesure les salles de classe des toutes nouvelles écoles publiques du pays, au point que, en 1850, environ 9 000 des 11 000 enseignants de l’État de New York étaient des enseignantes. Le retour de manivelle n’a pas tardé. Pour de nombreux hommes, le fait que la profession soit laissée aux mains des femmes prouvait qu’elle exigeait de faibles capacités intellectuelles. L’enseignante féministe Susan Anthony s’en indigne en 1853 à New York, devant une assemblée masculine : « Ne voyez-vous pas, messieurs, la cause du mépris dont vous vous plaignez ? Ne voyez-vous pas que, tant que la société dit qu’une femme n’a pas les compétences pour être avocate, pasteur ou médecin mais qu’elle peut devenir enseignante, tous ceux d’entre vous qui choisiront cette profession reconnaîtront tacitement qu’ils n’ont “pas plus de cervelle qu’une femme” ? » Disqualifiées, les enseignantes ont été bientôt remplacées par des hommes, jugés plus fiables et plus à même de faire régner l’ordre dans des classes dont l’effectif et la diversité explosait. Des décennies plus tard, c’était au tour de la question raciale d’agiter le monde éducatif. Depuis la guerre de Sécession et la création des premières écoles noires dans le Sud, l’idée d’une ségrégation scolaire pour les élèves comme pour les enseignants avait triomphé. Au départ imposée par l’élite blanche, elle fut récupérée près d’un siècle plus tard par les familles afro- et latino-américaines, au point d’engendrer des conflits violents lors des politiques de déségrégation scolaire mises en place après l’arrêt de la Cour suprême Brown v. Board of Education of Topeka en 1954. Cette décision déclarait inconstitutionnelles les lois des États fédérés établissant des écoles publiques séparées pour les Noirs et les Blancs. Mais la communauté afro-américaine s’est très vite inquiétée en s’apercevant que le regroupement des écoles noires et des écoles blanches se faisait fréquemment au détriment des enseignants noirs, qui voyaient leurs postes supprimés. L’élite blanche soutenait que les professeurs issus des minorités étaient moins bien formés et moins compétents que leurs collègues blancs, auxquels étaient majoritairement attribuées ces nouvelles classes mixtes. De fait, les États avaient privilégié le financement des écoles blanches, et les établissements noirs fournissaient le plus souvent un enseignement au rabais. Dans les nouvelles classes mixtes, les enfants noirs étaient généralement en retard et faisaient figure de poids morts. Une nouvelle forme de discrimination s’instaurait. La communauté afro-américaine tenta donc de reprendre le contrôle des écoles de ses quartiers, en choisissant les professeurs et en orientant les programmes, inaugurant ainsi un mouvement de privatisation du système scolaire (community control). Ce mouvement suscita l’opposition des syndicats d’enseignants, qui défendaient à la fois leurs intérêts et l’idéal d’intégration raciale. Le conflit culmina en 1968 quand les habitants d’un quartier noir de New York renvoyèrent tous les enseignants blancs pour les remplacer par des membres de leur communauté. Les syndicats déclenchèrent une grève, suivie par 60 000 de leurs membres, et remportèrent la partie.   Un système globalement déficient Le problème des inégalités ethniques à l’école n’était pas résolu pour autant. S’y ajoute, depuis la fin des années 1970, le sentiment que le système scolaire américain est globalement déficient. Une série de réformes ont été mises en œuvre, avec pour objectif affiché de modifier la condition des enseignants. Sous l’administration Reagan, le rapport A Nation at Risk insiste ainsi sur la nécessité de lier la rémunération aux performances et de faciliter le licenciement des professeurs. En 2001, la réforme « No Child Left Behind » de George W. Bush soumet tous les élèves à des tests d’évaluation dont l’organisation est confiée aux États. Ces tests sont présentés comme un moyen de connaître les forces et les faiblesses des enfants. Mais Dana Goldstein explique qu’ils visent moins à évaluer les élèves que leurs maîtres, pour mieux repérer les mauvais éléments et les renvoyer. En 2009, la réforme Obama, baptisée « Race to the Top », s’inscrit dans la même logique. Les États se voient accorder des subventions supplémentaires s’ils démontrent leur capacité à évaluer les enseignants. Obsédés par l’idée que les élèves atteignent un niveau médiocre du fait de l’incompétence de leurs instructeurs, les réformateurs américains ont progressivement mis en place une énorme machine à tests. Les résultats de ces examens alimentent de gigantesques bases de données épluchées par des économistes et des inspecteurs recherchant à la loupe les mauvaises écoles, les mauvais élèves…
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