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L’ignorance de l’électeur

Si le citoyen ordinaire était motivé par la chose politique et suffisamment informé pour voter en connaissance de cause, cela se saurait. Comment, dès lors, comprendre le sens du vote en démocratie ? Les théoriciens s’affrontent.


À chaque campagne présidentielle, on voit resurgir les sempiternels articles de presse sur les indécis. Pour ceux qui s’identifient fortement à un parti, ces électeurs flottants passeraient presque pour des extra-terrestres. De leur point de vue, voter à droite, c’est voter pour une certaine conception du gouvernement, et voter à gauche, c’est voter pour une philosophie clairement distincte. Cette différence leur semble tellement évidente qu’ils ne comprennent pas comment il est possible de ne pas la percevoir, de se décider en fonction de la personnalité d’un candidat ou du simple fait que sa position sur telle ou telle question paraît « se tenir » ou pas. Pour l’indécis, en revanche, l’électeur qui opte toujours pour le même parti, en toutes circonstances, a des allures de dangereux fanatique. Quel est le plus rationnel et le plus responsable de ces deux types de citoyen ?

Tous les professionnels, dont le métier est d’appâter le poisson, vous le diront : la philosophie politique n’est pas le meilleur hameçon. Un manuel politique, « Gagner une élection », conseille ainsi aux hommes de l’art de ne pas s’imaginer que les positions prises par leur candidat puissent faire la différence (1). « Dans un climat politique concurrentiel, les citoyens bien informés sont tout à fait susceptibles de se prononcer pour tel ou tel candidat en fonction des grands enjeux. Mais les électeurs peu informés ou indécis choisiront souvent le candidat dont le nom et l’emballage sont les plus frappants. Pour être sûr que le citoyen aura bien votre candidat à l’esprit au moment crucial, il faut commencer par avoir un logo fort. » Et présenter son poulain dans un langage que les électeurs comprennent, comme les couleurs. « Le bleu est une couleur positive pour les hommes, il évoque l’autorité et la maîtrise. Mais c’est une couleur négative pour les femmes, qui la jugent froide et lointaine. Le rouge est une couleur chaude et sentimentale pour les femmes et un signe de danger et de colère pour les hommes. Si vous utilisez la mauvaise couleur pour la mauvaise cible, vous envoyez un message contradictoire.»

Seuls 10 % des citoyens ont une opinion structurée

Mais, enfin, l’issue d’un scrutin ne dépend tout de même pas de facteurs comme la couleur des badges ! Si ? Lorsque les électeurs se retrouvent dans l’intimité de l’isoloir et regardent la liste des candidats, se disent-ils vraiment : « C’est le type au logo rouge. Beaucoup de colère en lui. Et si je tentais ma chance avec l’autre ? » Dans un cours d’éducation civique élémentaire, l’électeur modèle est un citoyen capable de comprendre les conséquences de ses choix, et l’addition de ces choix individuels rationnels permet de dégager la volonté du peuple. Mais à quel point cette représentation est-elle juste ?

Le doute sur la compétence des masses à se gouverner est vieux comme le gouvernement des masses lui-même. Pourtant, la réalité a fait frémir à peu près tout le monde lorsqu’on a commencé à mesurer statistiquement cette compétence, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est le politologue Philip Converse qui a donné l’interprétation la plus intéressante des chiffres dans un article sur « la nature des systèmes de conviction des masses », publié en 1964. Quarante ans plus tard, ses conclusions continuent d’alimenter la sociologie du comportement électoral.

