L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

L’Espagne pleure ses enfants volés

Sauvegarder cet article

Entre 1939 et le début des années 1990, des milliers de bébés, que l’on prétendait morts, ont été soustraits à leur mère dans les maternités espagnoles. Apparue sous Franco pour priver de descendance les familles « rouges », la pratique a duré un demi-siècle, en raison de la demande croissante de couples désireux d’adopter. Au cœur de ce trafic, l’Église catholique. Aujourd’hui, réseaux sociaux, associations et empreintes ADN permettent à certains parents de retrouver enfin leur enfant.


© JUANJO MARTIN/EPA/ Corbis

Sœur María lors de sa première comparution, le 12 avril 2012. Aujourd’hui décédée, la religieuse fut en charge des adoptions à la maternité Santa Cristina de Madrid entre 1970 et 1980. Elle est l’une des rares personnes à avoir été citées à comparaître dans une affaire de bébés volés.

L’après-midi du vendredi 17 mai 2013, un coup de téléphone allait changer à jamais la vie d’Alfonsa Reinoso. Elle s’apprêtait à aller chercher ses enfants au collège. « Ici les services sociaux, vous êtes seule ? – Oui, que se passe-t-il ? – Je préférerais vous parler quand vous serez entourée. – Qu’est-ce qu’il y a, il est arrivé quelque chose aux enfants ? – Non, non, rassurez-vous. – Dites-moi ce qui se passe, s’il vous plaît ! – Vous avez accouché d’une fille le 18 juin 1987, à la clinique Dexeus de Barcelone ? – Je crois que vous faites erreur. J’ai eu un garçon, mais il est mort à la naissance. – C’est pour cela que je vous appelle : votre bébé n’est pas mort. C’est une fille et il y a deux ans qu’elle vous cherche. Et elle vous a enfin trouvée. » Alfonsa s’évanouit. À l’âge de 14 ans, Alfonsa avait abandonné le foyer précaire où elle vivait avec neuf frères, de pères différents, et une mère presque toujours absente, où elle passait d’interminables nuits sous son lit dans la crainte de recevoir une raclée de l’homme alcoolique qui leur avait donné son nom. Elle était enceinte de quatre mois et nourrissait l’illusion d’une nouvelle vie avec un bébé qu’elle voulait aimer comme elle ne l’avait pas été. C’était en 1987, l’Espagne était démocratique depuis un peu plus de dix ans et, lorsque l’adolescente fut mise sous tutelle par le tribunal des mineurs, les responsables des services sociaux lui demandèrent si elle voulait garder le bébé. Elle répondit que oui, et fut admise au centre pour mères célibataires Santa Eulalia de Barcelone. « Jusque-là, j’avais eu une vie difficile, où je devais laver le sol dans un restaurant en échange d’un poulet pour nourrir mes frères », raconte-t-elle vingt-sept ans plus tard, assise à une terrasse de la Puerta del Sol, à Madrid. « C’était nouveau d’avoir ma propre chambre, des repas assurés et qu’on me demande comment je me sentais ». Au bout de trois mois, elle fut transférée dans une institution de l’Associació Católica Internacional de Serveis à la Joventut Feminina (« L’Association catholique internationale d’aide à la jeunesse féminine »), et suivie médicalement à la clinique Dexeus, un établissement privé pour les plus fortunés. « Ils m’ont dit que l’enfant se présentait mal et que cette institution était la plus proche de l’hôpital, au cas où il y aurait des problèmes. » Une cohorte d’assistantes sociales s’occupaient d’elle, lui offraient des vêtements pour l’enfant. Elle crut que la roue avait enfin tourné. L’accouchement fut programmé et le 18 juin, elle monta dans un taxi avec une assistante sociale qui lui fit prendre des comprimés « pour les nerfs ». Quand elle se réveilla, seule, dans une chambre de la clinique Dexeus, la gynécologue Victoria López Rodó – sœur du ministre franquiste Laureano López Rodó – lui expliqua que l’enfant n’avait pas survécu. « Il se présentait mal, mais ne t’inquiète pas, tu es très jeune, tu en auras d’autres. » On ne lui montra pas le corps et elle ne demanda pas à le voir. Elle passa deux jours à pleurer seule dans cette chambre luxueuse. Les nonnes, les assistantes sociales et les attentions s’étaient évanouies. Elle sortit et, une semaine plus tard, on lui annonça qu’elle devait quitter l’institution catholique où elle se trouvait car elle n’était plus enceinte et n’avait pas d’enfant à sa charge. Elle devait repartir de zéro sans savoir comment. Ce même 18 juin, quelques heures après le prétendu décès du bébé, un couple sortait par la porte de derrière de la clinique avec un nourrisson dans les bras, né depuis moins de 24 heures et pesant 2,1 kilos. Quelques jours plus tard, la femme, professeure d’université, déclara l’enfant à l’état civil sous le prénom de Marina, le patronyme de son mari et le sien, comme si c’était leur fille. Elle avait payé pour cela 2,5 millions de pesetas (15 000 euros) au titre des frais hospitaliers. Elle savait que la mère était mineure et pensait qu’avec eux, une grande famille de la haute bourgeoisie catalane, le bébé ne manquerait jamais de rien. Ils firent les démarches nécessaires pour légaliser l’adoption quand la fillette eut 2 ans. Bien qu’en Espagne il ne soit pas possible d’adopter légalement un