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Francis Kerline : « Cette traduction de David Foster Wallace m’a presque rendu fou »

Deux ans et demi de travail, des pièges à chaque mot, une syntaxe volontairement bancale, des phrases parfois longues d’une page et demi, des digressions à n’en plus finir sur le tennis… Traduire Infinite Jest, le roman culte de David Foster Wallace, fut pour Francis Kerline une aventure proche du cauchemar. S’il avait l’occasion de rencontrer l’auteur, il l’avoue, le premier mot qu’il lui dirait serait : « Enfoiré. »


©Suzy Allman /The New York Times/Rea

« Je pense que David Foster Wallace a écrit le livre qu’il voulait, avec beaucoup de sincérité, explique Francis Kerline. Si l’on peut considérer que l’ouvrage est mal écrit, parce que la syntaxe est perturbée, il faut se dire qu’il l’a envisagé ainsi. Il a fallu que je travaille pour qu’il y ait ce flou, ce côté brouillon qui en fait un roman culte. »

  Francis Kerline est un traducteur français très reconnu, qui a notamment traduit Will Self, Jonathan Lethem et Hubert Selby Jr. pour les Editions de l’Olivier.   Infinite Jest ou L’Infinie Comédie, c’est un roman qui a une longue réputation derrière lui. Comment le décririez-vous ? C’est un roman mythique et un très gros travail. Infinite Jest, c’est une expression issue de la fameuse scène de l’acte V d’Hamlet où le héros brandit le crâne du bouffon Yorick. Personnellement, je penchais pour la traduire par Infinie Facétie, mais Émilie Lassus et Olivier Cohen, des Éditions de l’Olivier, ont tranché en faveur de L’Infinie Comédie, un clin d’œil à Dante. Il est très difficile de décrire cet objet en quelques mots, car c’est un roman morcelé, tout en digressions. En résumé, ce sont les tribulations de plusieurs personnages autour d’une vidéo redoutable, baptisée Infinite Jest, tout cela dans un futur proche où le Canada, le Mexique et les États-Unis forment une seule nation. Je pense que David Foster Wallace a écrit le livre qu’il voulait, avec beaucoup de sincérité. Si l’on peut considérer que l’ouvrage est mal écrit, parce que la syntaxe est perturbée ou que certaines phrases font jusqu’à une page et demi, il faut se dire qu’il l’a envisagé ainsi. Même si ma première prérogative était de rendre un texte abordable, il a fallu que je le retravaille pour qu’il y ait ce flou, ce côté brouillon qui en fait un roman culte. C’était un exercice très particulier.   Comment avez-vous abordé ce travail par rapport à vos précédentes traductions ? Quand les Éditions de l’Olivier m’ont proposé ce livre, j’ai un peu reculé devant la tâche. Infinite Jest, je ne l’avais jamais ouvert et je savais que mes amis anglophones n’avaient pas réussi à en venir à bout, tant il est difficile d’en faire une lecture cursive. Mais la traduction est mon gagne-pain et je n’aurais jamais refusé un travail comme celui-là. Je n’aurais jamais non plus imaginé combien c’est long, deux ans et demi passés sur un texte. Cela m’a presque rendu fou. Entrer dans une traduction, c’est toujours difficile. Quel que soit l’écrivain, on patauge un peu. Mais après quarante-cinq pages, ça commence à rouler : on s’approprie le style de l’auteur et tout se met en place. Avec Foster Wallace, ce moment n’est jamais arrivé. Ce fut en permanence le même effort recommencé. La dernière fois que je m’étais à ce point arraché les cheveux, c’était pour Le Saule, d’Hubert Selby Jr. (paru aux Éditions de l’Olivier en 1999). J’avais séché pendant un mois, je ne savais pas du tout comment faire. Et puis, d’un seul coup, je suis entré dans le texte, dans la graphie, tout est devenu clair. Ce qui avait été particulièrement gratifiant à l’époque, c’est que j’avais eu la chance de rencontrer Selby et que nous avons échangé au sujet de ma traduction. Nous avons passé une heure à nous promener dans Paris, nous parlions et je le soutenais. Il ne lui restait plus qu’un poumon ; il était non seulement vieux mais complètement cassé.   Le fait que David Foster Wallace soit décédé a-t-il changé votre façon de travailler ? Bien sûr. C’était un boulot monstre également pour cette raison. Je n’étais pas libre, parce qu’il s’agit d’un livre culte et que son auteur est mort. Je ne pouvais donc pas prendre la moindre licence, alors même que la particularité de ce roman est le caractère flou des repères : la syntaxe est bancale, l’ironie pointe là où on ne l’attend pas, et l’on flotte sans cesse entre réalité sèche et fiction complète. Pourtant, j’ai l’habitude des textes biza