Selon Converse, seuls 10 % des citoyens possèdent ce qu’on peut appeler un système de conviction politique. Il les a appelés les « idéologues », non pour rendre compte d’un quelconque fanatisme mais pour caractériser leur compréhension de « ce qui va avec quoi » – de la manière dont un ensemble d’opinions forme une philosophie politique cohérente. Il peut arriver aux non-idéologues d’employer des termes comme « progressiste » ou « conservateur » mais, aux yeux de Converse, ils ne savent fondamentalement pas de quoi ils parlent et leurs convictions se distinguent par un manque de « contrainte » : ils ne voient pas en quoi une opinion (il y a trop d’impôts, par exemple) devrait logiquement en exclure d’autres (il faut plus de programmes sociaux, par exemple). Environ 42 % des électeurs, selon ces enquêtes réalisées en 1956, votent non pas en fonction d’une idéologie constituée, mais de ce qu’ils perçoivent comme leur intérêt personnel. Tous les autres s’appuient sur leur perception positive ou négative de l’époque (environ 25 %), ou de facteurs indépendants de toute problématique politique perceptible. Converse met 22 % de l’électorat dans cette catégorie. En d’autres termes, il y a à peu près deux fois plus de citoyens totalement dénués de vision politique que d’électeurs dotés d’un système de conviction cohérent.

Mais ce n’est pas parce que les opinions d’un individu ne correspondent pas à ce qu’un politologue qualifie d’idéologie que ces opinions ne sont pas cohérentes au regard d’un système de conviction plus personnel. Hélas ! Converse a trouvé des raisons de douter aussi de cette possibilité. Lorsque les enquêteurs demandent aux sondés leur avis sur tel ou tel sujet, ces derniers se sentent généralement obligés d’en avoir un. Leur réponse est dûment enregistrée et devient une donnée dans une enquête d’« opinion ». Mais, après avoir analysé les résultats d’enquêtes successives, où les gens avaient tendance à donner des réponses différentes et incohérentes aux mêmes questions, Converse a conclu qu’« une partie très substantielle de l’électorat » a des opinions totalement dénuées de sens – des réponses toutes faites à des questions auxquelles ils n’avaient jamais réfléchi avant, qui ne reposent sur aucun système de valeurs sous-jacent. Ces gens pourraient tout aussi bien fonder leurs choix sur le temps qu’il fait. D’ailleurs, c’est ce que font bon nombre d’entre eux.

Entre 1952 et 2000, quand on a interrogé les électeurs sur leur intérêt pour le résultat des élections présidentielles, 22 à 44 % d’entre eux ont répondu « Ne m’y intéresse pas » ou « Ne sais pas ». En 2000, 18 % ont affirmé avoir fait leur choix au cours des deux dernières semaines de campagne, et 5 % – assez pour faire basculer le scrutin – s’étaient décidés le jour même. 70 % des Américains ne connaissent pas le nom de leur sénateur ou de leur député. 49 % pensent [à tort] que le président a le pouvoir de suspendre la Constitution. Environ 30 % seulement expliquent leur vote par un enjeu politique et 20 % seulement ont des opinions cohérentes dans le temps. Le fait de reformuler les questions des sondages révèle que bien des citoyens ne comprennent pas les sujets sur lesquels ils viennent de donner leur avis. Selon des enquêtes réalisées entre 1987 et 1989 [les deux dernières années de la présidence Reagan], par exemple, entre 20 et 25 % seulement des personnes interrogées pensaient que l’État ne consacre pas assez d’argent à la protection sociale, tandis que 63 à 65 % considéraient qu’on ne dépense pas assez pour l’aide aux plus pauvres. En outre, les électeurs imputent apparemment aux hommes politiques la responsabilité des catastrophes naturelles. Dans une étude publiée en 2004, Christopher Achen et Larry Bartels, politologues à Princeton, écrivaient : « 2,8 millions d’électeurs ont voté contre Al Gore en 2000 parce que leur État avait reçu trop ou pas assez de pluie » au cours de l’année. Les deux chercheurs estiment qu’ils ont fait perdre à Gore sept États : un seul lui aurait suffi pour remporter l’élection.

