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L’empereur éclairé des éditeurs

Johann Friedrich Cotta a publié Goethe, Schiller et les plus grands auteurs classiques allemands. Mais il a fait bien davantage que révolutionner l’édition. Entrepreneur visionnaire, il a fondé un gigantesque empire de presse. Défenseur intéressé de la liberté de circulation des hommes et des idées, il avait ses entrées dans les chancelleries et auprès de tous les puissants du continent. Un ambassadeur méconnu de l’Europe des Lumières.

Lorsque Johann Friedrich Cotta fut surnommé le « Napoléon des libraires », au début du XIXe siècle, il était encore possible de croire que l’empereur des Français menait l’Europe vers un ordre nouveau de paix et de droit. Nous devons la comparaison à l’historien Friedrich Buchholz, une star de l’intelligentsia de l’époque aujourd’hui presque oubliée. Buchholz était un partisan prussien de Napoléon, il attendait beaucoup de l’organisation nouvelle du continent par le premier dictateur moderne. Mais Cotta, l’éditeur de Goethe, Schiller, Herder, Hölderlin, et à l’occasion de Fichte, Kleist, Wieland et beaucoup, beaucoup d’autres, avait peu à voir avec l’« usurpateur » qui avait soumis le continent par la force, la rapidité de décision et, souvent, la ruse. Ses activités ne sortirent jamais du cadre strict de la légalité, restèrent fondées sur son immense crédit personnel et calculées avec le plus grand réalisme ; en même temps, la grande figure qu’il était appartient incontestablement à cette époque d’émancipation bourgeoise et de modernisation triomphante. Cotta, en empereur de l’édition, a conquis le lectorat, dont il a su remodeler le goût en plein âge d’or de la littérature et de la philosophie allemandes. Pour le comparer à des personnalités contemporaines, il faudrait le décrire à la fois comme l’Augstein, l’Unseld, le Joachim Fest, peut-être l’Axel Springer (1) de son temps, puisqu’il fut simultanément éditeur de livres, découvreur de talents, magnat de la presse et inventeur des pages culturelles des journaux, créateur de nouvelles formes journalistiques accessibles à toutes les classes sociales.

Pour couronner le tout, et ajoutant encore au caractère napoléonien de l’entrepreneur, il fut aussi un homme politique brillant : Johann Friedrich Cotta joua un rôle de premier plan dans le combat pour l’adoption d’une Constitution dans son Wurtemberg natal, intriguant même pour cela avec les représentants de la France révolutionnaire ; plus tard, de sa propre initiative, il mit en place un accord douanier entre la Prusse et les royaumes plus méridionaux de Bavière et du Wurtemberg, en traitant directement non seulement avec les ministres compétents, mais aussi avec les rois Louis, Guillaume [de Nassau] et Frédéric-Guillaume. Autant de souverains qu’il entraîna, grâce à sa détermination et à sa ruse, sur la voie de la modernité : dans le Berlin de 1829, trouver le simple libraire Cotta à la table du monarque, où il était envoyé en mission par le Wurtemberg et la Bavière, avait de quoi faire sensation ; même si l’éditeur était devenu depuis longtemps le baron de Cottendorf et qu’il lui arrivait de présider la Chambre des États du Wurtemberg.

 

Maigre et infatigable

Loyal représentant des libraires allemands au congrès de Vienne en 1814-1815 (2), il lutta pour leurs intérêts, la liberté de la presse, la protection de la propriété intellectuelle, la libre circulation des idées et le respect du droit d’auteur, même si ce fut avec moins de succès qu’il n’eût fallu à une époque où l’industrialisation touchait de plein fouet l’impression des livres et des journaux. En 1822, Cotta sera le premier à introduire sur le continent la presse à vapeur, capable de cracher 4 736 000 exemplaires d’un quotidien en trois heures et demie – alors qu’il fallait auparavant pour cela six presses manuelles et sept heures et douze minutes de travail. Mais l’espace allemand n’a alors aucune loi commune contre le piratage… Un hiatus temporel entre la technique et la propriété intellectuelle qui n’est pas sans rappeler celui que crée aujourd’hui la révolution numérique.

