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L’étrange cas du Dr Saoud et de Mr Djihad

Rien de tel, pour comprendre les incohérences du comportement de l’Arabie saoudite sur la scène internationale, que de relire le roman de Stevenson sur un cas de double personnalité. Comme le Dr Jekyll, l’aimable Dr Saoud cède à ses pires pulsions criminelles sous l’emprise de sa part sombre. L’abominable Mr Djihad est aujourd’hui en passe de s’emparer totalement de lui, le menant – et nous tous avec – à sa perte. Que faire ?


©Ludovic/REA

Quand ils reçoivent les dirigeants occidentaux, les Saoudiens sont des hôtes merveilleux : sophistiqués, chaleureux, engageants... et bien sûr très généreux.

Au moment où les États-Unis se préparaient à la guerre, en réponse aux attentats du 11-Septembre, le regretté spécialiste Fouad Ajami avait énoncé cet avertissement visionnaire : « Nous allons voir de nombreux caméléons doués pour se poser en amis de l’Amérique, mais du genre à n’être jamais là quand on a besoin d’eux. » L’absence de Riyad dans la guerre contre l’État islamique semble la dernière manifestation en date de cet agaçant défaut. Mais décrire la famille royale saoudienne comme un ramassis de caméléons ne suffit pas à expliquer pourquoi son comportement est si difficile à saisir. Le célèbre roman de Robert Louis Stevenson sur un dédoublement de personnalité, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, nous offre une métaphore plus pertinente. Dans l’œuvre de Stevenson, le Dr Jekyll est écartelé entre son tempérament bienveillant et l’envie irrésistible de faire le mal, problème qu’il tente de résoudre grâce à une drogue capable de le transformer à volonté en cet être sanguinaire qu’est Mr Hyde – puis de lui faire recouvrer sa personnalité. Malheureusement, la drogue nécessaire à la mue vient à manquer, et Mr Hyde finit par s’emparer complètement du Dr Jekyll. Les enquêteurs finissent par découvrir un corps arborant les traits hideux de Hyde mais les vêtements de Jekyll, qui s’est apparemment suicidé. Jusqu’où cette métaphore peut-elle nous aider à comprendre la « maison des Saoud » ? Appelons cette version du roman de Stevenson adaptée aux relations internationales « L’étrange cas du Dr Saoud et de Mr Djihad ». Notre protagoniste, le Dr Saoud, règne sur un territoire plus gorgé de pétrole que tout autre au monde. Il est considéré comme un ami des États-Unis, lesquels espèrent comme lui que son immense richesse contribuera à la paix et à la prospérité des deux peuples. Le Dr Saoud veut la belle vie et succombe volontiers aux étonnants attraits de l’Occident moderne. Il aime également son rôle de gardien des Lieux saints de l’islam. Mais des voisins malveillants ont toujours menacé de le priver de ces plaisirs : d’abord les communistes soviétiques [les relations diplomatiques entre les deux pays ont été interrompues de 1938 à 1989], puis les ayatollahs iraniens et enfin Saddam Hussein. Heureusement que les puissants États-Unis s’étaient proposés de monter la garde devant son royaume ; quand ces ennemis lorgnaient le pétrole du Dr Saoud, l’Amérique envoyait son armada pour le protéger. Quelque chose, cependant, faisait planer une ombre sur la vie en apparence enviable du bon docteur : sa personnalité charmante dissimulait de sombres obsessions, difficiles à gérer. Il était parcouru d’un frisson de dégoût dès qu’il songeait aux chiites ; ou aux juifs ; ou aux femmes qui conduisent ; ou à l’idée même de sociétés libres, pluralistes et tolérantes. Quand surgissait cette hargne, des hallucinations venaient troubler ses pensées : il se voyait, dominateur, répandre le sang et mettre à genoux l’Occident. Une voix, tour à tour séductrice et menaçante, lui susurrait que ses instincts meurtriers étaient inspirés par Dieu. Le Dr Saoud se savait incapable de résister totalement à cette voix impérieuse, mais il avait conscience que céder entièrement à sa folie meurtrière le mènerait à sa propre mort. Quand il a pris conscience de ce dilemme, notre homme a cherché, et semblé trouver, une solution merveilleuse : une drogue capable de le transformer en un « Mr Djihad » bien distinct, grâce auquel il pouvait s’abandonner à ses vices tout en préservant la réputation et le savoir-vivre que le monde attendait du Dr Saoud.   