 

Autopsie d’une illusion

Tous les systèmes politiques fondent leur légitimité sur une théorie, qu’il s’agisse de la royauté de droit divin ou de la loi d’airain de l’histoire. Mais droit divin et loi d’airain ne se vérifient pas empiriquement. Voilà pourquoi la démocratie a toujours semblé jouir d’une légitimité supérieure. Or ces sondages et enquêtes d’opinion suggèrent que la croyance au cœur de la foi démocratique, qui veut que les élections expriment les préférences véritables du peuple, est peut-être tout aussi illusoire. Quand on plonge dans ce que Converse a appelé les « strates de croyance » de l’opinion, on voit vite les candidats séparés de l’idéologie et des grands enjeux, pour être rattachés, dans l’esprit des électeurs, à des ensembles singuliers d’idées et d’atti­tudes. Le fait le plus connu sur George Bush père, en 1992, était son dégoût des brocolis. Et 86 % des citoyens savaient que son chien s’appelait Millie. Mais seuls 15 % étaient conscients que Bush et Clinton étaient tous deux favorables à la peine de mort. Ce n’est pas que les gens sont ignorants, c’est simplement que leurs connaissances n’ont pas de rapport avec les questions politiques.

À la lumière de cette réalité, trois théories ont vu le jour. Selon la première, l’issue d’une élection, en tant qu’expression de la « volonté générale », est fondamentalement aléatoire. La fraction de l’électorat qui réagit à des arguments politiques réels est très largement supplantée par celle qui réagit à des 
slogans, à la désinformation, aux « surprises » des dernières semaines de campagne, et au hasard d’intuitions et d’associations propres à chacun. Même quand les gens sont persuadés d’analyser les candidats en fonction de leur positionnement sur les grandes questions, ils agissent généralement derrière un voile d’ignorance. Ils ne comprennent tout simplement pas, concrètement, ce que signifie être « fiscalement conservateur » ou avoir « foi dans le secteur privé », ou mener une « politique étrangère interventionniste ». Ils ne parviennent pas à faire le lien entre des positions et des politiques.

Du point de vue de la théorie démocratique, l’histoire américaine n’est qu’une promenade à l’aventure à travers une série d’options électorales. Parfois, ça vire à droite, parfois à gauche.
Selon la seconde théorie, les citoyens ont beau n’avoir pas toutes les cartes en main en termes d’information et de convictions, leurs préférences n’en sont pas moins dictées par quelque chose, et ce quelque chose est l’opinion de l’élite. En ce sens, les campagnes électorales sont fondamentalement une lutte interne à l’élite, cette microscopique fraction de l’électorat qui possède la connaissance et les outils idéologiques nécessaires à la compréhension des différences substantielles entre les candidats et au débat sur leurs conséquences politiques. Ceux-là communiquent leurs préférences à tous les autres par différents signaux, expressions et images simplifiées (des couleurs chaudes, par exemple), auxquels les citoyens peuvent se rapporter. Ce sont ces signaux qui déterminent l’issue du scrutin. Les démocraties sont, en somme, des oligarchies à visage populiste.

 

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Maudits tamales !

Selon la troisième théorie, les signaux auxquels répondent la plupart des électeurs constituent, à vrai dire, des bases pertinentes de formation des préférences politiques. Les gens utilisent des raccourcis pour se faire une opinion sur les candidats et, dans l’ensemble, ces raccourcis sont aussi efficaces que la route longue et sinueuse de l’ensemble des devoirs civiques – lire les programmes, suivre les débats entre les candidats, etc. Les électeurs utilisent sans le savoir ce que Samuel Popkin, l’un des tenants de cette théorie, appelle la « rationalité faiblement informée » – en d’autres termes, ils raisonnent avec leurs tripes. Et cette forme intuitive de jugement reflète tout aussi efficacement la volonté populaire que le jugement fondé sur une « bonne information ».