Tout cela ne suffit cependant pas à rendre parfaitement justice à l’étendue des activités de Cotta. Car cet homme maigre et infatigable fut aussi un grand entrepreneur qui convertit un couvent abandonné en hôtel de luxe dans la ville thermale en plein essor de Baden-Baden, créa une société anonyme pour établir des liaisons par bateau à vapeur sur le lac de Constance et le Rhin, et géra, afin de sécuriser son capital, trois immenses domaines fonciers. Tout cela ne l’empêcha d’ailleurs pas de finir par rencontrer des problèmes de liquidités à la suite d’un krach boursier.

Les Allemands connaissaient cette trajectoire grâce à des biographies sommaires, des histoires de sa maison d’édition, des recueils de ses lettres, notamment un volume remarquablement commenté de sa correspondance avec Goethe, sans oublier une double biographie politique du libraire et de son frère, un jacobin, des lettres adressées à Cotta et quelques catalogues d’exposition. Mais rien qui soit à la mesure de la grande et substantielle biographie qui vient de paraître, à point nommé pour le 250e anniversaire de l’éditeur. On la doit à Bernhard Fischer qui, avant de devenir directeur des archives Goethe et Schiller à Weimar, a eu pendant quinze ans la responsabilité des archives Cotta de Marbach.

 

Progrès, commerce et voyages

Le livre qui paraît aujourd’hui est un travail de recherche à la hauteur de la stature titanesque de son sujet, qui fait un usage exceptionnel des sources de première main. Pour résumer l’arrière-plan historique – les conflits révolutionnaires et les guerres de libération lancées par les princes allemands contre l’occupation française (3)–, Fischer renvoie à l’Allgemeine Zeitung, le quotidien publié par Cotta à partir de 1798, et alors le meilleur d’Allemagne ; s’il est question de débats esthétiques, on dispose avec les Horen [revue dirigée par Schiller] ou le Morgenblatt für gebildete Stände, sans oublier divers journaux  littéraires et artistiques, d’autant de sources solides, qui furent en même temps des lieux où se jouaient les évolutions du temps. Des annales techniques, des projets de revues philosophiques, des archives d’Angleterre, de France, d’Italie complètent ce tableau d’un monde de progrès, de commerce et de voyages.

Le réseau social que dessine en filigrane la correspondance de Cotta, en grande partie inédite, révèle un homme qui entretenait des liens avec toutes les capitales, les universités, s’invitait à la table de travail de l’écrivain solitaire et avait ses entrées jusque dans les chancelleries des grands de la diplomatie européenne, les Hardenberg, Humboldt, Metternich, Talleyrand (4)…  Quant à ses livres de comptes, ils dévoilent les conditions économiques de l’édition des classiques. L’on y découvre que, contrairement aux idées de Walter Benjamin sur la « grandeur sans éclat » et l’« honneur sans gloire » (5), on voyait ici en grand. Le poète Wieland, que des éditeurs avares de Saxe avaient habitué à de maigres honoraires, se demandait comment Cotta pouvait « acheter si cher sans préjudice pour lui-même » le manuscrit de Ménandre et Glycérie. Mais la comptabilité révèle que les frais du tirage de deux mille exemplaires, pour une somme de 2 000 florins, auxquels s’ajoutèrent 1 000 florins d’honoraires, furent couverts puisque la recette s’éleva à 3 600 florins.