Jusqu’au mois d’octobre 1973, celui-ci avait espéré, comme nous tous, pouvoir vivre sa vie en étant doté d’une seule personnalité. C’est à ce moment-là qu’il a découvert le besoin qu’il avait de se scinder en deux. Le processus a commencé assez innocemment, quand le charmant notable se solidarisa tout bonnement [par son aide financière] avec ses voisins arabes qui s’étaient engagés dans une guerre dont il attendait la destruction de ce minuscule État juif voisin qui le mettait tellement en rage. Lorsque cet espoir fut anéanti par les livraisons d’armes américaines aux Israéliens en difficulté, une idée bien plus ambitieuse séduisit le Dr Saoud : provoquer l’effondrement de l’Occident tout entier en le privant de pétrole ! Et il n’a d’abord pas vu la nécessité de dissimuler ces sombres pensées. Les États-Unis n’avaient-ils pas l’air d’un mouton prêt pour l’abattoir, vacillant sous le coup d’une défaite annoncée au Vietnam et entravés par un président Nixon pathétique – absorbé par le scandale du Watergate et sa démission imminente ? L’embargo pétrolier obligerait ce géant piteux à choisir entre l’effondrement pur et simple et l’abandon de son petit copain juif aux bons soins du Dr Saoud. Mais, à la grande surprise de ce dernier, les Américains se préparèrent illico à entrer en guerre contre son royaume ! Comme les navires approchaient de ses côtes avec une puissance de feu suffisante pour le rayer de la carte, le Dr Saoud fut contraint de reculer ignominieusement. « Je suis votre allié fidèle ! », se surprit-il à déclarer en mettant fin à son embargo. En persuadant l’Occident qu’il n’avait souffert que d’un égarement momentané, le Dr Saoud obtint exactement ce dont – il le comprenait à présent – il avait besoin : une drogue capable de lui faire jouer deux personnages, sous deux apparences physiques différentes. Cette drogue s’appelait « pétrodollars », et il commençait à en posséder de grosses quantités maintenant que les gouvernements occidentaux voyaient en lui un ami. Au début, la potion sembla faire merveille ; elle lui permettait d’apparaître de plus en plus occidental, tout en poursuivant dans l’ombre les desseins ignobles de Mr Djihad. Mais la drogue eut un effet secondaire imprévu : plus il succombait aux charmes de l’Occident, plus Mr Djihad gagnait en force et en rage. Une nuit de novembre 1979, pendant son sommeil, le Dr Saoud se changea involontairement en Mr Djihad. Sous le nom d’Al-Ikhwan (« les frères »), celui-ci réussit à s’emparer de sa propre Grande Mosquée à La Mecque et annonça qu’il avait banni le Dr Saoud du royaume ! Quand notre homme, très ébranlé, reprit le contrôle de lui-même, il opta pour une solution temporaire : il ne se glisserait plus dans la peau de Mr Djihad qu’à l’extérieur du royaume. De cette manière, pensait-il, il pourrait continuer de charmer l’Occident sous l’apparence du Dr Saoud, tout en semant le chaos partout ailleurs sous celle de Mr Djihad. Pendant plus de vingt ans, jusqu’en septembre 2001, le plan fonctionna merveilleusement. Quand le menaçant ayatollah Khomeyni reprit le pouvoir iranien à un ami des États-Unis en fin de vie, le Dr Saoud était prêt à offrir ses services de seul « pilier » de la sécurité américaine dans le golfe Persique. « Les Soviétiques ont envahi l’Afghanistan ? Je vais vous aider à les mettre à la porte ! Monsieur Reagan, vous avez besoin d’aide pour financer votre guerre secrète contre cet allié soviétique au Nicaragua ; je suis heureux de vous donner de l’argent ! Êtes-vous inquiet du prix du pétrole ? J’utiliserai les recettes pour enrichir vos grandes entreprises et donner de l’emploi à des milliers et des milliers de vos citoyens en achetant quantité d’armes ! Vous cherchez à assurer la sécurité d’Israël ? Je vais rompre avec mes voisins arabes intransigeants et faire des propositions raisonnables pour mettre fin au conflit avec les Palestiniens ! Avez-vous besoin d’un conseil avisé concernant ma région compliquée ? Je paierai une multitude de programmes sur le Moyen-Orient au sein de vos universités et de vos think tanks ! » Le Dr Saoud était dans son élément, et dans une posture satisfaisante à la fois pour lui et pour ses amis occidentaux. Dans les soirées organisées par ses ambassades et autres cocktails, il se révélait un hôte merveilleux ou un invité charmant : sophistiqué, chaleureux, engageant et, bien sûr, très, très généreux.   