On pourrait comparer ce processus à l’achat d’un bien de valeur, comme une chaîne hi-fi. Un tout petit nombre de consommateurs possèdent les connaissances requises pour se repérer dans toute la gamme des appareils disponibles et faire un choix rationnel fondé sur le coût et la performance. Pour la plupart, nous nous en remettons à l’avis de deux ou trois amis ayant effectué un achat comparable, peut-être à quelques opinions glanées sur Internet, et enfin au discours du vendeur. On regarde le produit, le nom de la marque nous inspire des associations mentales, et on choisit d’instinct. Et lorsqu’on fait appel à la sagesse des « experts », nous en attendons surtout une validation « objective » de notre désir instinctif d’acheter le truc qui paraît le plus génial. En général, on en est content. Le calcul implicite est que l’utilité marginale d’une recherche plus poussée est moindre que le bénéfice de l’achat immédiat.

Selon cette dernière théorie, il en va à peu près de même avec les candidats : les électeurs n’ont ni le temps ni l’envie de les évaluer en profondeur et ils s’en remettent à l’avis d’experts – commentateurs politiques, militants –, qu’ils conjuguent avec leurs propres intuitions pour prendre leur décision. En général, ils en sont contents. S’ils avaient passé le temps nécessaire à un examen complet des candidats, ils n’auraient sans doute pas fait un choix différent. Certains électeurs se seront peut-être trompés, choisissant le progressiste quand ils auraient préféré le conservateur mais leur erreur est compensée par celle des électeurs qui choisissent à tort le candidat conservateur. La volonté du peuple ne s’exprime peut-être pas très clairement mais c’est bien elle qui finit par se dégager. Cette théorie est la plus séduisante des trois, puisque c’est celle qui sauve le mieux les valeurs démocratiques du naufrage électoral décrit par Converse.

Popkin ouvre son fameux livre sur le sujet, « L’électeur de raison », sur un exemple datant de la campagne de 1976. En visite dans un quartier mexicain-américain au Texas, le républicain Gerald Ford (célèbre pour ses gaffes) a commis l’erreur d’essayer de manger un tamale sans enlever les feuilles de maïs dans lesquelles il est traditionnellement servi. Cette bévue a fait la une des journaux. Quand on lui a demandé la leçon qu’il tirait de sa défaite à la présidentielle face à Jimmy Carter, Ford a répondu : « Toujours enlever l’enveloppe des tamales. » Même si la familiarité avec la cuisine mexicaine n’est pas indispensable pour envisager des mesures favorables à la communauté, les Chicanos avaient des raisons de penser qu’un homme incapable de manger un tamale serait sans doute peu enclin à satisfaire au premier chef les besoins de leur communauté. Le raisonnement est illogique : Ford n’était pas candidat à un poste de cuisinier, et c’est à partir de ses positions qu’on pouvait déduire ce qu’il ferait pour les Mexicains-Américains s’il était élu. Mais les Chicanos sentaient « au fond d’eux-mêmes » que Ford n’était pas leur homme, et cela suffisait.

 

Une incapacité à percevoir ses propres intérêts

Le principal « raccourci » utilisé par les électeurs pour choisir un candidat est, bien sûr, le parti politique. Même les électeurs de l’élite y ont recours quand, dans l’isoloir, ils se retrouvent face à des noms totalement inconnus. Chaque fois que l’information manque ou est incertaine, un raccourci vaut mieux que rien. Mais le raccourci n’est pas simplement une façon plus rapide de faire ses calculs, c’est une façon de l’éviter. L’intuition qui me dit que la chaîne hi-fi qui me paraît la plus géniale est la meilleure ne reflète pas ma compréhension intuitive de l’électronique. Lorsque j’achète une chaîne, mon intérêt est de trouver le meilleur rapport entre la qualité sonore et le prix, de même que lors d’une élection, mon intérêt est de choisir le candidat qui mènera les politiques les plus à même de m’être profitables. Mais presque personne ne réfléchit d’une manière aussi abstraite. Même les électeurs qui ont soutenu Michael Dukakis en 1988 admettaient volontiers qu’il avait été ridicule lors­qu’il avait fait un tour sur un tank avec ce casque grotesque sur la tête, et beaucoup de ces gens ont senti que cette image, qui venait s’ajouter à d’autres éléments de son style personnel, n’était pas totalement sans rapport avec la substance de sa campagne (2). George Bush père a connu une mésaventure similaire en 1992 lorsqu’il fut surpris en train de découvrir l’existence des scanners optiques aux caisses des supermarchés. L’épisode a ravi ses adversaires, qui y virent un moyen simple et rapide d’estimer les conséquences prévisibles de sa politique économique.