enfant sous tutelle du tribunal des mineurs, personne ne s’y opposa. Personne n’avait prévu que Marina, en grandissant, voudrait connaître sa mère biologique. Elle la retrouva avec l’aide de son père adoptif. « Je ne pourrai plus jamais vivre en paix en sachant que, lorsque ma fille n’est pas avec moi, elle embrasse la femme qui l’a achetée et me l’a volée. Découvrir cette trahison a brisé ma vie pour toujours », confie Alfonsa. L’histoire d’Alfonsa s’est répétée pendant près d’un demi-siècle en Espagne. Les protagonistes, les hôpitaux (publics et privés), les dates, les villes changent, mais les éléments sont toujours les mêmes : la mère accouchait, puis apprenait que son enfant était mort, sans que jamais on lui montre le corps. Souvent, le bébé était remis ou vendu à une autre famille qui le déclarait comme sien, et, dans la plupart des cas, il n’apprenait jamais ses origines.   1| Une purge idéologique au service d’un nouvel ordre social Cette pratique avait commencé en 1939, au début du régime franquiste : les républicaines rouges emprisonnées – les femmes du camp des vaincus – se voyaient arracher leurs enfants pour exterminer ce que le psychiatre espagnol Vallejo Nájera appelait le « gène rouge ». Il le décrivait ainsi dans son essai « Psychisme du fanatisme marxiste », publié dans la revue de médecine Semana médica española en 1939 : « Les personnes qui se réclament du marxisme, de l’anarchisme, de l’égalité ou de la liberté souffrent d’une pathologie qui les pousse à défendre de tels idéaux. » Il se servit de sa formation allemande pour faire des expériences sur un groupe de prisonnières des brigades internationales de Málaga et affirma que ce gène « pourrait être guéri si l’on séparait les enfants de leurs géniteurs, incapables d’élever sainement leur descendance ». Conformément à ces postulats, le décret ministériel du 4 décembre 1941 permit de détruire les actes du registre civil des naissances et de leur substituer de nouvelles filiations. Entre 1939 et 1943, 12 000 enfants de prisonnières républicaines furent ainsi arrachés à leur mère pour être remis à des familles « bien », selon les recherches de Ricard Vinyes, historien spécialiste des disparitions d’enfants sous le franquisme, dans Irredentas (« Non libérées », Editorial Temas de Hoy, 2002). Pendant la dictature de Franco, entre 1939 et 1975, ce qui avait commencé dans les prisons comme une purge idéologique au service d’un nouvel ordre social, s’amplifia. L’aide sociale, les maternités, la tutelle des mineurs et les adoptions étaient alors entre les mains des ordres religieux. Sous couvert de charité, les bonnes sœurs donnaient les enfants dont elles avaient la charge à des familles proches du régime, parfois sans le consentement des mères biologiques qui se résignaient à laisser leurs enfants dans ces établissements en attendant d’avoir les moyens de les élever. Il arrivait aussi qu’on leur mente en prétendant tout simplement que le petit était mort. Le sociologue Francisco González de Tena, auteur de « On se charge de tout », a expliqué, dans un rapport remis en 2013 à une délégation du groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires (1), comment cela s’était mis en place. « Tout un contexte social rendait ces pratiques possibles, à la faveur de l’autoritarisme et de l’impunité dont jouissaient les classes dominantes (bourgeoisie, propriétaires terriens, Église, armée), alors que les classes dominées vivaient dans la peur et la vulnérabilité. » Ces circonstances favorisèrent la constitution d’un réseau, informel mais efficace, au sein duquel les religieuses servaient de lien avec les victimes, contactaient les adoptants (toujours des familles riches) et géraient des appartements et des pensions où elles cachaient les mères enceintes ayant rompu avec leur famille. Ensuite, les bébés étaient transférés au gré de l’offre et de la demande. González de Tena décrit comment les vols d’enfants étaient maquillés dans les cliniques et les maternités dans les années 1950 : « Contrairement aux accouchements à domicile, elles disposaient de moyens techniques sophistiqués. Pourtant, le taux de mortalité restait très élevé. Une analyse des données révèle des causes de décès insolites. À la maternité O’Donnell de Madrid, par exemple, en une seule journée de 1951, sept nourrissons sont décédés d’une “otite”, pathologie très étrange chez les nouveau-nés, et cela alors qu’aucune épidémie n’était alors signalée par l’OMS. En fait, nombreux sont ceux qui ne mouraient pas mais étaient dérobés et déclarés décédés. » Les victimes les plus fréquentes étaient des femmes que les religieuses jugeaient incapables d’être mères : mineures, célibataires, analphabètes, jeunes filles effrayées qui fuyaient la honte. Il y avait aussi beaucoup de domestiques engrossées par des pères de famille, ces derniers comptant sur les nonnes pour effacer les traces de leurs incartades. Avec l’argument charitable qu’une « vie meilleure » pouvait leur être offerte, des milliers d’enfants espagnols connurent un destin différent de celui qu’ils auraient dû avoir.   