Cette plongée dans les arcanes financiers donne sans doute au livre ses passages les plus réjouissants. Gros investissement, l’imposant roman Flegeljahre de Jean Paul, écrivain romantique oublié mais alors couronné de succès, coûtèrent à l’éditeur 3 000 florins d’honoraires en plus des autres dépenses s’élevant, elles, à 1 200 florins ; l’entreprise ne dégagea qu’un bénéfice de 1 000 florins, un résultat si précaire pour un ouvrage en plusieurs volumes que Cotta, par prudence, réduisit de moitié le tirage des tomes suivants. En 1800, le Wallenstein de Schiller, tiré à 3 500 exemplaires et pour lequel l’honoraire fut de 2 046 florins, engendra un bénéfice net de 2 755 florins. Ce brillant résultat explique le vif intérêt des éditeurs pirates pour cette œuvre.  Cotta dut leur couper l’herbe sous le pied en publiant à contrecœur des versions bon marché. Il faut savoir qu’un Wallenstein de 1 florin et 30 kreuzers était alors un article de luxe requérant un jour et demi à deux jours de travail pour un artisan.

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Une énorme logistique

Le tirage était calibré au plus juste : pour la belle littérature savante, il était plutôt dans la tranche basse de quelques centaines d’exemplaires que dans les milliers, mais même avec ses ventes modestes de produits élitistes comme les Horen de Schiller, Cotta était rarement dans le rouge. La vache à lait de sa maison, l’Allgemeine Zeitung, était tirée chaque jour à 4 000 exemplaires – qu’on songe à l’énorme logistique nécessaire pour l’acheminer vers ses abonnés disséminés à travers tout l’espace allemand ! – et engendrait chaque année à peu près  de 20 000 à 30 000 florins de recettes nettes. Lorsqu’à partir de 1827 Cotta se lança dans le grand chantier de l’édition de référence des œuvres de Goethe, il mit les 465 libraires de la Confédération germanique sous pression grâce à un astucieux système de rabais : quiconque écoulait dix exemplaires en obtenait un gratuit, une ristourne qui augmentait de manière exponentielle, cinquante opus vendus valant dix exemplaires gracieux. Seuls soixante-dix libraires, toutefois, en vendirent plus de cinquante.

Pour cette entreprise ambitieuse qu’était la publication des œuvres complètes de Goethe, Cotta s’entoura de toutes les garanties légales, qu’il négocia avec soin. Elle expliquerait presque à elle seule l’intérêt politique de l’éditeur pour la création d’un vaste espace juridique et commercial allemand unifié. Lorsque la censure, à la suite des décrets de Karlsbad (6), interdit l’Allgemeine Zeitung en Autriche, les recettes baissèrent au siège des éditions Cotta à Stuttgart. Et lorsque la jeune star Henri Heine, dans ses articles écrits de Paris, fustigea d’abord la bigoterie de l’aristocratie, puis l’avidité de la bourgeoisie, et enfin le gouvernement autrichien, Friedrich Cotta, désespéré, dut démettre de ses fonctions son correspondant dans la capitale française.

Tout est intéressant dans ce livre. Les pages littéraires des journaux ont besoin de davantage de voix féminines ? Qu’à cela ne tienne : on embauche Thérèse Huber, veuve du journaliste et naturaliste Georg Forster, qui devient une impitoyable rédactrice en chef du Morgenblatt, où elle réécrit si radicalement les articles du cinglant critique littéraire Ludwig Börne que celui-ci, indigné, met fin à sa collaboration avec celle qu’il surnomme « la punaise du Morgenblatt ». L’auteur montre aussi que la censure et le piratage sont deux aspects d’un malaise politique qu’on aurait tort de se représenter de façon trop manichéenne : si la division de l’Allemagne en une multitude de petits États entravait le commerce du livre et nuisait au droit d’auteur, elle permettait aussi de contourner les régimes hostiles à la liberté de la presse : lorsqu’elle frappait dans le Wurtemberg, on déménageait la rédaction en Bavière.

D’une manière générale, le contexte politique avait constamment d’importantes répercussions sur les comptes de la maison d’édition. Avec quoi Cotta faisait-il l’essentiel de son chiffre d’affaires ? Avec des méthodes d’apprentissage du français, qui à l’époque napoléonienne atteignirent un tirage de 76 500 exemplaires, une performance, d’après Fischer, « qui n’avait jusqu’alors été égalée que par la Bible et des recueils de chansons ». Mais, sur la durée, Napoléon ne fit pas les affaires du « Napoléon des libraires » tant il mit à mal le commerce des livres, non seulement en raison de ses guerres sans fin et de l’appauvrissement des lecteurs, mais aussi parce qu’il a instauré la censure la plus dure et la plus étendue qu’ait connue l’espace allemand avant 1933.

