L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Les seigneurs de la rue

Ils meurent jeunes, mais ont de l’argent à ne savoir qu’en faire, des femmes sublimes, des armes modernes et des chemises de soie. Au Mexique, une génération entière rêve de devenir narcotrafiquant.

Les femmes qui les suivent sont blondes, belles comme la fleur qui s’épanouit chaque jour. Ils s’en vantent, comme s’ils avaient lu l’écrivain Enrique Serna : « Personne ne peut prétendre qu’il est un homme s’il n’a pas eu une jolie femme dans ses bras. » Ils se déplacent en 4 x 4, en jet privé ou en voiture de luxe. Leurs bottes extravagantes, leurs chemises de soie, leurs bijoux et leurs lunettes de marque valent des milliers de dollars. La police est au garde-à-vous devant eux. Les politiciens les courtisent. Ils ont leur propre musique et, mieux, ils ne rêvent pas. Pas même éveillés. Rêver de quoi ? Ils ont tout. Ils aiment frimer, que l’on sache qu’ils ont réussi, qu’ils sont là, qu’ils sont les chefs, ceux qui suscitent les plus larges sourires et les marques d’approbation les plus appuyées. Ils paient la musique et l’alcool, écoutent ceux qui sont venus demander leur aide, font leurs affaires en cash. Ce sont les maîtres de la rue. Ils marchent d’un pas assuré, sourient comme des héros ; ils savent que personne ne leur demandera des comptes. La moitié des gens prononcent leur nom avec méfiance, l’autre avec admiration. Comme ils peuvent miser gros, ils discutent peu. Ils n’ont pas peur de mourir et vivent chaque jour comme si c’était le dernier. Ce ne sont pas des spéculations, ils le savent. Ils s’adonnent donc à des plaisirs vieux comme le monde : le sexe, la chère, l’ivresse, la vanité – ou encore expédient des âmes ad patres. Ils sont extrêmement croyants. Les autres, les nombreux pauvres, les pouilleux, savent qu’ils ne changeront de statut qu’en suivant leur exemple. Ils savent que le travail salarié n’enrichit que les patrons. Alors, ils prendront le risque. Ils veulent se balader en limousine dernier cri, que les filles les admirent et que les policiers ferment les yeux. Le billet vert, c’est la seule chose qui compte. Bien sûr, eux aussi mourront, mais cela n’a pas d’importance. Ils laisseront suffisamment derrière eux pour qu’on leur construise un grand mausolée à colonnes, une coupole de mosaïques vertes ou orange et une vitrine où resplendiront leurs photos et leurs objets les plus précieux. À travers la vitre, tout le monde verra qui était le mort. On composera des chansons sur lui et sa famille racontera ses exploits. On parlera de ses bottes à bout d’argent, de ses ceintures ouvragées et de ses 4 x 4, de sa bravoure et de ses maîtresses, de son pistolet à crosse d’or et de son tir infaillible. Qu’importe s’il sait à peine lire, s’il parle par monosyllabes. S’il s’en sort, il sera le sang neuf, celui qui sait jouer le tout pour le tout, celui que les balles effleurent à peine parce qu’il a pactisé avec Jésus Malverde [le Robin des Bois mexicain], Jude Thaddée [le saint patron des causes perdues] et la mor
t. Et aussi avec la Vierge de Guadalupe, cette apparition mexicaine de la Vierge Marie, qui ne l’abandonne ni le jour ni la nuit ; c’est pourquoi il la porte tatouée à côté de sa maman, parce qu’on n’a qu’une mère. À peu de chose près. Des délinquants de ce genre infestent les villes. Ils investissent leurs rues et leurs fêtes comme pour montrer le pouvoir que leur donnent la fortune et leur peu de respect pour la vie d’autrui. Leurs armes sont modernes et ils en profitent. Tous les jours, ils font la une des journaux et ça les excite. La relation qu’ils ont avec leurs subordonnés est autoritaire et cruelle quand il le faut. Depuis quelque temps, cette attitude a altéré leur image de messies auprès du petit peuple. La guerre avec les autorités mexicaines (1) les a rendus intransigeants et désespérés. Sanguinaires. Plus sélectifs sur le choix de leurs protégés. Leurs blondes, qui sont aussi un modèle pour la gent féminine, restent à la maison contempler leur garde-robe. Leur homme est au front – ou bien avec une nana qui a l’entrejambe plus chaud. Elles sont interchangeables, et cohabitent dans le cœur des hommes. Les deux gosses qu’elles mettent au monde leur garantissent une stabilité financière tant que l’homme est en vie ; après, qui sait ? La page des faits divers est devenue