L’Afghanistan fut une grande réussite. Les Américains voyaient bien que le Dr Saoud connaissait Mr Djihad, mais de là à s’imaginer qu’il s’agissait des deux visages d’une même personne ! Ils pensaient que le Dr Saoud aidait Mr Djihad cette fois seulement – en raison de leur commun désir de repousser les communistes. Zbigniew Brzezinski, le conseiller américain à la Sécurité nationale, explique ainsi son analyse de l’époque : « Qu’est-ce qui comptait le plus du point de vue de l’histoire mondiale ? […] Quelques musulmans excités ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la Guerre froide ? » Cela marchait. Du moins le Dr Saoud le pensait-il. Les Américains ne voyaient que « quelques musulmans excités ». C’est à peine s’ils remarquaient que Mr Djihad dépensait des milliards pour construire des madrasas et des mosquées à travers le monde, donnant à d’innombrables enfants musulmans des envies de meurtre contre l’Occident, les chiites, les chrétiens et les juifs ; puis qu’il les armait jusqu’aux dents, à mesure qu’ils grandissaient, dans des endroits comme le Pakistan et l’Afghanistan. Et pendant que toutes ces bases étaient jetées, le Dr Saoud acceptait
les louanges pour avoir contribué à vaincre les communistes impies. Même quand Mr Djihad radicalisa le Pakistan et offrit l’Afghanistan aux talibans, les Américains gardèrent le silence pendant que les diplômés des madrasas tuaient les femmes qui osaient apprendre à lire à leurs filles, massacraient les chiites par milliers et préparaient aux États-Unis une surprise encore plus saumâtre que l’embargo pétrolier. Quand le 11-Septembre se produisit, on eut pendant un moment le sentiment que le choc allait contraindre l’Occident à reconnaître que le Dr Saoud et Mr Djihad étaient une seule et même personne : le premier semblait avoir de la peine à condamner le meurtre de milliers d’Américains par des extrémistes en majorité saoudiens ; on le surprenait même parfois à marmonner que les Israéliens se tenaient derrière les attaques. Par chance, les Américains étaient d’une telle inconséquence qu’ils envahirent son voisin l’Irak, où Mr Djihad n’avait pas même le droit de mettre le pied ! Mais, soudain, le Dr Saoud est confronté à un danger terrifiant. En 2003, Mr Djihad, qui s’est donné depuis quelque temps le nom d’Al-Qaïda, essaie de nouveau de déstabiliser le royaume ! [En commettant plusieurs attentats à Riyad.] Le Dr Saoud comprend alors, à son grand effroi, qu’il est en train de perdre sa capacité de cantonner son âme damnée à l’extérieur de ses frontières. Dieu merci, il touche encore beaucoup de pétrodollars, et réussit à reprendre une nouvelle fois le contrôle de Mr Djihad. Mais la situation va se détériorer. Quand les États-Unis occupent l’Irak, le Dr Saoud reste inexplicablement tranquille pendant que son alter ego lance une campagne meurtrière contre les soldats américains et les civils chiites. « Que puis-je faire ?, songe le Dr Saoud. Les Américains essaient de me défier, juste à ma frontière, avec ce double fléau : une démocratie arabe et une majorité électorale chiite. » Quand les États-Unis se retirent, l’enfer se déchaîne. Les Iraniens sont en marche, renforçant le pouvoir des abominables chiites où qu’ils vivent : en Irak, au Liban, à Bahreïn, en Syrie, au Yémen, et même dans les champs de pétrole du royaume ! Seul Mr Djihad, c’est clair, possède la force et le tempérament brutal nécessaires pour parer la menace.   Le Dr Saoud essaie bien encore de sauver les apparences, quittant les oripeaux de Mr Djihad pour accueillir les responsables américains de passage, avant de les reprendre pour lancer une guerre impitoyable après l’autre, en se donnant différents noms dans différents endroits. À l’été 2014, le Dr Saoud se retrouve dans une position stressante : les États-Unis lui demandent de se bombarder lui-même (sous le nouveau nom de guerre de Mr Djihad : « l’État islamique ») en participant aux opérations contre Daech en Irak ! Personne ne comprend donc que Mr Djihad tue les chiites et sauve le royaume ? Personne ne comprend donc que, s’il continue de bombarder son propre alter ego, Mr Djihad pourrait devenir suffisamment furieux pour essayer une fois encore de prendre complètement le dessus sur le Dr Saoud ? Et voilà qu’au beau milieu de cette épreuve une terrible complication surgit. La drogue du pétrodollar, essentielle pour pouvoir se transformer à volonté, s’épuise. Moins le Dr Saoud a de dollars