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Les passions de Chah Djahan

Troisième des quatre Grands Moghols, l’empereur Chah Djahan cultivait avec un égal raffinement le goût des arts et l’amour de son épouse, Mumtaz. Deux passions réunies dans son mausolée, le Taj Mahal. Mais ce souverain flamboyant était aussi le parfait représentant d’une dynastie rongée par les intrigues. Les miniatures réunies dans l’Album de Chah Djahan témoignent de la puissance de cet empire musulman sans rival.


À son apogée, l’Empire moghol était le plus puissant des empires musulmans dits « de la poudre à canon », avec ses 100 millions d’habitants contre 22 millions dans l’Empire ottoman et 6,5 millions dans l’Empire perse safavide (1). Seule la Chine des Ming le surpassait. De 1526 à 1707 – à l’exception d’un bref intermède –, les Moghols dominèrent la majeure partie de l’Inde.

La richesse faisait de cette cour un mécène sans équivalent en Europe ou dans le monde, attirant les artistes arabes, perses ou turcs les plus doués et ambitieux, voire un animal étrange, l’Européen. Les hommes et les femmes à la tête de cet empire – on vit deux femmes contrôler le sceau royal depuis le harem et d’autres participer au gouvernement – brillaient à la fois par leurs talents et par leurs personnalités.
 Chah Djahan, fils de l’empereur Djahangir et de l’une de ses épouses, hindoue, vécut de 1592 à 1666 et régna de 1628 à 1658. Petit-fils préféré d’Akbar, le premier des Grands Moghols, il avait veillé ce dernier sur son lit de mort. Jeune, c’était un soldat émérite, et son père lui décerna le titre de Chah Djahan (« Roi du monde ») au retour d’une campagne victorieuse dans le Deccan, en 1617. Il continua d’ailleurs à participer en personne aux batailles jusqu’au milieu des années 1640, quand il échoua dans sa tentative de reconquête du berceau familial de Samarkand (2).

Mélomane, il jouait du violon et chantait d’une voix claire de baryton. Grand amateur de gemmes, il fit orner son trône (le trône du Paon) des plus belles et agrémenter de pierres semi-précieuses les monuments de marbre blanc qui seront sa marque. Son amour pour sa deuxième épouse, Mumtaz Mahal (« La Merveille du palais »), qui lui donna quinze enfants en dix-huit ans et mourut en couches, est entré dans la légende. De chagrin, nous raconte l’aventurier Manucci, sa barbe noire devint blanche en quelques jours.

S’il eut une passion capable de rivaliser avec son amour pour Mumtaz, ce fut bien l’architecture. Dès l’adolescence, il passa commande de nouveaux édifices, en fit transformer d’autres, développant ainsi le grand style moghol. Ses réalisations les plus remarquables furent Shahjahanabad (aujourd’hui Old Delhi), nouvelle capitale érigée à la gloire de la puissance royale, et le Taj Mahal, son merveilleux hommage à Mumtaz Mahal. Le monument impressionne même les visiteurs les plus cyniques.
L’empereur passa les huit dernières années de sa vie à contempler le mausolée depuis sa geôle du fort d’Agra où un de ses fils l’avait jeté, suivant là son exemple : il avait lui-même pris le pouvoir en faisant assassiner deux de ses frères et au moins six autres membres de sa famille. « Comment peux-tu encore honorer la mémoire de Kushrau et Shariyar, que tu as envoyés à la mort avant de monter sur le trône alors qu’ils ne représentaient aucune menace ? » lui lança Aurangzeb, sorti vainqueur de la bataille de succession.

Fergus Nicoll nous livre un récit à la fois érudit et accessible du règne de Chah Djahan, de son ascension à sa chute. Il s’appuie pour cela sur de nombreuses sources de première et seconde main, et l’ouvrage n’est pas avare de notes en bas de page. Des annexes savantes précisent aussi des points complexes comme la datation (au moins cinq calendriers différents entrent en jeu) ou l’art des chronogrammes, cette manière d’écrire sur un événement des vers dont la valeur des lettres (chaque lettre de l’alphabet perse a une valeur numérique) donne la date de l’événement. Le style de Nicoll captive le lecteur. Mais l’universitaire est dans l’impossibilité de discerner où s’arrête l’exposé des faits avérés et où commence l’œuvre de l’imagination.

L’auteur insiste particulièrement sur les trois grandes batailles de succession qui ont marqué les règnes d’Akbar, de Djahangir et de Chah Djahan. Les Moghols ne pratiquant pas la primogéniture, la transmission du pouvoir était une vilaine affaire. Les souverains essayaient bien d’exprimer leurs préférences, mais la chose était périlleuse : un fils trop puissant pouvait renverser son père.

C’est la raison pour laquelle Djahangir maintint Chah Djahan dans l’incertitude, au risque de détériorer leurs relations. Quoi qu’il en soit, dès que l’empereur commençait à vieillir ou souffrait d’une maladie passagère, comme dans le cas de Chah Djahan, les princes se préparaient à l’épreuve. Et tous savaient qu’un seul en sortirait vivant. Nicoll raconte ces luttes avec verve et force détails sur les manigances des factions.

