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« L’électeur informé vote différemment »

Nonna Mayer est directrice de recherche au CNRS et enseigne 
à l’Institut d’études politiques de Paris. Elle vient de publier
 Sociologie des comportements politiques aux éditions Armand Colin.
 Nous l'avons interrogé en complément de l'article paru dans le n°17 de Books « L'ignorance de l'électeur ». Voici la version intégrale de cet entretien. Books : Dans son article, Louis Menand explique que très peu d’électeurs votent d’une manière pleinement rationnelle et informée. Êtes-vous d’accord avec ce diagnostic ? Nonna Mayer : La compétence politique objective (connaissances) et subjective (se sentir concerné, habilité) est inégalement répartie dans l‘électorat. Mais point n’est besoin de diplômes pour se repérer, savoir qui est de gauche ou de droite, quel candidat défend les intérêts des fonctionnaires ou celui des petits patrons,   quels sont les partis qu’on aime et ceux dont on ne veut en aucun cas, avoir une conception du bien et du juste. A défaut d’être pleinement informés, électeurs et électrices sont capables d’un choix raisonné. Si l’on tient compte du fait que leur information et leur capacité à la traiter peut être limitée, qu’ils peuvent être dans l’incapacité de faire le choix optimal, ou d’évaluer toutes les alternatives, on les considèrera comme rationnels à partir des procédures mises en œuvre pour aboutir à une décision, qui n’aboutiront pas nécessairement à la décision optimale mais à tout le moins  satisfaisante.  C’est la rationalité procédurale, ou encore limitée, par opposition à la rationalité substantive des économistes néo-classiques (1). Quel est, selon vous, le critère le plus déterminant dans le vote ? (le milieu social, les médias, etc. ?) C’est un ensemble de critères. Les auteurs de l’American Voter (1960) parlaient d’« entonnoir de causalité ». L’électeur réagit en fonction d’attitudes forgées tout au long de sa vie, de sa naissance au moment de l’élection, qui filtrent ses perceptions des candidats et des enjeux. Et le bombardement médiatique qu’opère une campagne électorale sert de catalyseur, réactive ses prédispositions, hiérarchise ses préférences, en fonction du contexte spécifique à l’élection (offre, conjoncture économique et politique, nature du scrutin). Son vote est à la fois prévisible, et jamais acquis. Menand s’intéresse exclusivement au cas américain. L’électeur français fonctionne-t-il de façon différente ? Globalement non, les deux votent selon leurs intérêts, leurs appartenances et leurs identités de groupe, leurs affinités partisanes. Seule varient l’histoire, les institutions, et partant la nature des clivages.  Ici le clivage gauche droite sert de boussole, là l’op
position entre démocrates et républicains. Ici les partis se sont construits sur des bases de classe, là sur l’enjeu racial (esclavage, Guerre de Sécession, droits civils). Ici la pratique du catholicisme incline à droite alors qu’aux Etats-Unis, les membres des confessions minoritaires soutiennent plus les  démocrates. Là on note depuis les années Reagan un « gender gap » conséquent, les femmes votant plus souvent pour le parti démocrate, tandis qu’en France elle se distinguent par un moindre soutien pour l’extrême droite, etc. Les sondages portent presque toujours uniquement sur l’opinion des électeurs, pas sur leurs connaissances. Les sociologues français s’intéressent-ils au niveau d’ignorance des électeurs ? Depuis une dizaine d’années nos enquêtes intègrent des quiz avec des questions sur les institutions, le mode de scrutin, l’Union européenne (tableau 1). Le niveau de connaissances s’élève avec l’âge, le niveau social et culturel, et il est toujours supérieur chez les hommes. Mais est-ce vraiment le type de connaissance utile pour faire son choix ? Des savoirs non politiques, une capacité à organiser ses idées et à argumenter sont tout aussi importants pour se décider en connaissance de cause.  