2| On fait appel aux religieuses pour adopter un enfant L’avocat Guillermo Peña défend depuis cinq ans des victimes de vols de bébés au sein de l’association madrilène SOS Bébés volés. Pour lui aussi, les faits s’expliquent par le contexte social de l’époque. « Dans une société privée de moyens de contraception, où l’avortement était interdit et où le divorce n’existait pas, combien pouvait-il y avoir d’infidélités et de grossesses non désirées ? Si une femme tombait enceinte hors mariage, le responsable disparaissait. Elle cherchait alors de l’aide dans le seul réseau d’assistance sociale existant à ce moment-là : l’Église. » L’ordre des Filles de la Charité, chargé de l’aide sociale dans les maternités, s’occupait alors de centaines de femmes désespérées, auxquelles elles offraient un logement provisoire à l’insu de leur famille. « Les nonnes, explique Peña, devaient trouver une solution pour l’enfant, car les mères n’avaient ni argent ni domicile, de sorte qu’elles recouraient à l’Hospice des enfants trouvés – l’orphelinat de l’époque – ou leur cherchaient des parents de substitution. C’est ainsi que cela a commencé, jusqu’à ce qu’on en arrive aux abus, car les gens faisaient de plus en plus appel aux religieuses pour avoir un enfant. » Ce système se perpétua au-delà de 1975, après la mort de Franco et l’adoption de la Constitution démocratique en 1978. Les religieuses proposaient une solution pour adopter rapidement des enfants, au moment où l’offre diminuait en raison des débuts de l’éducation sexuelle, de la contraception et d’une dépénalisation relative de l’avortement. Et cela s’est poursuivi ainsi durant de longues années, au point que certaines plaintes concernent des vols commis en 1992. Les puissants réseaux formés pendant le franquisme et impliquant des familles proches du régime – dont les patronymes reviennent souvent dans les plaintes –, des médecins, des sages-femmes, des religieuses et des fonctionnaires continuèrent de fonctionner avec l’apparente connivence des administrations. À cette époque, les victimes n’étaient plus des mères célibataires, des analphabètes ou des domestiques ; cela pouvait être n’importe qui. C’était parfois une simple question de malchance. Eusebio Caballero n’a pas oublié la conversation qu’il eut avec une nonne, en attendant la naissance de son fils en 1981 : « Elle m’a demandé comment nous allions nous occuper de l’enfant alors que nous étions si jeunes, et je lui ai dit, très confiant : “Mais c’est le deuxième, nous savons comment faire” ! », explique-t-il lors d’une manifestation à Madrid. Sa femme avait accouché à la clinique La Milagrosa. Elle y était entrée depuis plusieurs jours et Eusebio avait pu voir son bébé et même le tenir dans ses bras. « Le troisième jour, on m’a dit qu’il était mort parce qu’il avait souffert pendant l’accouchement, puis qu’il avait le crâne écrasé. J’ai dit que je voulais le voir, mais le bébé qu’on m’a présenté n’était pas mon enfant. Le mien était blond, pâle et tout petit, et ce bébé enveloppé dans des langes était très brun et beaucoup plus grand. Je ne sais même pas si c’était un garçon ou une fille. Je l’ai touché, il était glacé. » Le magazine Interviú publia en 1981 un long reportage révélant la manière dont la clinique San Ramón, par exemple, où l’on a découvert de nombreux cas de vols de bébés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, conservait un bébé mort dans le congélateur. L’article affirmait qu’on le présentait aux parents trop insistants. Mais des chercheurs expliquent qu’on n’enterrait pas alors les bébés tous les jours et que le congélateur a peut-être renfermé plusieurs nouveau-nés, dans l’attente d’être inhumés. À la suite de ce scandale, la clinique fut fermée au début des années 1980 et sept personnes furent arrêtées, mais aucune ne fut jugée. On ne laissa pas Eusebio enterrer son bébé. Les employ
s de l’hôpital lui dirent qu’ils s’occuperaient de tout. Mais lorsqu’en 2010 il entendit parler des bébés volés dans les médias, Eusebio se souvint de cette nonne et commença à chercher la trace de son enfant. Sans succès. Bien qu’il n’ait trouvé aucune information à l’hôpital ou au cimetière, il reste persuadé qu’on le lui a pris. Il est impossible de connaître le nombre des victimes. Quand le juge Baltasar Garzón siégeait à l’Audience nationale, la plus haute juridiction espagnole, il dénonça l’enlèvement de près de 30 000 enfants sous le régime franquiste entre 1944 et 1954. Et ces vols se poursuivirent encore pendant plusieurs décennies. Le Tribunal supérieur de justice de Madrid, auprès duquel sont déposées les plaintes pour vol d’enfant, estime à 1 500 le nombre de disparitions entre 1960 et 1992. En fait, les victimes pourraient se compter par dizaines de milliers. Aujourd’hui, des familles essaient de retrouver leurs bébés disparus en ayant recours à l’ADN : les trois principaux laboratoires espagnols disposent au total de 3 600 empreintes génétiques de personnes qui cherchent leur enfant, étant entendu que certaines peuvent figurer en double. Seuls quatorze ont été retrouvés. Des années durant, les tribunaux ont enregistré des plaintes