Quand les politologues interprètent ces réactions instinctives comme le signe de la rationalité des électeurs, et en concluent que le gouvernement représentatif reflète bien la volonté du peuple, ils procèdent de fait, eux aussi, à un raccourci. Ils n’en fournissent pas la preuve. Il faudrait pour cela montrer que les jugements intuitifs des électeurs sont à peu près ceux auxquels les conduirait une véritable analyse des politiques promues par les candidats. Et voilà bien une démonstration difficile à faire. Un des raccourcis utilisés par les électeurs, avec généralement l’approbation de l’élite, est le vote « du porte-monnaie ». S’ils se sentent en fonds, ils votent pour le sortant ; s’ils se sentent à court, ils choisissent l’alternance. Mais, comme le souligne Larry Bartels, le coauteur de l’article sur Gore et la météo, le vote du porte-monnaie n’est rationnel que si l’on peut démontrer que l’alternance améliore bel et bien, en moyenne, la situation économique. Sinon, un vote fondé sur l’état de son porte-monnaie n’est pas plus rationnel qu’un vote fondé sur l’état de sa pelouse. C’est une intuition.

Bartels a aussi découvert que les citoyens sont souvent incapables de percevoir leur propre intérêt, dès qu’il s’agit d’une politique précise. Il a mené une étude sur l’attitude de l’opinion à l’égard de la suppression des droits de succession proposée par George W. Bush. Les deux tiers se déclaraient favorables à cette mesure qui ne concerne pourtant qu’une infime partie de la population – les 1 ou 2 % les plus riches. 98 % des Américains ont un patrimoine trop modeste pour être soumis à cet impôt. Mais les citoyens avaient l’impression – ce que Bartels appelle un « intérêt personnel non éclairé » – qu’ils gagneraient à l’abrogation de cette taxe. Le plus étonnant, c’est que cette opinion n’est absolument pas liée à d’autres convictions. L’abolition des droits de succession est soutenue par 66 % des Américains qui pensent que le fossé entre les riches et les pauvres s’est accru au cours des dernières décennies et que c’est une mauvaise chose. Elle est aussi soutenue par 68 % de ceux qui disent que les riches ne paient pas assez d’impôts (3). La plupart des Américains ne font simplement pas le lien entre la politique fiscale et la situation économique du pays. Quel que soit le raccourci qu’ils utilisent, il ne leur permet pas de construire un raisonnement. Voilà comment l’électorat de la plus grande démocratie du monde peut « choisir » inlassablement de transférer toujours plus de richesse à une fraction toujours plus restreinte de la population.

Mais l’absence de convictions véritables, que souligne Converse, ne relève pas d’un manque d’intelligence ; elle relève d’un manque d’intérêt. « La performance mentale du citoyen moyen baisse dès qu’il entre sur le terrain politique, écrivait l’économiste Joseph Schumpeter en 1942. Il argumente et il analyse d’une manière qu’il reconnaîtrait volontiers comme infantile dans la sphère de ses intérêts réels. Il redevient un primitif. Sa pensée est associative et affective. » Et le politologue Robert Putnam de renchérir : « La plupart des gens ne sont pas des animaux politiques. Le monde des affaires publiques n’est pas leur monde. Il leur est étranger – parfois amical, plus souvent menaçant, mais presque toujours étranger. La plupart ne s’intéressent pas à la politique. La plupart ne participent pas à la vie politique. »

 