à sa disposition, plus il devient difficile de maîtriser Mr Djihad. Celui-ci continue de faire le jeu du Dr Saoud contre les chiites, mais il commence, comme en 1979 et 2003, à prétendre qu’il est, lui, le véritable dirigeant du royaume ! Or cette fois, en tant qu’« État islamique », Mr Djihad contrôle son propre territoire non loin de la frontière saoudienne. Et quand le Dr Saoud se regarde dans un miroir, maintenant, il comprend que son propre visage prend progressivement les traits terrifiants de son alter ego. Pour la première fois, les Américains commencent à remarquer à quel point le Dr Saoud et Mr Djihad semblent méchamment liés. Pourquoi le premier ne veut-il pas bombarder le second en Irak ? Ces deux-là n’apparaissent-ils en même temps au même endroit en Syrie ? Pourquoi le Dr Saoud lâche-t-il des bombes sur le Yémen, renforçant Al-Qaïda dans le pays et apportant le malheur à la population ? De plus en plus d’Américains ont du mal à saisir la signification de ce qu’ils voient : « Quelque chose s’est-il détraqué dans l’esprit de notre ami ? se demandent-ils. Regardez, le Dr Saoud commet de plus en plus de décapitations ! Le mauvais Mr Djihad n’était-il pas le seul à trancher la tête des religieux chiites ? Attendez une minute. Le Dr Saoud n’a-t-il pas étrangement le même ton que Mr Djihad quand il fulmine contre les chiites, la démocratie, les droits de la femme, la tolérance, la liberté d’expression ? » Les Américains écoutent, et ils entendent des cris à glacer le sang venus de Syrie, d’Irak et du royaume lui-même : « Qu’on leur coupe la tête ! » Et ils semblent tous venir de la même voix ! Pendant ce temps, le Dr Saoud, de plus en plus à court de pétrodollars, regarde passivement Mr Djihad entasser les corps à l’intérieur et à l’extérieur du royaume. Alors qu’il envisage avec angoisse une nouvelle injection coûteuse pour reprendre le contrôle de son alter ego, la voix de Mr Djihad à l’intérieur de sa tête lui crève presque le tympan : « Tu crois vraiment que tu peux continuer de faire taire tes blogueurs démocrates et tes contestataires chiites sans que je répande leur sang ? Est-ce que tu ne vois pas les infidèles américains et iraniens signer des accords ? N’arrête pas de bombarder le Yémen ! Ces guerres sectaires jettent les gens dans mes bras, et mes artificiers d’Al-Qaïda dans le pays sont en train de préparer aux Américains une sacrée surprise ! J’ai besoin de plus de pétrodollars ! Tu ne vois donc pas combien de massacres j’ai à commettre en Irak, en Syrie, en Libye, en Égypte, au Pakistan, en Afghanistan, au Nigeria, au Kenya, au Mali, en Indonésie, à Istanbul, Paris, en Californie, à Bruxelles et à New York ? Ne t’avise pas de cesser de m’aider ! » Et le Dr Saoud de signer fébrilement davantage de chèques, mal à l’aise avec tous ces meurtres, inquiet des regards étranges que lui jettent les Américains et plus que jamais terrifié à l’idée d’être possédé par Mr Djihad. À moins que quelque chose ne change bientôt, ce funeste sort semble certain.   Cette histoire tragique rend-elle équitablement compte de ce qui se passe dans la maison des Saoud ? On peut assurément plaider que l’extrémisme violent est dans l’ADN du régime. Après tout, le fondateur de la dynastie, Mohammed Ibn Saoud, a accepté dès 1733 d’imposer les conceptions religieuses rigoristes de Mohammed ben Abdelwahhab aux populations qu’ils avaient conquises. Depuis que le descendant d’Ibn Saoud, Abd al-Aziz, a fondé l’État saoudien moderne en 1932, jusqu’au règne actuel de son fils le roi Salman, ce pacte avec les wahhabites a placé la monarchie devant un choix qui n’en est pas un : d’un côté, tout écart vis-à-vis de la doctrine alimente la contestation interne des fanatiques ; de l’autre, succomber au wahhabisme nourrit le conflit avec le reste du monde. La « solution » récurrente du pouvoir saoudien a consisté à tuer ses adversaires radicaux, puis à essayer de restaurer sa légitimité en imitant leur idéologie médiévale.   