Cotta, qui avait hérité d’une petite maison d’édition piétiste de Tübingen, qui, à 40 ans, était devenu le premier éditeur d’Europe, accéda certes à la noblesse, mais il resta un grand bourgeois libéral qui serait demeuré dans les mémoires, même sans ses hauts faits d’entrepreneur. Il a combattu pour l’égalité des droits des Juifs, ce que Heine [d’origine juive] n’oublia jamais, et, en tant que défenseur de la liberté de la presse et de la circulation des biens et des personnes, il fut un partisan de la Prusse, plus moderne, contre l’Autriche (il ne croyait pas en l’indépendance durable des petits États du sud de l’Allemagne). De ce point de vue, il est donc aussi une grande figure de la préhistoire de l’unification allemande.

Mais il a surtout légué à l’histoire littéraire un modèle pour l’édition rigoureuse des grands classiques, qu’il inaugura d’abord avec Schiller. Sans ses efforts, Poésie et vérité de Goethe aurait-il vu le jour ? Et la maxime si souvent citée des éditions Suhrkamp [le Gallimard allemand] qui entendent publier « non des livres mais des auteurs », rend encore aujourd’hui hommage à la stratégie de Cotta : non pas exploiter quelques titres, mais prendre des génies sous son aile le plus tôt possible, sans se soucier de la rentabilité de leurs premiers travaux. Les auteurs choyés avaient même le droit de fixer eux-mêmes leurs honoraires. C’est seulement dans un second temps que l’homme d’affaires se mettait à calculer et faisait des écrivains des coéditeurs en les intéressant par un pourcentage au succès de leur livre. Le classicisme littéraire allemand est bel et bien l’expression de la « culture Cotta », tant du point de vue de sa logique économique que de ses ressorts politiques et de son énorme succès public.

 

Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 2 mai 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1| Rudolf Augstein et Joachim Fest sont les journalistes allemands les plus célèbres du XXe siècle. Le premier a cofondé Der Spiegel, le second a longtemps travaillé au Frankfurter Allgemeine Zeitung. Siegfried Unseld a dirigé les éditions Suhrkamp (le Gallimard allemand). Axel Springer a créé un grand groupe de presse.

2| Entre le 1er novembre 1814 et le 9 juin 1815, les grandes puissances européennes se réunissent à Vienne pour négocier la paix au sortir des guerres napoléoniennes. De nombreux groupes de pression sont aussi présents, dont les libraires allemands, représentés par Cotta.

3| Lors de la retraite de la Grande Armée à travers l’Allemagne, après la campagne de Russie, les princes allemands se désolidarisent de l’Empire français et déclenchent des « guerres de libération ». Elles s’achèvent avec le retrait français d’Allemagne,
en novembre 1813.

4| Karl-August von Hardenberg et Wilhelm von Humboldt représentaient la Prusse au congrès de Vienne.
Klemenz Wenzel von Metternich, ministre des Affaires étrangères et chancelier autrichien, en fut l’un des principaux acteurs.
Charles Maurice de Talleyrand était ministre des Relations extérieures sous le Directoire, le Consulat et le Premier Empire. Il le restera sous la Restauration. Le congrès de Vienne, où il réussit à s’imposer à la table des grandes puissances, fut l’apogée de sa carrière.

5| Le texte fait ici référence à l’épigraphe de Hommes allemands, de Walter Benjamin, anthologie de lettres de « grands Allemands » du siècle de la bourgeoisie : « De l’honneur sans la gloire – De la grandeur sans l’éclat – De la dignité sans solde. »

6| Les décrets de Karlsbad de 1819 restreignirent la liberté de la presse au sein de la Confédération germanique.

LE LIVRE
LE LIVRE

Johann Friedrich Cotta de L’empereur éclairé des éditeurs, Wallstein, 2014

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