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Le roman-vérité du Sentier lumineux

Dans les années 1980, le Pérou a connu l’une des guerres civiles les plus sanglantes de l’histoire d’Amérique latine : au total, les combats entre les maoïstes du Sentier lumineux et l’armée ont fait 69?000 morts. Le jeune écrivain Santiago Roncagliolo a voulu raconter au plus grand nombre cette tragédie oubliée. Il a rencontré les militants incarcérés et mis la littérature au service du récit historique. Son « roman non fictionnel » sur Abimael Guzmán, le leader de la guérilla, est aujourd’hui un bestseller. Mais cette manière de personnaliser l’histoire, d’utiliser des références pop pour décrire l’horreur, fait débat : beaucoup lui reprochent ses erreurs et une légèreté de ton qui banalise le drame. L’historien José Luis Rénique, lui, salue une démarche qui permet aux nouvelles générations de renouer avec leur propre histoire.

Les deux derniers livres de Santiago Roncagliolo, Avril rouge et La cuarta espada (« La quatrième épée »), portent sur la guérilla du Sentier lumineux, ce parti maoïste péruvien qui fut à l’origine d’« une des guerres civiles les plus sanglantes de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine », selon les mots du spécialiste britannique Lewis Taylor (1). À la fin des années 1990, son travail dans une organisation de défense des droits de l’homme a mis l’écrivain en contact avec des proches de disparus, des victimes d’actes de torture, et même un sendériste qui « avait assassiné de sang-froid des dizaines de personnes (2) ». Roncagliolo passera plusieurs années à chercher les moyens d’écrire sur l’horreur : un immense défi, dit-il, « précisément parce que l’horreur commence là où s’arrêtent les mots ». La solution viendra du film From Hell, réalisé en 2002 par Albert et Allen Hughes, où l’épopée de Jack l’Éventreur est prétexte à une description de la société anglaise de la fin du XIXe siècle. À la lumière de ce récit, Ayacucho – berceau de l’indépendance du Pérou et de la révolution sendériste, mais aussi un « lieu très religieux, avec une culture ostensible de la mort » –, apparut à Roncagliolo « la scène idéale pour un thriller ». De cette réflexion est né son roman Avril rouge. Qui marque sans doute le tournant d’une carrière jusque-là multiforme – Roncagliolo a été auteur de contes pour enfants et de scénarios pour la télévision espagnole.

Cerner la « vérité » de Guzmán

Ce succès lui fournira l’occasion de transformer en livre un reportage sur Abimael Guzmán écrit pour le quotidien madrilène El País. Il s’agissait de démêler l’« histoire humaine » du leader du Sentier lumineux, pour comprendre « comment quelqu’un peut se radicaliser au point de devenir terroriste ». Pour y parvenir, l’écrivain mêle tous les styles. Le résultat est un texte difficilement classable. La cuarta espada est, aux dires de Roncagliolo lui-même, un « roman non fictionnel », à l’instar du De sang-froid de Truman Capote : « Tout ce que je raconte est réel. Mais si tous les personnages étaient fictifs, l’argument fonctionnerait de la même manière (3). » C’est précisément cette agilité qui a permis à Roncagliolo de transformer une biographie ratée d’Abimael Guzmán en succès de librairie. Faute de pouvoir rencontrer son personnage principal ou même d’accéder à des sources directes, ayant en outre affaire à un homme passé maître dans l’art de se dissoudre dans la dimension quasi millénariste de sa cause révolutionnaire, l’auteur va narrer les aventures d’un jeune écrivain nommé Santiago Roncagliolo, qui se rend au Pérou pour découvrir la « vérité » de Guzmán. Et qui se propose, par ce biais, de « donner la parole aux terroristes » et d’accéder à une version de la violence des années 1980 et 1990 « qu’il nous faut entendre ». Tenace et provocateur, Roncagliolo – le personnage – profite du contexte des attentats du 11 mars 2004 en Espagne pour proposer à El Pais « un nouveau regard sur la terreur, une incarnation du mal ». Un exergue du prix Nobel sud
-africain J. M. Coetzee révèle la thèse qui sous-tend l’enquête de Roncagliolo : le révolutionnaire perçu comme un « homme condamné », sans liens, qui « a rompu les amarres avec l’ordre civil, avec la loi et la moralité », n’attend « aucune miséricorde », ne vit en société que pour la détruire. Fils de Péruviens exilés au Mexique, Santiago Roncagliolo a grandi auprès d’autres « petits exilés », jouant à la « guerre populaire » du Sentier lumineux dans la cour de récréation, écoutant à la maison les conversations « compliquées » des grands sur le soulèvement à venir, avant de rentrer dans un pays où la « révolution en marche » ne ressemblait en rien aux « belles choses qu’on nous en avait dites ». Le journaliste anglais Justin Webster – qui pense que les « traits essentiels de la personnalité » sont constitués dès l’âge de 7 ans – a fait à l’écrivain une suggestion, qu’il suit au pied de la lettre : prêter une attention particulière à l’enfance du personnage. Le premier chapitre – « Le petit communiste » – dit l’orientation du livre. Roncagliolo y montre comment le monde provincial alangui et rigide du Pérou des années 1940 a pu engendrer l’homme qui allait conduire son pays au bord du gouffre. Une succession de blessures émotionnelles – sa condition d’enfant illégitime, le mépris paternel, une déception amoureuse – a produit cette « incarnation du mal à l’état pur » que deviendra Guzmán adulte. Et si la clé des comportements humains est à rechercher dans l’enfance, pense Roncagliolo, le seul point commun entre le timide étudiant en philosophie de l’université d’Arequipa [que fut Guzmán à 20 ans] et le chef du Sentier lumineux est « sa condition de bâtard ». Un enfant, une vraie famille, une vie quotidienne insipide et heureuse auraient peut-être enrayé le processus qui mena le futur « Président Gonzalo » – son nom de guerre – à créer « un groupe humain, un parti, puis un monde qu’il puisse contrôler », pour atténuer les carences de l’enfance. L’idéologie du Sentier lumineux n’intéresse pas Roncagliolo en tant que telle – « les textes, dès lors qu’on parvient à les pénétrer, se révèlent si limpides qu’ils en deviennent monotones » –, mais pour la manière dont elle est vécue : le fait que des individus soient capables de donner une valeur presque mystique à un discours. « J’appartiens à un monde dans lequel ceci n’existe plus », dit le chroniqueur, soulignant la distance générationnelle qui le sépare de cette façon de vivre pour ses idées, qui lui rappelle la foi dans « la Force » du Luke Skywalker de La Guerre des étoiles, métaphore qui a suscité une intense controverse au Pérou.