pour vol de bébé et les dossiers avaient beau mettre en évidence des falsifications et des irrégularités, ils furent classés sans suite pour « manque de preuves » ou pour prescription (les affaires de faux et d’adoptions irrégulières sont prescrites au bout de cinq ans en droit espagnol). « De nombreux parents qui croyaient leur enfant mort à l’hôpital ne trouvent pas le certificat de décès, ou relèvent des contradictions dans le registre d’état civil, les archives de l’hôpital, de l’église ou du cimetière. Certains avis de décès sont datés d’avant la naissance, il y a des enterrements sans baptême, des enfants décédés sans certificat de décès, qui ne sont pas inhumés, mais dont les cas ont été classés sans suite », explique l’avocat de SOS Bébés volés. Seules quelques affaires arrivent donc devant les tribunaux, d’autant que la plupart des victimes ne savent même pas qu’elles le sont. Les vols perpétrés sous le franquisme n’ont pas été jugés en raison de la loi d’amnistie de 1977, promulguée dans le but de faire sortir de prison les prisonniers politiques, mais qui a fini par protéger les membres du régime. La chercheuse Soledad Luque, de l’association « Tous les enfants volés sont aussi mes enfants », est amère : « En Espagne, nous n’avons pas vécu de “transition” démocratique mais une “transmission” d’habitudes et de personnes aux mêmes postes et organismes dirigeants. Les élites qui exerçaient le pouvoir sous le franquisme ont continué de l’exercer sous la démocratie, et c’est seulement maintenant que l’on commence à se poser des questions sur cette prétendue transition. »   3| Les victimes s’organisent Mais après un demi-siècle d’ostracisme judiciaire, quelque chose changea à partir de 2010. Avec la possibilité des tests ADN, les soupçons pouvaient céder la place aux preuves et, grâce aux réseaux sociaux, les victimes dispersées dans toute l’Espagne trouvèrent le moyen de s’organiser. Antonio Barroso, de Saragosse, a ainsi découvert que son meilleur ami et lui n’étaient pas les enfants de leurs parents et que tous deux avaient été achetés à crédit. Ils décidèrent de porter plainte conjointement et retrouvèrent la religieuse qui les avait vendus. En quelques mois, Barroso parvint à réunir plus de 300 personnes pour déposer une plainte commune, avec lesquelles il créa l’association Anadir. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, elle compte plus de 2 300 membres. Auparavant, les disparitions avaient surtout été dénoncées par les mères ; désormais, c’étaient les enfants qui recherchaient leurs origines. Les médias s’emparèrent du sujet et l’affaire fit boule de neige. Les réseaux sociaux offraient aux plaignants ce que les administrations leur refusaient depuis des années : la possibilité d’entrer en relation avec d’autres victimes et de comparer les profils ADN. En quelques années, 28  associations furent créées dans toute l’Espagne. Les familles réussirent à rencontrer Cándido Conde-Pumpido, procureur général de l’État, le plus haut responsable du ministère public du royaume. Celui-ci fit un pas considérable en 2011 en ordonnant aux procureurs d’ouvrir des enquêtes sur tous les cas d’enfants volés. C’est ainsi que 3 000 plaintes aboutirent au parquet général ; mais seules quelques dizaines eurent une suite. Dans le principal tribunal de Madrid, on compte à peine 20 affaires en cours, et moins d’une centaine dans toute l’Espagne. À ce jour, aucun procès n’a eu lieu. « Sans preuves, le parquet ne peut pas agir, et les affaires sont classées car le juge ne peut pas instruire », explique un porte-parole du Tribunal supérieur de justice de Madrid. Eduardo Esteban, âgé de 56 ans, était en 2011 le procureur général de Madrid. Plus de 300 dossiers atterrirent alors dans son bureau du riche quartier de Salamanca, et il désigna neuf procureurs pour examiner les plaintes. Aujourd’hui, il qualifie toute la procédure d’un seul mot : frustrante. « Personnellement, je crois qu’il y a eu des vols de bébés. Je crois aussi qu’il y en a beaucoup moins que les plaintes déposées, mais, après deux ans d’enquête, nous n’avons pas pu le prouver. » 90 % des dossiers reçus provenaient de mères qui avaient accouché trente ou quarante ans plus tôt, auxquelles on avait dit que leur bébé était mort. En entendant parler de l’Anadir, elles s’étaient mises à chercher la trace de leur enfant. « Nous enquêtions sur chaque affaire jusqu’à ce que nous nous heurtions au mur du temps. Pour qu’un procès soit possible, il faut qu’au moins une mère et un enfant se soient retrouvés, ou qu’on ait exhumé des restes ne correspondant pas à l’enfant recherché. Sinon, nous ne pourrons jamais savoir ce qui s’est passé. C’était toujours la même chose : nous arrivions à un point où l’on ne pouvait plus avancer. On demandait les documents à l’hôpital, au registre civil, aux cimetières. Dans presque chaque cas, on découvrait qu’un enfant était né, et un certificat de décès nous disait qu’il était mort. Après quoi on recevait un certificat du cimetière attestant que le corps du bébé, dix ans après sa mort, avait été transféré dans une fosse commune, où les dépouilles