John Bowen : « Les musulmans français se caractérisent par leur pragmatisme »

John Bowen : « Les musulmans français se caractérisent par leur pragmatisme »

Pour l’anthropologue américain John Bowen, la crispation du débat public français sur l’islam, dont témoigne le projet de loi sur la burqa, est à mille lieues des réalités quotidiennes de la population musulmane. Désireuse de respecter les normes islamiques dans un environnement laïc, elle bricole en permanence des justifications, des règles et des manières de faire propres à la France. Avec un sens consommé du compromis.

Écrit par la rédaction de Books publié le 23 février 2010
  [Version intégrale de l'entretien]   Au moment où le port de la burqa est au cœur du débat politique français, vous publiez un livre qui souligne l’attitude pragmatique, au quotidien, de la majorité des musulmans. Pouvez-vous préciser les ressorts de cette attitude ? Mon livre ne s’intéresse pas aux musulmans laïcs, comme l’intellectuel Malek Chebel, qui revendiquent un islam privé, plus spirituel et philosophique que véritablement religieux ; ni aux musulmans séparatistes, qui souhaitent vivre en France mais à l’écart de la société française, quand ils ne rêvent pas d’y fonder une république islamique, à l’instar des mouvements salafistes. Car ces deux courants sont extrêmement minoritaires. Je m’intéresse à l’entre-deux, un groupe qui représente à la fois l’immense majorité de la population musulmane de France et des acteurs publics, qu’il s’agisse des représentants des principales organisations, des responsables des mosquées ou des établissements d’enseignement islamiques. Tous tiennent un discours pragmatique, qui appelle à la convergence de l’islam et de la société française, et fabriquent au quotidien ce que les Québécois appellent des « accommodements raisonnables » entre normes françaises et normes islamiques. Les musulmans pratiquants, en France, veulent à la fois respecter le droit islamique, être à l’écoute des avis juridiques des oulémas, et vivre des vies ordinaires, à l’écart de tout radicalisme politique. De la même manière que les catholiques espèrent entrer au paradis et écoutent ce que dit le pape, tout étant de parfaits citoyens français.   En quoi consistent, plus précisément, ces accommodements ? Les musulmans de France sont en quête de réponses à des questions concrètes : un mariage civil est-il compatible avec l’islam ? Peut-on acheter une maison en contractant un prêt à intérêt ? Faut-il sacrifier un mouton au moment de l’Aïd pour respecter le Coran ? Et ils cherchent ces réponses partout où c’est possible, sur al-Jazira quand ils parlent arabe, sur des sites Internet et des forums de discussion, ou dans les mosquées. Face à cette demande sociale massive, les responsables religieux se sont mis à réfléchir aux points de rencontre entre certaines conceptions des normes islamiques et certaines conceptions des normes françaises. Cela renvoie parfois à des problèmes d’interprétation juridique. Des leaders musulmans s’appuient ainsi sur la notion de contrat et de consentement mutuel pour soutenir qu’un mariage civil peut être considéré comme un mariage islamique. Dans un registre non juridique, certains compromis se négocient au quotidien. C’est, par exemple, une professeur de biologie portant le foulard, dans un collège privé islamique, qui enseigne à ses élèves la théorie de l’évolution - puisque sa connaissance est nécessaire à la réussite scolaire en France ; mais qui précise que l’idée d’unité du vivant peut être considérée comme une théorie scientifique provisoire.   