Un acte social avant tout

L’homme n’est peut-être pas un animal politique, mais il est à l’évidence un animal social. Les électeurs réagissent certes aux signaux des observateurs et des militants, mais uniquement quand ils font écho à leur groupe social. Pris individuellement, les électeurs ne sont ni des calculateurs rationnels de leur propre intérêt (personne ne l’est vraiment) ni, peut-être, des utilisateurs très cohérents des raccourcis analytiques. Mais cela ne fait pas d’eux pour autant des particules aveugles qui se réverbèrent sur les parois de l’isoloir. En y entrant, les électeurs portent l’empreinte des espoirs, des peurs et des préjugés de leur famille, de leurs amis et de leurs voisins. Pour la plupart des gens, le vote a sans doute plus de sens comme acte social que comme acte politique.

Qu’il soit difficile de convaincre certains citoyens avec des arguments idéologiques ne signifie pas qu’ils ne peuvent l’être. Cela signifie simplement que les informations susceptibles de les convaincre – des choses comme « quel candidat est le plus optimiste » – rendent malades les idéologues. Pour de nombreux progressistes, il était sans doute consternant d’écouter, lors de la Convention démocrate de 2004, John Kerry et John Edwards s’enflammer pour énoncer des platitudes comme « le soleil se lève » ou « les jours meilleurs sont devant nous (4) ». Mais c’est précisément ce qu’un très grand nombre d’électeurs veulent entendre. S’ils y croient, ils donnent leur voix. Les idées ne comptent pas, pas plus que la couleur des badges.

 

Cet article est paru dans le New Yorker le 30 août 2004. Il a été traduit par Camille Fanler.

Notes

1| Winning Elections. Political Campaign Management, Strategy & Tactics (« Gagner une élection. Gestion, stratégie et tactique d’une campagne politique »), M. Evans and Company, 2003.

2| Lors de l’élection présidentielle de 1988, qui l’opposait à George Bush père, le candidat démocrate Michael Dukakis, pour muscler son image, s’était fait prendre en photo sur un char, un casque de soldat sur la tête. Cette initiative se retourna contre lui. Le cliché fut utilisé par les républicains pour montrer à quel point Dukakis ferait un piètre commandant en chef…

3| Cette mesure n’a jamais été adoptée. Depuis la parution de cet article, Larry Bartels a publié un livre sur le rapport entre inégalités et fonctionnement de la démocratie américaine : Unequal Democracy, The Political Economy of the New Gilded Age (« Démocratie inégalitaire. L’économie politique du nouvel âge d’or »), Princeton University Press, 2008.

4| John Edwards était candidat à l’investiture démocrate à l’élection présidentielle de 2004. Son concurrent John Kerry, finalement investi, en fit son colistier sur le ticket démocrate.

Pour aller plus loin

Pierre Bréchon, Annie Laurent et Pascal Perrineau (dir.), Les Cultures politiques des Français, Presses de Sciences Po, 2000. Un panorama unique des différents systèmes de représentations politiques de la population française, et de leurs mutations.?

Bruno Cautrès et Anne Muxel (dir.), Comment les électeurs font-ils leur choix ? Le panel électoral français 2007, Presses de Sciences Po, 2009. Le parcours de l’électeur lors de la présidentielle de 2007, passé au crible par les meilleurs spécialistes des études électorales.

George E. Marcus, Le Citoyen sentimental. Émotions et politique en démocratie, Presses de Sciences Po, 2008. Le regard positif d’un spécialiste de psychologie politique sur le rôle joué par les émotions dans nos décisions de citoyens.?

Deux revues ont récemment consacré un numéro à la question de la compétence de l’électeur : Revue française de science politique, « La compétence politique », n° 57, décembre 2007 ; Raison publique, « La sagesse collective », n° 12, mai 2010.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’électeur de raison. Communication et persuasion dans les campagnes présidentielles de Samuel L. Popkin, University of Chicago Press, 1991

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