étaient incinérées après quelques années. Et cela mettait un point final à l’enquête. » Le procureur général de l’État qui succéda à Conde-Pumpido, Eduardo Torres Dulce, a ordonné en 2012 de traiter le vol de bébés comme un enlèvement – détention illégale à caractère permanent : tant que l’enfant n’était pas retrouvé, l’affaire ne pouvait être classée. Au nom des victimes, Soledad Luque regrette que cette décision ne soit pas appliquée et que le parquet général de l’État « ne fasse rien pour qu’elle le soit ». Antonio Barroso, président d’ANADIR, est lui aussi indigné par le classement sans suite des affaires. « Pour tromper une mère qui va accoucher, la loger dans une pension, donner son bébé à une autre femme, falsifier les documents de l’hôpital et du registre civil, et fabriquer un certificat d’inhumation, il faut tout un réseau, une personne seule ne peut le faire, accuse-t-il. Des milliers de gens travaillent dans les hôpitaux. Pourquoi ne les interrogent-ils pas ? Et les médecins ? Et les fonctionnaires qui ont falsifié les documents ? Il y a là une volonté évidente d’étouffer les affaires. » Le procureur Eduardo Esteban assure qu’il a la conscience tranquille. « Nous enquêtons autant que nous le pouvons. Mais, sans preuves d’un délit, on ne peut rien faire. Les associations nous demandaient parfois d’avoir recours aux tests ADN, ou d’interroger des femmes qui avaient accouché dans la clinique en même temps que les plaignantes, mais sans preuve de vol, dans un État de droit, ce n’est pas possible. Les gens ont droit à l’intimité. » Le sociologue González de Tena n’est pas d’accord : « Les enquêtes ont été très partielles. On continue à détruire des documents essentiels. Le 30 mai 2014, un incendie volontaire à la Maison de l’enfant de Las Palmas (le troisième en un an) a détruit toutes les archives. À l’hôpital La Paz, des inondations ont produit le même résultat : les registres des accouchements sont arrivés amputés aux archives régionales. Toutes ces archives renfermaient des cas présumés de vols de bébés. » Une partie du collectif de victimes (10 associations sur les 28 existantes) s’est jointe à la Querella Argentina (la « plainte argentine »), déposée par des citoyens argentins descendants de victimes du franquisme pour juger les méfaits du régime, et dénonce l’affaire des bébés volés comme un crime supplémentaire de la dictature. L’avocat Carlos Slepoy, qui travaille sur ce dossier, estime qu’il existe un lien direct et démontrable entre les réseaux d’enlèvement créés dans les entrailles du régime et ceux qui ont opéré jusque récemment. « Je suis étonné par l’obscurantisme et le silence de la société alors qu’il y a des dizaines de milliers de cas. En Argentine, par exemple, tout un travail de prise de conscience et d’éducation a été réalisé. Ce n’est pas le cas en Espagne, où l’on continue même de nier ces vols d’enfants. » Sous l’effet de la pression sociale et médiatique, le ministère de la Justice a créé en 2013 une agence pour répondre aux victimes et les aider dans leurs recherches. Sa directrice, Carmen de Troya, insiste sur le fait qu’ils ne sont pas là pour « chercher des responsables mais pour aider les gens qui veulent en savoir plus sur leurs origines ». Cet organisme, qui emploie quatre personnes, a été créé pour se charger des démarches administratives et éviter aux gens des pérégrinations interminables dans les registres d’état civil, les mairies, les hôpitaux, les cimetières. Carmen de Troya explique que de nombreuses archives d’hôpitaux privés ont été égarées et que les cimetières ont eux aussi perdu la trace de la plupart des cas. Elle doute que cette affaire ait l’ampleur que lui ont donnée les médias. « J’ai même lu une fois qu’il y avait 300 000 disparus. Si c’était vrai, il y aurait la queue ici. Beaucoup des personnes qui se présentent pensent que leur histoire ressemble à ce qu’elles ont vu à la télé. Mais il se peut que le bébé n’ait pas été volé et qu’il n’y ait pas eu d’irrégularités. Les enfants préfèrent penser qu’ils ont été kidnappés plutôt qu’abandonnés. Sans oublier ceux qui étaient malheureux dans leur famille adoptive… » Elle invite les victimes à communiquer leur profil ADN. Pour cela, ils doivent réaliser le test dans un laboratoire privé (il coûte entre 120 et 180 euros) et apporter le résultat à la banque publique de données. Mais, en une année, la structure n’a reçu que 200 profils. