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Les six femmes d’un ogre - Books

Les six femmes d’un ogre

Picasso, alias le Minotaure, est mal vu des féministes, c’est le moins qu’on puisse dire. À en croire des parutions récentes, c’était un prédateur sexuel, misogyne, ultra possessif, dominateur et toxique, etc. La réalité est bien sûr plus complexe. Picasso est en effet resté longuement et profondément attaché à six femmes, vivant maritalement avec elles (4) voire les épousant (2). En très gros, pour une vie amoureuse s’étalant sur 70 ans, avec un démarrage précoce dans les bordels espagnols, il aura eu à peu près une « cohabitante » par décennie – une femme « dont la vie était étroitement entremêlée à la sienne », comme le précise Sue Roe qui consacre une mini-biographie à chacune des six, qui se sont succédées dans un ordre presque parfait, du moins en apparence : Fernande Olivier (de 1904 à 1912), Olga Khokhlova (de 1917 à 1935), Marie-Thérèse Walter (de 1927 à 1937), Dora Maar (de 1937 à 1943), Françoise Gilot (de 1943 à 1953) et Jacqueline Roque (de 1953 à 1973). Un calendrier toutefois problématique car Picasso superposait volontiers ses amours, une relation en bout de course chevauchant celle en ébauche, comme un trapéziste qui ne lâcherait jamais un trapèze avant d’avoir l’autre fermement en main. Dans les années 1930, il était ainsi (encore) marié à Olga, cohabitait dans un château avec Marie-Thérèse et leur fille, et vivait une grande histoire avec Dora ! La N° 1, Fernande, était un modèle (et souvent plus qu’un modèle). Elle vécut avec Picasso des années de bohème joyeuse mais impécunieuse au Bateau-Lavoir, mais ne l’accompagna pas dans son embourgeoisement, appartement à Clichy, bonne, etc. Elle dut céder la place, non sans batailles, à la N° 2, Olga Khokhlova, une danseuse des Ballets russes de Diaghilev rencontrée alors que le peintre travaillait, sur les instances de Cocteau, aux décors du ballet Parade. Dans le sillage d’Olga, Picasso prit une place de choix dans la société parisienne, et grâce au succès croissant de sa peinture il s’embourgeoisa encore d’un grand cran. Il épousa Olga, eut un fils (Paul), un château, du personnel de maison mais divorça (acrimonieusement) en 1935 quand l’épouse légitime découvrit que son mari entretenait une liaison très sérieuse avec Marie-Thérèse Walter, déjà enceinte. Marie-Thérèse avait 17 ans (Picasso 45), et elle vivrait dans la discrétion une intense passion qui culmina avec la naissance de leur fille Maya. Mais Picasso débuta (en 1936) une relation simultanée avec une photographe proche des surréalistes et très lancée, Dora Maar, qu’Éluard lui avait présentée. Juste avant la guerre, il installa ses deux couples de part et d’autre de la Seine tandis qu’il faisait le va-et-vient. Mais les deux femmes finirent par en venir aux mains devant un Picasso impassible, voire secrètement réjoui selon ses nombreux critiques. Exit Marie-Thérèse (plus ou moins), qui vécut mal son après-Picasso et se suicidera en 1977. Dora prit le relais, mais en 1943 Picasso dragua sous ses yeux dans un café une autre jolie jeune femme, Françoise Gilot – la prochaine dominante. Peu à peu Dora sombra dans la dépression, puis le travail intensif et solitaire. Elle mourut en 1997, toujours au travail. Françoise (elle : 21 ans, lui : 61) était une grande bourgeoise de Neuilly, une artiste accomplie, prolifique et bientôt reconnue, mais très indépendante. Bien qu’ils aient travaillé ensemble assidûment, se soient fait un beau serment d’amour dans une église déserte, aient eu deux enfants (Claude et Paloma), la jeune femme se sentait oppressée par le pesant passé du peintre, que celui-ci avait commencé à revisiter obsessionnellement tandis que ses ex se rappelaient constamment à son souvenir. Olga réapparut par exemple sur la Côte d’Azur pour harceler et même blesser sa nouvelle rivale, qui la rossa. En 1954, Françoise prit le large – la seule du lot à avoir osé ce geste, qui scandalisa l’intéressé (« Aucune femme ne quitte un homme comme moi ! »). Mais la jeune Jacqueline Roque, qui travaillait dans le voisinage pour le potier du peintre, était déjà dans le pipeline. Elle avait 26 ans, Picasso 72. Ce serait la compagne dévouée, adorée et même (tardivement) épousée de la vieillesse de Picasso. Elle aussi se suicidera, victime collatérale du bazar successoral qu’il laissa à sa mort en 1973.


Toutes ces femmes-là, qui venaient de tous les milieux, avaient en commun d’être jeunes, très jolies, très sensuelles, colossalement amoureuses, intelligentes et portées sur l’art, Marie-Thérèse exceptée. Elles étaient aussi – comme beaucoup d’autres – fascinées par le charisme de Picasso, son attraction sexuelle, sa puissance créatrice. Et chacune occupa un créneau spécifique dans la carrière du peintre, jouissant du style de vie allant avec la croissance exponentielle de son succès et de sa richesse. Après une époque de galère pénible correspondant à la quasi tragique « période bleue », Picasso entama dans sa joyeuse, fantasque et créative époque montmartroise avec Fernande sa « période rose » et son évolution cubiste. Olga – source d’une relation plus difficile au dénouement complexe – détermina ensuite une nouvelle période, plus grave : style néoclassique et beaucoup de portraits de femmes au visage hostile voire terrifiant. Avec l’ultra sensuelle Marie-Thérèse, ce fut sans surprise l’érotisme qui envahit les toiles du maître. L’influence de la photographe intellectuelle et engagée, Dora, culmina avec Guernica, œuvre en noir et blanc comme une photo. Françoise marqua un retour aux toiles joyeuses et lumineuses. Le cycle se clôtura sur Jacqueline, qui réjouit et protégea le dernier âge du peintre et lui permit d’explorer dans le calme encore d’ultimes potentialités picturales. Ces six femmes « furent comme les rayons d’une roue dont il était le moyeu », écrit Anne Matthews dans The American Scholar. Il collaborait même étroitement avec elles, les peignant avec insistance et se laissant peindre par elles (Françoise) ou photographier (Dora, mais aussi Françoise et Jacqueline). L’ogre adorait aussi les enfants, allant avec Fernande jusqu’à en adopter un (vite rendu à l’orphelinat). Oui, Picasso était ultra possessif et voulait toutes les maintenir sous sa coupe dans une relation étouffante – bouclant par exemple Fernande dans son studio quand il sortait et l’empêchant, contre subsides, de publier ses souvenirs. Mais même après rupture il conservait volontiers ses ex à l’arrière-plan et les protégeait financièrement. Et, oui, il aimait des personnes de plus en plus jeunes – mais Henri IV ne disait-il pas que ce qui importe c’est que la somme des deux âges reste constante ? Picasso n’était pas un amoureux exemplaire, c’est sûr, mais pas non plus un amant maléfique. Sa vision de l’amour était d’une complexité insondable, diverse dans ses facettes et étrangement structurée – exactement comme sa peinture.

LE LIVRE
LE LIVRE

Hidden Portraits: Six Women Who Shaped Picasso’s Life de Sue Roe, W. W. Norton & Company, 2025

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