rres : j’ai traduit plusieurs ouvrages de Will Self, qui peut être extrêmement tordu. Mais, avec lui, on s’entend. Dans Ainsi vivent les morts (paru aux Éditions de l’Olivier en 2001), par exemple, il y a un passage où une vieille dame se promène dans une pinède, pressentant qu’elle va mourir. Avec l’accord de Will Self, je me suis permis d’écrire « Ça sent le sapin », en utilisant l’expression française, au lieu de « Tu vas crever, ma vieille ». J’ai vécu pendant deux ans en compagnie de David Foster Wallace, sans jamais lui parler. S’il avait été vivant, il ne se serait pas écoulé un seul jour sans que nous échangions des e-mails, j’en suis convaincu. Chaque mot a été une lutte. Par exemple, dans le monde futur de L’Infinie Comédie, les années sont sponsorisées par des marques : il y a l’année du Whooper, l’année du Glad (une marque de sac-poubelle)… Pour l’année de la « trial-side Dove Bar », j’ai eu un gros doute : parlait-il du savon ou de la barre chocolatée glacée du même nom ? Le dialogue que j’aurais pu avoir avec Wallace sur cette hésitation, je l’ai eu sur Internet avec la formidable communauté de passionnés qui s’est formée autours du livre. (1) Le travail que font ces aficionados de Wallace est incroyable, leurs recherches m’ont beaucoup aidé et ce, tout au long de ma mission. Et j’ai vu que cette histoire de savonnette (parce qu’au final j’ai choisi de traduire par « l’année de la mini-savonnette Dove ») était une grosse affaire sur le Web : les amateurs s’écharpaient sur la question. À défaut d’ajouter une note longue comme le bras pour expliquer mon choix, je me suis donc rangé à l’avis du plus grand nombre.   Pour un livre comme celui-ci, qui alterne l’ultraréalisme et la science-fiction, quelle est la frontière entre traduction et interprétation ? C’est très subtil. Car il faut rester extrêmement fidèle sans oublier pour autant que la traduction est un travail d’acteur. Il faut constamment faire semblant et penser à demeurer invisible derrière la langue de l’auteur. Plusieurs pièges d’interprétation méritaient ici deux fois plus d’attention : par exemple les scènes dans le monde de la drogue, écrites en argot de rue. Le danger était de transposer avec du français type banlieue, par facilité, mais ce n’est pas la bonne référence. J’ai donc bricolé un argot passe-partout. Mais c’est la science-fiction qui a été pour moi le plus gros défi. Il faut savoir que le livre a été écrit dans les années 1990 et prétend décrire un monde futur – le nôtre en fait. Quand Wallace utilise « cartridge » pour désigner un support filmique, il ne faut pas opter pour « DVD », même si ce n’est pas l’envie qui manque. J’ai choisi de traduire littéralement par « cartouche », tout comme j’ai préféré « visionneuse » à « écran plat ». Il ne faut jamais tomber dans le piège de l’anticipation, jamais simplifier avec les mots d’aujourd’hui, juste utiliser le mot qui donne cette touche désuète. Sinon, c’est un peu comme si on faisait l’erreur de traduire les appareils de Jules Verne, pleins d’engrenages et de manivelles, par « PC ».   