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? « Ça, demandez-le aux victimes. Nous, ici, nous les attendons. » Soledad Luque, de l’association « Tous les enfants volés sont aussi mes enfants », pense que les victimes n’ont pas confiance en l’agence : « La première chose qu’on vous demande, c’est pour quelle raison vous réclamez ces informations administratives. Ça change quoi ? Leur obligation est de faciliter nos recherches. On n’a pas confiance parce qu’ils ne nous croient pas. Comment vont-ils nous aider et nous défendre s’ils continuent de nous prendre pour des fous ? »   4| L’épais carnet d’adresses de sœur María Le procureur Eduardo Esteban ne croit pas à l’existence d’un réseau organisé et préfère rappeler qu’il n’existait pas de gestion publique des adoptions jusque dans les années 1990, ce qui a entraîné des abus. Il souligne aussi le rôle paternaliste que jouait l’Église catholique dans la société. « L’institution s’était habituée pendant plus de cinquante ans à dire aux Espagnols ce qu’ils devaient faire et comment, et une charité très mal comprise consistait à décider pour les autres. Les religieuses avaient dans leurs mains une question importante et elles en ont abusé. Peut-être sans but lucratif, car dans la plupart des cas, les sommes payées servaient en effet à couvrir les frais médicaux. Mais cela leur permettait aussi d’obtenir des faveurs auprès de gens influents qui leur étaient redevables. Très souvent, elles tentaient de convaincre les mères et elles ont sûrement commis un délit en les trompant, en leur faisant croire que leur enfant était mort. Mais tout cela, nous n’avons pas pu le prouver. » « Je viens m’accuser d’avoir acheté mon fils. » Le père de Carlos, déjà âgé, se présenta ainsi dans un commissariat de Tolède. Son fils, on le lui avait livré en 1986, sur la Plaza Mayor de Tolède, moyennant 150 000 pesetas (presque 1 000 euros), comme une voiture d’occasion. « La nonne qu’ils avaient contactée par le biais du curé de la paroisse est arrivée dans une Citröen. Elle leur a remis l’enfant, ils lui ont donné une enveloppe avec l’argent et ils ont immortalisé l’instant avec un Polaroid que Carlos a conservé. On y voit la religieuse, enveloppe à la main, avec la famille et la voiture », raconte Me Guillermo Peña, de SOS Bébés volés. En 2012, quand on commença à voir à la télévision des témoignages d’enfants enlevés à leur mère, Carlos, bourrelé de remords, s’engagea à aider son fils à chercher ses parents biologiques. Mais l’affaire fut classée. On ne trouva aucune trace de la religieuse, ni du curé. Il n’y avait que cette photo. L’Agence espagnole pour la protection de l’adoption, une association privée fondée en 1969 par le procureur du Tribunal suprême Gregorio Guijarro, apparaît dans une multitude de récits de ravisseurs [médecins, infirmières, assistantes sociales…], dans lesquels ces derniers racontent qu’ils livraient les enfants aux religieuses. Dans les années 1980, le quotidien El País et le magazine Interviú publièrent plusieurs enquêtes sur les réseaux de placement des bébés. Et au début de cette même décennie, on démantela un réseau dans lequel étaient impliqués la clinique San Ramón et son directeur, le docteur Vela, qui vendait des enfants de prostituées à des familles aisées. Les médias révélèrent alors que la moitié des adoptions en Espagne étaient illégales. Sans conséquence. Plus de 20 000 personnes figuraient sur la liste d’attente officielle pour une adoption et certains avaient cherché un chemin plus court. Gregorio Guijarro, lui-même père adoptif de jumelles, en parlait ouvertement dans une interview publiée en 1980 dans El País : « Le moyen le plus rapide pour adopter un enfant est de gagner la sympathie des personnes liées directement à l’adoption : assistantes sociales, religieuses… L’épais carnet d’adresses de la sœur María Gómez Valbuena en est la parfaite illustration. » Le matin du 12 avril 2012, des centaines de personnes se pressaient à la porte du tribunal de la Plaza de Castilla, à Madrid. Lorsque la porte s’ouvrit, deux policiers et un avocat escortaient María Gómez Valbuena, sœur de la Charité. La religieuse venait de comparaître pour la première fois devant Adolfo Carretero, le juge titulaire du tribunal d’instance n° 47. Elle était accusée de détention illégale de mineurs et de falsification de documents officiels. « Sœur María, agissiez-vous seule ou faisiez-vous partie d’un réseau ? » Les journalistes la harcelaient de questions auxquelles elle ne répondit pas. Elle garda aussi le silence devant le juge. « Pourquoi la protégez-vous ? Où était la police quand elle a volé nos enfants ? Il n’y a pas de justice ! » s’écria l’une des victimes, tandis que la nonne disparaissait dans une imposante Mercedes noire. La religieuse de 87 ans publia un communiqué quelques heures plus tard : « Les faits qui me sont reprochés sont faux. Ils me répugnent au plus profond de mon être, je les considère inadmissibles et injustifiables quelles que soient les circonstances, et je n’ai jamais eu connaissance de la séparation d’un nouveau-né de sa mère biologique sous la menace et la coercition. J’ai consacré ma longue vie à aider les plus démunis de manière désintéressée, pour faire de mes profondes convictions religieuses une réalité. » Le nom de sœur María est l’un de ceux qui reviennent le plus souvent dans cette sombre histoire, et son affaire est l’une des rares que le procureur Eduardo Esteban ait pu instruire jusqu’au bout. Elle était assistante sociale et chargée des adoptions à la maternité Santa Cristina, à Madrid, de 1970 à 1980, et l’assistante du docteur Vela à San Ramón. Le carnet d’adresses dont parlait Guijarro dans El País était un cahier à couverture bleue, dans lequel figuraient des informations sur des familles. Selon une infirmière qui avait