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Le sexe explique le monde

L’histoire est influencée par le regard que les sociétés portent sur la sexualité, tour à tour refoulée, détournée ou exaltée.


Photo Leopold Emil Reutlinger, circa 1890

Nous n’avons pas réussi à mettre de la culture dans la libido, soupirait Sigmund Freud dans ses Essais sur la théorie sexuelle (1). Freud était frustré. Parce qu’il ne pouvait se résoudre à considérer l’amour physique simplement comme naturel, parce qu’il trouvait l’acte lui-même fâcheusement repoussant et parce qu’il déplorait l’origine sociale des interdits. Il estimait qu’avec l’amour physique, on en faisait tantôt trop, tantôt pas assez. Et que les conséquences étaient catastrophiques pour l’homme et pour la femme. Un sacré bazar !
Dieu sait que les tentatives n’ont pourtant pas manqué pour hisser l’instinct sexuel jusqu’aux sphères de l’art et de la liberté. Le Kama Sutra, par exemple, souvent méconnu et présenté comme un curieux bric-à-brac de positions amoureuses acrobatiques, est en réalité un guide approfondi pour réussir sa vie (2). Réussite à laquelle participe une sexualité épanouie : l’art d’aimer comme aboutissement de l’art de vivre. Dans ce recueil, le corps et la sexualité ne sont pas vus comme un poids ; ils sont au contraire la clef d’une existence tendue vers les cieux. Au royaume des sens cependant, rien ne s’obtient sans ordre ni astreinte. La discipline amoureuse repose sur un effort à l’égard de soi et des autres – une sorte de spiritualisation dont l’épanouissement physique serait la récompense. Au demeurant, les gens ne s’imaginent-ils pas parfois proches du but ? Avant que la vie collective n’impose d’autres priorités, et à la place du sexe toutes sortes d’ersatz…

Incisions et mutilations

D’autres cherchent le salut dans la direction opposée : pourquoi ne pas d’emblée détourner l’instinct sexuel, sans passer par un art amoureux spiritualisé ? La guerre, la religion, l’art, et plus tard la science se proposèrent comme moyens de sublimation. Ainsi, les philosophes, les acteurs politiques, les théologiens et bien d’autres encore ont-ils systématiquement essayé de récupérer les énergies sexuelles à leurs fins. Plus que toute autre science, la sexologie s’est sentie appelée à délivrer l’Homme de sa libido : qu’il s’épanouisse par le travail ! Dans les années 1900, le sexologue allemand Ivan Bloch prônait la vie asexuelle comme le but à atteindre, le libre-arbitre devant remplacer l’instinct. L’humanité s’épargnerait ainsi bon nombre de problèmes. Dans le cas où la volonté viendrait à flancher, Bloch proposait d’enfermer les parties génitales dans de petites cages et de brûler l’urètre à l’acide. Incisions et mutilations devaient achever ce maudit instinct. On peut aujourd’hui lire les idées d’Ivan Bloch – parmi toutes celles émises depuis 1850 par des chercheurs européens – dans la très complète Histoire de la sexologie que publie Volkmar Sigusch, médecin et sociologue.
Une chose est sûre : Bloch n’était pas un fanatique antisexe aveuglé par la rage ; il aidait à comprendre les perversions, phénomènes selon lui omniprésents et dus non pas tant à l’« appar¬tenance raciale » ou à d’autres facteurs d’ordre génétique comme on le supposait à l’époque, mais à la culture. Le livre de Bloch, La Vie sexuelle de notre époque et ses relations avec la culture moderne, publié en 1907, connut de nombreuses rééditions et fut traduit en plusieurs langues. Mais l’« humanité culturelle » dont il rêvait, libérée de l’instinct, n’est toujours pas en vue. Les théologiens, les moralistes, les médecins, les politiciens, les sexologues, tous durent observer avec embarras que, sur ce plan, les hommes échappent à tout contrôle.
Reste une méthode qui a fait ses preuves pour sublimer le sexe, au moins temporairement : lire des livres où il est question de vie sexuelle. Viennent précisément de paraître, à côté de l’opus magnum de Volkmar Sigusch, deux autres livres, deux essais historiques venant de France, qui sont tout sauf arides (3).

