Francis Kerline : « Cette traduction de David Foster Wallace m’a presque rendu fou »

Francis Kerline : « Cette traduction de David Foster Wallace m’a presque rendu fou »

Deux ans et demi de travail, des pièges à chaque mot, une syntaxe volontairement bancale, des phrases parfois longues d’une page et demi, des digressions à n’en plus finir sur le tennis… Traduire Infinite Jest, le roman culte de David Foster Wallace, fut pour Francis Kerline une aventure proche du cauchemar. S’il avait l’occasion de rencontrer l’auteur, il l’avoue, le premier mot qu’il lui dirait serait : « Enfoiré. »

Publié dans le magazine Books, octobre 2015.

©Suzy Allman /The New York Times/Rea

« Je pense que David Foster Wallace a écrit le livre qu’il voulait, avec beaucoup de sincérité, explique Francis Kerline. Si l’on peut considérer que l’ouvrage est mal écrit, parce que la syntaxe est perturbée, il faut se dire qu’il l’a envisagé ainsi. Il a fallu que je travaille pour qu’il y ait ce flou, ce côté brouillon qui en fait un roman culte. »

  Francis Kerline est un traducteur français très reconnu, qui a notamment traduit Will Self, Jonathan Lethem et Hubert Selby Jr. pour les Editions de l’Olivier.   Infinite Jest ou L’Infinie Comédie, c’est un roman qui a une longue réputation derrière lui. Comment le décririez-vous ? C’est un roman mythique et un très gros travail. Infinite Jest, c’est une expression issue de la fameuse scène de l’acte V d’Hamlet où le héros brandit le crâne du bouffon Yorick. Personnellement, je penchais pour la traduire par Infinie Facétie, mais Émilie Lassus et Olivier Cohen, des Éditions de l’Olivier, ont tranché en faveur de L’Infinie Comédie, un clin d’œil à Dante. Il est très difficile de décrire cet objet en quelques mots, car c’est un roman morcelé, tout en digressions. En résumé, ce sont les tribulations de plusieurs personnages autour d’une vidéo redoutable, baptisée Infinite Jest, tout cela dans un futur proche où le Canada, le Mexique et les États-Unis forment une seule nation. Je pense que David Foster Wallace a écrit le livre qu’il voulait, avec beaucoup de sincérité. Si l’on peut considérer que l’ouvrage est mal écrit, parce que la syntaxe est perturbée ou que certaines phrases font jusqu’à une page et demi, il faut se dire qu’il l’a envisagé ainsi. Même si ma première prérogative était de rendre un texte abordable, il a fallu que je le retravaille pour qu’il y ait ce flou, ce côté brouillon qui en fait un roman culte. C’était un exercice très particulier.   Comment avez-vous abordé ce travail par rapport à vos précédentes traductions ? Quand les Éditions de l’Olivier m’ont proposé ce livre, j’ai un peu reculé devant la tâche. Infinite Jest, je ne l’avais jamais ouvert et je savais que mes amis anglophones n’avaient pas réussi à en venir à bout, tant il est difficile d’en faire une lecture cursive. Mais la traduction est mon gagne-pain et je n’aurais jamais refusé un travail comme celui-là. Je n’aurais jamais non plus imaginé combien c’est long, deux ans et demi passés sur un texte. Cela m’a presque rendu fou. Entrer dans une traduction, c’est toujours difficile. Quel que soit l’écrivain, on patauge un peu. Mais après quarante-cinq pages, ça commence à rouler : on s’approprie le style de l’auteur et tout se met en place. Avec Foster Wallace, ce moment n’est jamais arrivé. Ce fut en permanence le même effort recommencé. La dernière fois que je m’étais à ce point arraché les cheveux, c’était pour Le Saule, d’Hubert Selby Jr. (paru aux Éditions de l’Olivier en 1999). J’avais séché pendant un mois, je ne savais pas du tout comment faire. Et puis, d’un seul coup, je suis entré dans le texte, dans la graphie, tout est devenu clair. Ce qui avait été particulièrement gratifiant à l’époque, c’est que j’avais eu la chance de rencontrer Selby et que nous avons échangé au sujet de ma traduction. Nous avons passé une heure à nous promener dans Paris, nous parlions et je le soutenais. Il ne lui restait plus qu’un poumon ; il était non seulement vieux mais complètement cassé.   Le fait que David Foster Wallace soit décédé a-t-il changé votre façon de travailler ? Bien sûr. C’était un boulot monstre également pour cette raison. Je n’étais pas libre, parce qu’il s’agit d’un livre culte et que son auteur est mort. Je ne pouvais donc pas prendre la moindre licence, alors même que la particularité de ce roman est le caractère flou des repères : la syntaxe est bancale, l’ironie pointe là où on ne l’attend pas, et l’on flotte sans cesse entre réalité sèche et fiction complète. Pourtant, j’ai l’habitude des textes bizarres : j’ai traduit plusieurs ouvrages de Will Self, qui peut être extrêmement tordu. Mais, avec lui, on s’entend. Dans Ainsi vivent les morts (paru aux Éditions de l’Olivier en 2001), par exemple, il y a un passage où une vieille dame se promène dans une pinède, pressentant qu’elle va mourir. Avec l’accord de Will Self, je me suis permis d’écrire « Ça sent le sapin », en utilisant l’expression française, au lieu de « Tu vas crever, ma vieille ». J’ai vécu pendant deux ans en compagnie de David Foster Wallace, sans jamais lui parler. S’il avait été vivant, il ne se serait pas écoulé un seul jour sans que nous échangions…
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