travaillé avec sœur María, il avait contenu jusqu’à 500 noms. Le lendemain de la comparution silencieuse de sœur María, Alejandro Alcalde expliqua, devant le même juge, qu’en 1982 il avait payé près de 80 000 pesetas (500 euros) pour couvrir les frais de naissance de celle qui allait être sa fille, le premier cas pour lequel sœur María affrontait la justice. « Il s’agissait du coût de l’hospitalisation, du séjour en couveuse, de l’anesthésie de la mère… » D’après Alejandro Alcalde, sœur María leur avait raconté que la maman avait donné sa fille à adopter « parce qu’elle était très jeune et n’avait pas de ressources financières ». Quand leur fille eut 15 ans, les Alcalde commencèrent à chercher sa véritable mère. Ils la retrouvèrent grâce à une émission d’appel à témoins à la télévision. Elle s’appelait María Torres et était en quête de sa fille depuis des années. Elle expliqua au juge que sœur María lui avait forcé la main et lui avait retiré le bébé en mars 1982. « Si tu ne me donnes pas celle-là, je te prends l’autre pour adultère », l’avait-elle menacée. Effrayée, María Torres, alors serveuse, séparée de son conjoint et mère d’une autre fillette de 2 ans, quitta Santa Cristina les bras vides. Sœur María fut citée à comparaître une deuxième fois, mais son avocat présenta un certificat justifiant l’absence de sa cliente pour raisons de santé. Le lendemain, la religieuse mourut d’une insuffisance respiratoire dans son couvent. Toutes les affaires dans lesquelles elle était impliquée furent classées. Paloma Ramírez pense que les papillons portent chance. C’est pourquoi elle a troqué son agenda noir pour un carnet décoré de papillons sur la couverture. Elle y note toutes les données utiles pour reconstruire son histoire. Téléphones, noms, dates, et même une page entière consacrée à l’article 39-2 de la Constitution espagnole : « Les pouvoirs publics garantissent la protection intégrale des enfants, tous égaux devant la loi, indépendamment de leur filiation, et de leur mère, quel que soit leur état civil. La loi rendra possible la recherche de la paternité. » Paloma raconte que sa mère ne l’a jamais aimée. « Jamais un baiser ni un câlin », dit-elle, entourée de photos de famille et de souvenirs, dans le salon de sa maison d’Alcortón, une ville de la banlieue de Madrid. Elle porte des espadrilles à talon, un tee-shirt rose et une médaille de la Vierge autour du cou. Elle retrace ses dix années de recherches en brassant un flot de documents : arrêts judiciaires, analyses d’ADN, actes d’état civil. Tout a commencé le 11 février 2004. « Je n’oublierai jamais cette maudite date, le jour où j’ai demandé à ma mère de me dire la vérité. » Paloma est femme au foyer depuis son retour d’Allemagne, pays où elle avait émigré avec ses « faux parents », comme elle les appelle. Maman de deux filles, blonde, les cheveux courts, elle allait avoir 47 ans lorsque, au cours d’une dispute, sa mère lui a dit d’une voix chargée de colère : « Tu n’es même pas de ma famille. » La phrase s’est gravée dans son esprit, l’incitant à entamer des recherches. Jusqu’au jour où le registre d’état civil lui a ouvert une piste. « Ma mère m’avait toujours dit que j’étais née à la maternité O’Donnell, mais, dans le registre, il était écrit que j’étais née à la maison. » Elle a alors interpellé sa mère : « Maman, où est-ce que je suis née ? – Euh, attends que je réfléchisse. Où tu es née… ? – J’ai du mal à croire que tu aies perdu sept enfants à la naissance et que tu ne te rappelles pas où est née la seule qui ait survécu. Il y a là quelque chose qui n’est vraiment pas très net et je vais vérifier. » Alors, sa mère lui a dit : « Inutile de chercher. Je ne suis pas ta mère. » La femme qui avait élevé Paloma, dont les initiales sont P. B., avait 27 ans en 1957 quand elle tenta pour la septième fois d’être mère. Et, pour la septième fois, son bébé mourut. Alors qu’elle sombrait dans le désespoir, une religieuse de la maternité O’Donnell vint la voir avec une fillette dans les bras. « Arrête de risquer ta vie, lui dit-elle. Si tu veux cette enfant, elle est à toi, sa mère ne la veut pas. Mais prends un taxi pour qu’on ne te voie pas. Dans quelques jours, tu la déclareras sous ton nom et tu diras que tu as accouché à la maison. » P. B. sortit de la maternité avec l’enfant, monta dans un taxi, dont elle put à peine payer la course, et se fit déposer dans un quartier misérable de Batán, au sud de Madrid. Voilà ce que P. B. révéla à Paloma le jour de leur dispute. Celle-ci rassembla suffisamment d’éléments au gré de ses recherches pour conduire devant le juge la femme qui l’avait élevée. Les documents officiels attestaient que sa mère adoptive avait donné le jour à deux filles en à peine quinze jours. Ces « faux parents » avaient payé 500 pesetas (3 euros), une somme considérable à une époque où ils gagnaient à peine 80 pesetas par mois, elle comme femme de ménage et lui comme égoutier. Paloma tomba par hasard sur une autre information : elle n’était pas la première fille que sa mère avait achetée. Il y en avait eu une auparavant, Concepción, un autre bébé volé, cette fois à la