La France offre-t-elle un terreau plus fertile que d’autres pays au pragmatisme ? Je le crois. Les musulmans ne sont nulle part ailleurs à ce point confrontés à la question de la concurrence des normes. En Grande-Bretagne, par exemple, les trajectoires de l’immigration et le multiculturalisme a permis la transposition sur le territoire de villages entiers du Pakistan, d’Inde ou d’ailleurs, avec des communautés très homogènes qui ont pu assez facilement importer leurs normes, dans un pays où le poids du local est plus important, en négociant directement à ce niveau, sans grand débat national. En France, les musulmans sont beaucoup moins isolés du reste de la société, parce que la trajectoire de l’immigration n’est pas la même : à l’origine, c’est le gouvernement qui a fait venir les immigrés et les a installés dans des quartiers, sans avoir du tout l’intention de former des communautés. Surtout, la tradition laïque a opposé beaucoup plus d’obstacles à la diffusion de la pratique religieuse musulmane dans l’espace public : on a construit plus tard et plus difficilement ici des mosquées, on a créé plus tard et beaucoup plus difficilement des écoles privées islamiques, et les débats sur le voile et la burqa rappellent à quel point la question de la visibilité de l’islam pose toujours problème. Dans ce contexte, les responsables religieux musulmans ont été davantage incités qu’ailleurs à explorer des pistes nouvelles, inventer d’autres approches, bâtir des ponts avec les pouvoirs publics. Le pragmatisme est le véritable commun entre tous mes interlocuteurs musulmans en France.   Mais la réislamisation de la population musulmane de France, en particulier les jeunes, ne va-t-elle pas à l’encontre de cette stratégie de convergence ? Je ne crois pas. C’est même plutôt ce fait social qui a engendré le besoin d’innovation.  Pour comprendre ce phénomène, il faut se souvenir de la déception née de l’échec de la marche des Beurs en 1983 : alors que ces jeunes Français d’origine musulmane attendaient une réponse à leur revendication d’égalité, ils n’ont entendu que le silence. Après cela, quelques-uns se sont engagés en politique. Mais la plupart se sont retrouvés dans un véritable« trou identitaire ». Avec un Front national en pleine ascension, ils se sont convaincus qu’ils ne seraient pas acceptés avant longtemps sur un pied d’égalité ; parallèlement, ils étaient bien conscients d’être vus comme des étrangers en Algérie, au Maroc ou en Tunisie… Il leur restait la possibilité d’affirmer leur identité musulmane, en cherchant dans le « vrai islam » une nouvelle source de sens. Mais, même ceux qui ont été séduits par l’islam salafiste, radical, ne sont pas restés figés. Le radicalisme islamique a été pour beaucoup un moment de vie. Dans les instituts d’études islamiques, j’ai souvent croisé, des jeunes de 20 à 30 ans qui avaient frayé avec les courants extrémistes, attirés par la simplicité du message, mais qui ne se satisfaisaient plus de ce discours sec et simpliste. Ils se tournaient précisément vers les instituts, qui sont au cœur de la réflexion pragmatique dont je parlais, pour trouver une approche plus approfondie.   Malgré ces accommodements, on peine à imaginer, en ces temps de crispation, un mouvement de convergence des valeurs françaises et des valeurs musulmanes ? Ce n’est pas une question de valeurs. J’ai bien conscience que le débat public se construit en France en ces termes. J’ai également conscience que certains sondages révèlent certaines différences de vues substantielles entre la majorité des musulmans et la majorité des Français non musulmans, par exemple sur l’avortement. Mais, sur l’essentiel, et notamment sur la question de l’égalité hommes-femmes, il n’y a pas entre l’islam et l’Occident de conflit de valeurs. Prétendre que la civilisation européenne est la gardienne éternelle de l’égalité juridique, politique et sociale des femmes, tandis que les pays musulmans seraient le symbole de leur oppression, relève de la construction imaginaire. Le combat pour la libération des femmes a eu lieu et continue d’avoir lieu dans les deux civilisations. Rappelons tout de même que, dans les années 1920-1930, il était plus facile à une femme de divorcer dans un pays musulman qu’en Europe. Que je sache, les femmes n’ont pas acquis le droit de vote au moment de la révolution française ! Et la France n’est pas la championne de la parité électorale ou de l’égalité salariale. Nous observons, en revanche, des différences de pratiques, sur des points précis. En matière de divorce, c’est par exemple le droit pour l’homme de répudier unilatéralement sa…
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