Une machine à vapeur libidineuse et conquérante

Avec L’Orgasme et l’Occident, l’historien de la culture Robert Muchembled annonce la couleur comme on pousse un cri. Ce que ne rend pas le titre de l’édition allemande, plus faible et plus neutre, Die Verwandlung der Lust (« L’Évolution du plaisir »). Mais cette réserve est peut-être sage, car il faut bien patienter cent pages avant qu’il soit question d’orgasme. Ces préliminaires, d’une longueur suspecte, sont compensés par le projet de l’auteur, audacieux et abondamment documenté : Muchembled entend démontrer que le philosophe Michel Foucault s’est trompé dans son Histoire de la sexualité (publiée entre 1976 et 1984). Ce ne serait pas le discours et son pouvoir qui auraient influencé la sexualité et sa perception, mais bien plutôt une sublimation permanente – tantôt stricte, tantôt pas – de l’instinct.
Au lieu de s’y abandonner à cœur joie, les hommes se seraient cherché d’autres conquêtes, sur les mers, dans les arts, ou dans les sciences. De temps en temps seulement, l’Église et la politique auraient relâché un peu les règles et ainsi ouvert une soupape par laquelle un peu de vapeur pouvait s’échapper. Pour simplifier le propos, c’est cette machine à vapeur libidineuse qui aurait engendré la supériorité européenne sur le monde. Une agressivité sous haute pression, couplée à une science et à une efficacité implacables. « La sublimation des instincts érotiques depuis la Renaissance constitue le socle de la particularité de notre continent », écrit Muchembled. Jusqu’où va cette sublimation, telle est la question. L’historien britannique Ronald Hyam a quasiment démontré la thèse contraire dans son imposant Empire and Sexuality (1990). À l’origine de l’impulsion coloniale britannique, en amont de la sphère officielle et politique, il y aurait eu la perspective de vivre une sexualité plus libre dans des pays lointains. La colonisation française en Amérique a nourri des espoirs similaires, quand bien même les couples mixtes devaient affronter d’importants obstacles sociaux et juridiques dès que leur liaison devenait officielle.
Pourtant, Muchembled tient la renonciation à l’instinct sexuel pour la caractéristique de la culture européenne, et se demande si ce n’est pas cela qui toucherait à sa fin au XXIe siècle. Car l’Européen se voit désormais pressé de tous côtés de « profiter de la vie sans trop se restreindre ». Sommes-nous entrés dans l’époque où l’Europe renoncerait à la sublimation sexuelle et, avec elle, au moteur de son dynamisme historique ? Pour Muchembled, aujourd’hui, « l’orgasme n’est plus caché, mais bien plutôt revendiqué sans honte ». Vraiment ? Ces développements auraient sans doute mérité une analyse plus précise. De même ne peut-on juger d’une éventuelle spécificité européenne de la sublimation de l’instinct qu’en engageant une comparaison avec d’autres cultures, ce que Muchembled ne fait pas. L’auteur prête même involontairement à sourire quand il veut, à l’aide de sa thèse simpliste du plus ou moins de répression, réfuter les rapports philosophico-historiques établis par Foucault entre sexualité, pouvoir et vérité. Décidément, là ne sont pas ses points forts.
Ce qui rend son livre précieux, c’est la description des relations sexuelles aux débuts des temps modernes. L’auteur se concentre en particulier sur le comportement sexuel de jeunes hommes célibataires, en France et en Angleterre, qu’il a déjà étudié dans de précédentes recherches. La distribution des rôles à l’intérieur des sexualités, tant masculine que féminine, lui inspirent des observations surprenantes. Il s’avère par exemple que l’homosexualité adolescente était la norme en vigueur dans les campagnes – manière la plus évidente d’évacuer l’instinct à une certaine période de la vie. Muchembled illustre bien aussi une pratique, humaine s’il en est, qui s’établit au milieu du XVIe siècle : le « mariage à l’essai ». Il permettait aux futurs époux d’avoir des relations sexuelles avant leur union. En cas de doute, si l’homme et la femme ne trouvaient pas une harmonie physique, ils pouvaient se séparer. Au XVIIe siècle, cette pratique est déjà de l’histoire ancienne. La morale monastique de l’abstinence est désormais transposée aux couples et c’est le début d’une peur grandissante des plaisirs abyssaux de la chair.