clinique de la Concepción, et qui avait succombé au bout de trois mois à une broncho-pneumonie. Ils avaient également payé pour elle 500 pesetas en 1956. Quand Paloma découvrit tout cela, elle cessa de parler à P. B. « On m’a menti pendant quarante-sept ans. Ils ont changé ma vie. Je n’ai jamais manqué de rien, mais j’ai vécu une enfance qui n’était pas la mienne, dans un quartier pauvre, dans un logement sans eau ni toilettes, dans une seule pièce où nous mangions et dormions tous ensemble. Tous les quatre matins je devais sortir pour appeler à l’aide parce que papa frappait ma mère quand il avait bu. Je ne sais pas comment aurait été ma vie avec ma vraie mère, mais au moins j’aurais su ce qu’est une mère aimante. » Quand elle chercha à savoir qui était sa mère biologique, P. B. ne voulut rien entendre : « Ça, je ne te le dirai pas. Dénonce-moi si tu veux, la prison, on en sort, mais pas du cimetière. » Il est inutile de lui demander sa version de l’histoire. La femme de 84 ans se montre inflexible avant de raccrocher le téléphone : « Non, les médias ne m’intéressent pas. »   5| « J’ai besoin d’aide pour retrouver mon frère » Il est onze heures du matin, ce 14 juin 2014. Devant le siège madrilène du Parti populaire, le parti au pouvoir, un millier de personnes sont rassemblées avec pancartes et rubans jaunes. Les cris fusent au milieu des drapeaux galiciens, basques, andalous, catalans, canariens : « Nous sommes les familles de bébés volés », « Adoptés, faites un test ADN ». Sur leurs pancartes et leurs tee-shirts, certains déjà décolorés, les mêmes mots reviennent : « Cherche frère. Hôpital de La Paz. 5/4/1975. » « Je cherche mes frères nés en 1962. Clinique Fuensanta. Murcia. » Avec parfois une photo ancienne de la mère ou du bébé. Aujourd’hui, les victimes de vols de bébés, convoquées par les 28 associations qui les regroupent, manifestèrent une fois de plus dans la rue pour réclamer justice, exiger que l’État respecte son obligation de rechercher les disparus au motif de violation des droits de l’homme. Teodoro Pimienta, 58 ans, s’approche, essoufflé : « S’il vous plaît, racontez mon histoire, j’ai besoin d’aide pour retrouver mon frère. » Il porte une casquette et plusieurs pancartes. Depuis qu’il a pris sa retraite en 2011, il est à la recherche de son frère. « Ma mère était analphabète. Elle avait quitté son village pour venir à Barcelone. Mon frère est né le 29 mai 1960. Ma mère, Dolores, l’a tenu dans ses bras. Il était en parfaite santé et le lendemain on lui a annoncé qu’il était mort. Elle ne l’a pas cru, mais elle ne savait pas se défendre. Toute sa vie, elle nous a demandé de le chercher », explique-t-il en sortant ses papiers d’un sac en plastique, qu’il a toujours avec lui « au cas où ». « J’ai demandé à consulter les registres à l’hôpital Clinic de Barcelone, mais il ne figurait pas comme décédé, ni comme inhumé au cimetière, et il n’y avait pas de dossier d’avortement. En revanche, j’ai trouvé sa courbe de poids et de taille, et un bulletin de sortie du bébé. » Quand Teodoro a présenté son cas devant la justice, l’affaire a été aussitôt classée. Mais il ne se résigne pas et répète la seule chose que sa mère disait de l’enfant : « Il était roux, comme mon père. » Pendant ce temps, derrière lui, des slogans s’élèvent de la manifestation : « S’ils ne sont pas enterrés, à qui les a-t-on donnés ? ». Alfonsa est venue elle aussi à Madrid ce matin pour se joindre à la manifestation. Elle est arrivée avec sa fille Marina, qui fêtera son vingt-septième anniversaire dans quatre jours, mais celle-ci a préféré rester à l’hôtel. Assise à une terrasse de la Puerta del Sol, Alfonsa se rappelle les retrouvailles. Elle a fait la connaissance de sa fille une semaine après l’appel lui annonçant qu’elle avait été retrouvée. Elles se sont rencontrées toutes les deux en présence d’un psychologue. « Larmes, rires, embrassades… on ne savait pas quoi faire », dit Alfonsa. Marina lui avait préparé un album de photos de son enfance. En l’ouvrant, Alfonsa a tressailli. « Qui est cette femme, Marina ? – C’est ma mère adoptive. – Eh bien, c’est la soi-disant assistante sociale qui m’accompagnait aux rendez-vous chez le gynécologue… » Alfonsa, mère de trois autres enfants, croit que sa rage ne s’éteindra qu’à la mort des coupables. Qu’ils soient jugés ne lui suffit pas. « Cette blessure terrible ne se refermera jamais. Même si nous nous sommes retrouvées, il n’est pas possible de revenir en arrière. J’aimerais que Marina partage ce combat avec moi. Mais elle ne vient jamais aux manifestations. En fin de compte, ce sont eux qui l’ont élevée. Ça me fait mal, mais ma fille sera toujours un peu la leur. »   Cet article est paru dans Gatopardo en novembre 2014. Il a été traduit par François Gaudry.
LE LIVRE
LE LIVRE

On s’occupe de tout. Vol et trafic d’enfants en Espagne de Francisco González de Tena, Ediciones Clave Intelectual, 2014

SUR LE MÊME THÈME

Société « Où est le tigre, où est le tigre ? »
Société Massacre à la tronçonneuse en Suède
Société Sur la ligne de front au Cachemire

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.