La part humaine des sendéristes

À ses détracteurs, Roncagliolo répond qu’un livre destiné à être traduit en douze langues ne peut faire l’économie de références didactiques simples et directes, issues de la culture populaire. Il n’est donc pas surprenant que son Guzmán d’avant l’arrestation, en 1992, rappelle le Hitler du film La Chute : un homme aux abois, qui s’invente des armées, présente d’infimes avancées comme de glorieuses renaissances et destitue des généraux qui ne font pas de miracles. Fort de ces procédés – la personnification de l’histoire et le recours à la culture pop –, Roncagliolo fait un récit fluide de la guerre civile, délesté des détails complexes et des débats stériles qui divisaient les gauchistes des années 1970, ceux de la génération de son père. Le roman puise sa force dramatique dans l’exploitation de thèmes marginaux par rapport aux « grands récits » produits par les anthropologues et les historiens : la mort d’Augusta La Torre, par exemple, la première épouse de Guzmán, décédée dans des circonstances troubles. Mais c’est la troisième partie du texte – « La prison » – qui donne son caractère au livre et incarne son acharnement à familiariser le lecteur – par le sentimentalisme – avec les détails d’une histoire d’horreur. Le cynique chroniqueur « mercenaire » des premières pages incline soudain à l’introspection. « J’ai honte d’être ce que je suis », dit-il, un « bourgeois satisfait », atteint d’une « poussée de radicalisation », qui est « comme une maladie ». C’est alors que le succès du dernier roman du jeune personnage-écrivain – Avril rouge – lui ouvre miraculeusement des portes : il est invité à présenter son livre dans les prisons de Lima, et accède enfin à la part humaine des sendéristes. Il apprend ainsi que Maritza Garrido Lecca – la ballerine qui cachait au besoin Abimael Guzmán – voulait changer le monde en dansant ; il découvre l’histoire de Blanca Revoredo, la mère d’Elena Iparraguirre – la seconde compagne du leader et numéro deux du parti –, soutien indéfectible de sa fille en captivité. Il se sent, écrit-il, comme un « touriste en enfer » qui se demande « s’il est possible d’écrire sur tout cela sans prendre position ». Plus de deux décennies de « sendérologie » ont précédé La cuarta espada. Une vaste littérature produite par une pléiade d’auteurs péruviens et étrangers : experts en sciences sociales, journalistes, et, plus récemment, hommes de lettres. Roncagliolo s’appuie sur cette littérature, mais il a pour priorité l’innovation narrative, pas la rigueur de l’enquête. Le débat provoqué par le livre porte en partie sur les erreurs factuelles assez grossières qui l’émaillent. Mais ceux qui reprochent à Roncagliolo son style light ou l’accusent de « banaliser » la tragédie font aussi entendre une plainte récurrente : pourquoi ceux qui « connaissent vraiment la question » n’ont-ils pas écrit une histoire aussi intéressante ? Car l’efficacité de la stratégie narrative de Roncagliolo est là, dans l’écho que trouve cette personnalisation du drame auprès d’une génération dont le souvenir des bombes et des coupures d’électricité ne sont que réminiscences d’une lointaine enfance. Aux yeux de ce nouveau lectorat, il faut saluer dans l’entreprise de Santiago Roncagliolo, comme le dit un blogueur anonyme, l’audace d’avoir transformé « une période tragique de la vie de la société péruvienne en un récit qui figure aujourd’hui en tête des meilleures ventes du pays ».   Ce texte est paru dans Primera Revista Latino-americana de Libros en février 2008. Il a été traduit par Dominique Lepreux.
LE LIVRE
LE LIVRE

La quatrième épée. L’histoire d’Abimael Guzmán et du Sentier lumineux, Editorial Debate

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