Oublier Freud, oublier Foucault…

À l’aide de six mille gravures parisiennes, Muchembled a exploré les représentations de la féminité au XVIe siècle. Le résultat est saisissant : sur les deux tiers des images, la femme est présentée comme une diablesse s’adonnant à l’un des sept péchés capitaux, le dernier tiers la montrant comme un être de fertilité et d’élévation vertueuse. La peur du pouvoir de la libido et de l’impuissance masculine est évidente. Néanmoins, la sexualité féminine se verra bientôt concéder un droit propre dans la littérature érotique, celle qui fournit l’occasion d’incursions sur le « sombre continent des mauvaises pensées ». Muchembled présente en détail L’École des filles, paru en 1655. Ce manuel initie pas à pas une novice aux secrets de l’amour physique et à son langage particulier, de sorte qu’à la fin, devenue maîtresse en la matière, elle peut elle-même donner des leçons en toute liberté. Mais la pornographie se transforme peu à peu, jusqu’à ne plus être que la fata morgana [le mirage] d’une sexualité épanouie, inaccessible, toujours ailleurs, ne se réalisant plus qu’en imagination.
Derrière le voile des interdits, nous dit Muchembled, le plaisir se fait obsession. Et ce, aussi bien pour ceux qui le recherchent que pour ceux qui veulent les punir. C’est dans ce jeu de cache-cache que l’auteur semble avoir trouvé le véritable attrait de cette culture disparue. En conclusion, il décrit avec une répugnance marquée la société narcissique et permissive d’aujourd’hui : son incapacité à établir des relations, ses mensonges pathologiques, son manque d’intuition et ses fantasmes pervers dus à l’étiolement de l’intérêt sexuel. Robert Muchembled entreprend ce que Michel Houellebecq a réussi en littérature : la critique radicale de la soi-disant révolution sexuelle de 1968. Tandis que Houellebecq se projetait vers l’Asie, en quête d’une sexualité détendue et heureuse, il semble que Muchembled conserve un sentiment de nostalgie pour la vieille cocotte-minute sexuelle qu’était l’Europe.
Alain Corbin, l’un des historiens français les plus productifs et les plus originaux du moment, est loin de partager cette inclination. Mais Corbin part lui aussi du principe qu’entre 1750 et 1850, une sexualité sans complexe était bien davantage possible que plus tard, et ce malgré toutes les restrictions ou interdits.
Son nouveau livre a pour sujet l’« harmonie des plaisirs ». Si Houellebecq a décrit le narcissisme et le trop-plein des messages qui ont envahi le terrain après la « révolution sexuelle », Corbin exige d’entrée de jeu de son lecteur qu’il oublie Freud, Foucault et tout ordonnancement conceptuel. La lecture de la pornographie de l’époque qu’il explore, ainsi que celle des traités de médecine et de morale, amène à une autre vision de la sexualité – et Corbin connaît la vie quotidienne des xviiie et XIXe siècles comme personne. Dans ces sources, il en va principalement du plaisir sexuel éprouvé ensemble. Celui-ci était en effet, selon les thèses de théologiens et de scientifiques, l’une des conditions nécessaires pour concevoir des enfants en bonne santé. Le bonheur des sens n’était pas considéré comme dangereux, mais au contraire comme bénéfique et donc souhaitable. Même si, pour la période d’avant 1850, certains avis vont dans le sens contraire, ce livre extrêmement stimulant ne laisse aucun doute sur le fait que ce sont le XIXe siècle finissant et le XXe siècle qui ont ruiné l’« harmonie des plaisirs ». Quant aux phénomènes sexuels contemporains, Corbin les observe avec un flegme à proprement parler zoologique.
Et pour finir ? On peut imaginer le lecteur, au fait des dernières découvertes historiques en matière de sexe, aussi détendu que possible dans sa vie amoureuse. Tel cet ouvrier italien, en retard de plusieurs heures au rendez-vous avec sa belle, qui s’excuse en expliquant qu’il était trop amoureux pour arriver à l’heure.

Ce texte été traduit par Hélène Thiérard.

 

Notes

1| Abhandlungen zur Sexualtheorie, 1905. Traduit sous le titre deTrois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, « Folio Essais», 1989. (NDLR)

2| Kama Sutra (littéralement, « aphorismes sur le désir »), ouvrageindien écrit en sanskrit entre les IVe et VIIe siècles. (NDLR)

3| Jeismann dit de ces essais qu’ils ne sont pas des Trockengebiete(zones arides). Allusion au bestseller déluré de l’animatrice detélévision Charlotte Roche, Feuchtgebiete (« Zones humides »), DuMontBuchverlag, 2008?; traduction française à paraître en 2009 (éditionsAnabet).

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Orgasme et l’Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours de Le sexe explique le monde, Seuil

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