Il met également l’accent sur le rôle des femmes. Il s’inscrit en cela dans le sillage de Ruby Lal qui, dans Domesticity and Power in the Early Mughal World, a montré l’importance des femmes au XVIe siècle moghol (3). Nicoll met en avant le rôle éminent joué par Mumtaz Mahal, mais il insiste particulièrement sur celui de Nur Djahan, l’épouse de Djahangir, dans la vie politique de l’époque. Chah Djahan avait beau être marié à sa nièce, Nur Djahan lui rendit la vie impossible. À la fin du règne de Djahangir, elle manipula la cour pour essayer de le priver de la succession, au profit de Shariyar, fils de Djahangir qu’elle avait marié à sa propre fille, née d’un premier lit. Son but, bien sûr, n’était pas tant de la voir devenir reine que de continuer à jouer les éminences grises.

À la suite d’Ebba Koch – dont l’œuvre magistrale The Complete Taj Mahal fut publiée en 2006 et qui est ici remerciée pour son aide (4) –, Nicoll prête toute l’attention requise à l’architecture et la construction du monument.
Chah Djahan s’impliqua totalement dans chaque aspect du projet, réalisé grâce au talent d’artisans venus non seulement d’Inde, mais aussi de l’ensemble du monde musulman. Une annexe énumère les sourates du Coran que l’on peut lire sur les différentes parties du bâtiment. Et Nicoll nous rappelle que le mausolée n’était qu’un élément d’un ensemble bien plus vaste qui comprenait un bazar et un caravansérail. Il rappelle aussi qu’il devait avoir son pendant [en marbre noir] sur l’autre rive de la rivière Yamuna, dans le jardin du Clair de lune, récemment fouillé, d’où l’on pouvait admirer le mausolée de marbre la nuit.

Nicoll ne s’attarde pas sur les accès de débauche de l’empereur après la mort de Mumtaz Mahal. Il batifolait avec les épouses des nobles que les mendiants sollicitaient à grands cris sur leur passage : « Ô petit déjeuner de Chah Djahan, souviens-toi de nous ! », ou encore : « Ô déjeuner de Chah Djahan, viens-nous en aide. » La maladie de Djahan, qui déclencha en 1657 la lutte de succession à l’origine de sa chute, fut provoquée par l’abus d’aphrodisiaques destinés à restaurer sa virilité défaillante.

L’érudition de Nicoll est parfois prise en défaut : Allahabad ne fut jamais la capitale de la province moghole du Bihar, la ville étant une province en soi ; les soufis Chishti ne sont pas liés par le sang mais par une forme de filiation spirituelle ; Balkh n’était pas un royaume montagneux, car la région se situe dans les plaines du nord de l’Afghanistan ; et « islamisme » ou « islam politique » sont des termes forgés par la science politique contemporaine qu’il est impropre d’appliquer aux gestes de Chah Djahan en direction d’une certaine orthodoxie religieuse.

Nicoll fournit aussi, parfois, de nouveaux éclairages notables. Notamment quand il explique pourquoi cinq années ont séparé les fiançailles du mariage de Chah Djahan avec Mumtaz Mahal : c’est la disgrâce de la famille la jeune femme – dont l’oncle était impliqué dans un complot – qui semble à l’origine de cette temporisation. Mais son apport essentiel, c’est d’avoir écrit le premier livre consacré à cet empereur marquant depuis celui de R.N. Saksena en 1932. Et il le fait d’une manière qui pourrait amener une nouvelle génération à s’intéresser à l’histoire des Moghols.

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Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 14 mai 2010. Il a été traduit 
par Adrien Pouthier.

Notes

1| L’historien Marshall G. Hodgson, à qui l’on doit l’expression gunpowder empires, expliquait l’émergence des puissances ottomane, safavide (en Perse) et moghole par la centralisation qu’avait nécessitée l’organisation de leur artillerie.

2| La dynastie moghole, descendante de Tamerlan, est originaire de Samarkand. Son fondateur, Babur, a été chassé de la cité par l’invasion ouzbek.

3| Ruby Lal, Domesticity and Power in the Early Mughal World (« Domesticité et pouvoir au début de l’Empire moghol »), Cambridge University Press, 2005.

4| Ebba Koch (textes) et Richard A. Barreau (illustrations), The Complete Taj Mahal and the Riverfront Gardens of Agra, Thames & Hudson, 2006.

Pour aller plus loin

Valérie Berinstain, L’Inde impériale des Grands Moghols, Gallimard, coll. « Découvertes », 1997. De Babur à Bahadur Chah II, plus de trois siècles d’histoire de l’Inde à travers la dynastie musulmane moghole.

Niccolo Manucci, Un Vénitien chez les Moghols, Phébus, 2002. Pour apprendre par soi-même comment blanchit la barbe de Chah Djahan et autres secrets de la cour moghole.

LE LIVRE
LE LIVRE

Chah Djahan. Ascension et déclin d’un empereur moghol de Fergus Nicoll, Haus Publishing

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