Deux ans et demi consacré à cette traduction... Comment avez-vous réussi à tenir la distance ? Le record, c’est la traduction allemande, qui a pris six ans, ce qui ne m’étonne pas. Pour ma part, j’ai rendu le texte en plusieurs morceaux mais, au quotidien, je venais le matin, je travaillais, et à la fin de la journée je constatais ce que j’avais fait. Parfois j’étais furax : il m’est arrivé de peiner à finir deux pages dans la journée. Dans ces cas-là, le découragement vous guette, car ce n’est pas comme cela qu’on gagne sa vie. Mais je continuais, parce que j’avais accepté le deal. Puisque je m’étais embarqué pour un long marathon, il ne fallait pas lâcher. Le plus emmerdant, c’était les passages sur le tennis, à mourir d’ennui. Foster Wallace a une façon tout à lui de décrire la gestuelle, les déplacements ; c’est extrêmement bizarre et on s’endort sur la copie. Idem quand il décrit le fonctionnement d’un jeu de son invention, l’« eschaton ». Bien conscient que le lecteur va sauter ces pages de description pure, je les ai quand même traduites au mot près, le mieux possible, parce que c’était le contrat. Et puis, dans les derniers mois, j’ai conclu sur ce que j’appellerais un très long pensum. Je me disais tous les jours : « Ça se termine, ça se termine », mais le livre finit sur le délire d’un personnage, Gately. C’est extrêmement répétitif, il dit toujours la même chose de façon différente. Là, honnêtement, je devenais un peu fou. Je n’en pouvais plus. Gérer ma mémoire aussi a été très intense, car c’est un roman éclaté. Or, quand on en est à la page 650 et qu’on retrouve un personnage de la page 200, on replonge dans une traduction vieille d’un an et demi. Il me fallait revenir sur mon travail alors même qu’il était difficile d’en avoir une vision globale. Là encore, les sites m’ont été très utiles : ils me donnaient des repères, des indices sur les lieux, les organismes, les noms de marque, et pouvaient m’éviter de gros contresens. Parfois, je n’ai trouvé la traduction de certains mots récurrents qu’après deux ans et demi. Par exemple, le surnom du père du héros, c’est Himself. Je m’étais provisoirement arrêté à une traduction littérale, « Lui-même », mais j’ai finalement trouvé que « Soi-même » induisait un peu de l’ironie dont Wallace est friand. Il m’est arrivé la même chose pour shed, que j’ai traduit par « cabanon » en toute fin de parcours. J’avais d’abord pensé à « appentis », puis j’ai eu des remords. Heureusement que je ne travaille plus à la machine à écrire, comme à mes débuts ! Avec l’ordinateur c’est plus simple, je corrigeais et envoyais un mail à la pointilleuse relectrice de l’Olivier, Cyrielle Ayastatsikas, pour discuter de mon choix. Contrairement à des relecteurs qui ne se penchent que sur le texte en français, elle reprenait également le mot-à-mot en anglais. Au stylo, manuellement (car il y avait des décalages de pagination entre ma version et la sienne), et parfois sans qu’il y ait un seul alinéa sur dix pages pour accrocher le regard. Grâce à son travail sur le texte, je suis certain que, techniquement, la fidélité à l’original est totale.   À l’heure où ce livre mythique entre en librairie, que ressentez-vous ? Peut-être que Wallace a mis ses lecteurs au défi de le suivre, mais je n’en suis pas sûr. C’est son livre. C’est un fait que L’Infinie Comédie est presque impossible à lire. Moi-même, je n’aurais jamais pu le bouquiner dans un jardin public. Cette lecture cursive, qui demande un gros travail de recherche et de débroussaillage, je l’ai faite parce que c’est mon métier et j’espère que j’aurai rendu Infinite Jest lisible. Et surtout son essaim de références : c’est d’ailleurs le premier conseil qu’on donne au lecteur de Wallace, lire les notes. Ça me fait plaisir que les lecteurs français aient accès à ce roman, pour la première fois.   Que diriez-vous à Wallace si vous l’aviez devant vous ? D’abord je lui dirais : « Enfoiré. » Passé cela, on se mettrait sans doute à parler tennis.   Propos recueillis par Anne-Laure Pineau. ⇒ Lire en complément : « La traduction de L'Infinie Comédie comme si vous y étiez »  
LE LIVRE
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L’Infinie Comédie de David Foster Wallace, Éditions de l’Olivier, 2015

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