le reflet de la société que nous sommes : sans valeurs, sans espoir et condamnée à vivre au jour le jour. La jeunesse se range facilement au principe selon lequel mieux vaut vivre cinq ans comme un roi que cinquante aux abois. L’univers du désir est bien circonscrit. En peu de temps, tu peux tout obtenir et tout perdre, mais qu’est-ce que la vie sans cette éventualité ? Un sacrifice qui n’en vaut pas la peine. Il y a bien longtemps que l’Université a cessé d’être une option, et les emplois décents vous affament. La décence coûte très cher. La guerre contre la violence a engendré le culte de la déclaration. Tous les jours, des fonctionnaires de tous niveaux font des déclarations que 
nul ne comprend. Et, quand on les saisit, elles font rire, car rien ne change, sauf les morts qui sont au final une seule et même douleur : tueurs à gages et soldats viennent tous du même milieu social. Rien n’endigue la vague grandissante des candidats remplaçants. Quinze millions de jeunes de 15 à 20 ans espèrent se faire recruter par les cartels, et tenter leur seule chance d’échapper à la misère déchirante. Ils croient que c’est ainsi que l’on vit sa vie et ils s’y précipitent. Y a-t-il une autre issue ? Pas dans l’immédiat. Il semble que la délinquance soit la voie la plus sûre pour jouir de la qualité de vie qu’offre notre époque, ne serait-ce qu’un peu. Les anciens paysans et villageois, quand ils ont réussi, ne reviennent jamais vivre parmi les leurs. Bien sûr, ils financent la rénovation d’églises, d’écoles et de rues, parfois ils viennent passer la journée, boire une bière avec les gens du pays, manger du chevreau et faire la cour à la plus jolie fille, mais c’est tout. C’est dans les villes qu’il faut parader et exercer son pouvoir. Aujourd’hui, leur attitude fait partie du patrimoine culturel. Au début et pendant des années, le secteur marchait par cycles ; il y avait des moments de calme plat et des moments de violente tempête. À présent, on dirait que tuer est l’essentiel. Ce qui, chez le chanteur populaire José Alfredo – « la vie ne vaut rien » – pouvait être le produit d’une déception amoureuse ou de la lecture d’un sonnet de Francisco de Quevedo, le poète baroque hanté par la mort, est devenu une position idéologique face à la possibilité de tuer ou de mourir. Bien sûr, la témérité des jeunes est plus grande que celle de la génération précédente, quand les tueurs à gages étaient des hommes mûrs. Des durs, disait-on, qui avaient choisi ce métier sans états d’âme. Maintenant, c’est devenu une façon d’être et de se distinguer au sein de la tribu. Les villes les plus touchées par la violence sont des villes dont la population est jeune. Celui qui parcourt leurs rues ne détecte aucune peur. La plupart de leurs habitants marchent normalement, même s’ils restent vigilants, car leur heure peut sonner à tout moment. En Amérique latine, la marginalité est une manifestation de la ségrégation socio-spatiale qui touche les périphéries urbaines, tenues à l’écart du développement des centres-villes. Les filles assassinées de Ciudad Juárez (2) vécurent dans l’une d’elles. Rejoindre le centre-ville leur a coûté cher. À Buenos Aires, à São Paulo, à Rio de Janeiro, à Bogotá, à Medellín, à Lima, à Panama et à Tijuana, on entend ces histoires, où la violence est quotidienne et où les gouvernements ont perdu en partie le contrôle. Nos États ont vaincu les guérillas du XXe siècle, pourquoi ont-ils échoué contre les narcos ? La réponse, naturellement, n’a rien d’évident. En attendant, et comme toujours, la violence s’habille bien, mange bien, dort bien et a de l’avenir. Mieux, elle a engendré une esthétique de vie, elle investit l’art et, pour le moment, elle fait partie de notre identité.   Ce texte est paru dans El País le 8 août 2009. Il a été traduit par Liliane Hasson.   → En complément, lire « Le roman mexicain sous l'emprise des narcos » et aussi « Rien de plus qu'une carte postale du Mexique ! »

SUR LE MÊME THÈME

Littérature Longue vie aux séquoias de Californie !
Littérature Les mangas de Jirô Taniguchi
Littérature Demain les chiens de Clifford Simak : un classique

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Esprit critique, es-tu là ?

par Olivier Postel-Vinay

Philosophie

L’esprit critique comme obscurantisme

par Marcel Gauchet

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.