Et attention aux biais, le principal décalage entre hommes et femmes vient de ce qu’elles préfèrent ne pas répondre quand elles ne savent pas, alors qu’eux se risquent plus volontiers à deviner la bonne réponse ! Si l’on prend un exemple d’actualité – la réforme des retraites – dans quelle mesure les Français sont capables de bien la comprendre et donc d’émettre dessus un avis informé et rationnel ? A première vue c’est le type même de sujet complexe, technique, pour spécialistes. Mais il fait débat, il suscite arguments et contre arguments, donc sa connaissance progresse dans l’opinion. Il  inquiète. Or les travaux sur les émotions comme ceux de George Marcus dans Le Citoyen sentimental (Presses de Sciences Po, 2008) montrent que l’anxiété pousse à s’écarter du vote « normal », à réexaminer les options offertes avec un œil critique, donc paradoxalement favorise un choix « rationnel » et éclairé. Et au-delà des retraites, ce débat renvoie aux catégories fondamentales du politique que sont le juste et de l’injuste, accessibles à tous. Pensez-vous qu’il existe une sorte de bon sens de base (c’est l’une des hypothèses évoquées par l’article), qui fait que même si l’électeur n’est pas pleinement informé de tous les tenants et aboutissants d’une question, le choix qu’il fait a beaucoup de chance d’être conforme à celui qu’il aurait fait en étant bien informé ? Analysant vingt ans d’enquêtes électorales, le politiste américain Larry Bartels a comparé systématiquement les choix d’électeurs « informés » et « non informés » à sexe, couleur politique, origine égale. Il note effectivement des écarts significatifs : les femmes « informées » votent plus souvent pour les démocrates, les protestants « informés » moins souvent pour les républicains. Mais il y a des invariants: la catégorie raciale et le revenu. Quel que soit leur niveau de connaissances, les Africains Américains votent massivement démocrate, et l’électorat aisé républicain. Quant aux expériences de simulation des effets de campagne électorale faites en laboratoire par Richard Lau et David Redlawsk (How voters decide, 2006) pour tester les modes de raisonnement politique des électeurs et les « heuristiques » qu’ils mettent en œuvre, elles montrent que les sujets observés, dans 72% des cas, parviennent à un vote « correct », conforme à leurs préférences.
(1) Voir H. A. Simon, “From substantive to procedural rationality”,  in S. J. Latsis, S. (dir. ),  Method and appraisal in economics, Cambridge: Cambridge University Press, 1976.
(2) G.Grunberg, N.Mayer, P.M. Sniderman (dir.), La démocratie à l’épreuve. Une nouvelle approche de l’opinion des Français, Paris, presses de Sciences po, 2002 et Y. Schemeil et al., Connaître les connaissances politiques : mesure des compétences et des aptitudes au jugement public, Rapport au ministère de la recherche, Grenoble, PACTE, 2008.
(3) Voir les expérimentations de Jeffrey Mandak et  Mary Anderson, « The knowledge gap : a reexamination of gender-based differences in political knowledge, The journal of politics, 2004, 66(2), p.492-512
Tableau 1. Echelle de connaissances politiques   « Je vais vous lire une série de propositions. Pour chacune d'entre elles je voudrais que vous me disiez si elle vous paraît vraie ou fausse. Si vous ne savez pas, dites-le moi et nous passons à la proposition suivante : Alain Madelin appartient au RPR/Le Premier Ministre a le droit de dissoudre l'Assemblée nationale/Le Sénat n'a pas le droit de renverser le gouvernement/Les étrangers qui résident en France depuis cinq ans ont le droit de  voter à l'élection présidentielle /C'est le Président de la République qui nomme le Premier ministre »
% jugeant la proposition :   Vraie         Fausse     SR
Parti de Madelin                        15               57          28
Droit de dissolution                   22               65          13
Prérogative du Sénat                 33              37           30
Vote des étrangers                    20              67           13
Choix du 1er ministre                94               4             2
Panel Electoral français 2002,  vague 2. L’ordre des questions varie de façon aléatoire d’une personne interrogée à l’autre. La réponse juste est soulignée.

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