Cette posture est devenue de plus en plus intenable : la logique de cooptation par émulation enferme à présent la dynastie dans une guerre confessionnelle à l’échelle régionale contre les chiites soutenus par l’Iran, dans laquelle les seules « troupes au sol » sunnites efficaces appartiennent à l’État islamique et à différentes filiales d’Al-Qaïda. Ce qui revient à renforcer le pouvoir des groupes mêmes qui visent in fine à renverser le régime. Pire, depuis que le Printemps arabe a ouvert l’ère des soulèvements de masse contre toutes les formes de dictatures, la maison des Saoud fait face au développement de la menace intérieure, et la dynastie se démène pour éliminer – ou acheter – les millions de Saoudiens qui refusent à cette famille le pouvoir de régenter leur vie. Si seulement il y avait assez de pétrodollars, sans doute les Saoud pourraient-ils les utiliser pour continuer à gagner du temps. Mais, pour couronner le tout, les ressources pétrolières sont sérieusement entamées par des changements structurels du marché mondial de l’énergie. Pour l’Occident, la spirale infernale dans et autour de l’Arabie saoudite a des conséquences insupportables, le développement du terrorisme et le flot croissant des réfugiés, l’un et l’autre alimentant les mouvements antilibéraux en Europe et aux États-Unis. La maladie saoudienne d’origine est en train de métastaser au point de menacer les fondements mêmes du projet d’ordre mondial libéral et pacifique imaginé par l’Occident après la Seconde Guerre mondiale. Pour le dire simplement, la psychose du Dr Saoud et de Mr Djihad n’est pas seulement en passe de tuer le patient ; elle est devenue trop dangereuse pour le reste de la planète. Elle doit être traitée. S’il existe le moindre espoir de solution, cela commence par cette remarque : les sociétés schizophrènes ne sont pas la même chose que les personnalités schizophrènes. L’Arabie saoudite n’est évidemment pas une seule personnalité puissante souffrant de graves problèmes psychiatriques. C’est un pays qui, comme tous les pays, est divisé en factions, qui présentent une infinité de préférences contradictoires en fonction de la classe, la religion, la tribu, la race, l’ethnie, et sont en désaccord sur d’innombrables questions allant de la protection de l’environnement au système de transports collectifs. Pour empêcher cette source universelle de conflits humains de prendre les sociétés au piège de l’alternative despotisme ou anarchie, les philosophes politiques ont conçu un mécanisme qui s’appelle le « libéralisme ». Ce « traitement » (car il n’existe pas de guérison complète) conjugue le gouvernement de la majorité et les droits de la minorité, la liberté individuelle, l’État de droit, une culture de la tolérance, le tout renforcé par l’instruction de masse. Le libéralisme est devenu l’idéologie la plus formidable de la planète parce que la plupart des gens préfèrent ne pas être tyrannisés, et parce que les libéraux se sont unis pour repousser les assauts les plus spectaculaires (fasciste, communiste ou clérical) contre l’aspiration humaine à la liberté. Quel régime réparateur la maison des Saoud doit-elle à présent suivre ? D’abord, une « intervention » est nécessaire. Cette intervention pourrait prendre la forme d’une de ces réunions pénibles où les amis proches et la famille expliquent à un être cher qu’ils n’ont pas d’autre choix que de demander de l’aide. Cela pourrait aussi prendre l’aspect d’une mise en demeure confidentielle : si rien n’est fait, l’armée américaine, à une date imminente, arrêtera tous les navires transportant du pétrole saoudien. Quoi qu’il en soit, les enfants et petits-enfants d’Abd al-Aziz doivent s’entendre dire que la transmission à l’école et dans les mosquées du wahhabisme, à l’intérieur et à l’extérieur, doit prendre fin toutes affaires cessantes – si la famille veut continuer à jouir de sa fortune et d’un certain degré d’autorité. Ensuite, il faut donner aux 15 000 membres de la maison des Saoud quelques lectures obligatoires sur la dynamique historique des monarchies constitutionnelles : en offrant un cocktail composé de stabilité, de tradition et de transition vers une forme de gouvernement libéral, ce système représente la seule façon pour les royaumes de survivre durablement à l’ère des masses. Si le diable est, comme toujours, dans les détails, il est permis d’espérer que la stabilité puisse être préservée au cours de la transition vers l’État moderne que la plupart des Saoudiens ordinaires préféreraient presque certainement – pour peu qu’on leur donne une bonne chance de l’établir. Souvenons-nous de la leçon donnée par le général Petraeus en Irak, entre l’invasion et le retrait également irréfléchis des États-Unis : en orchestrant la « renaissance sunnite » qui a écrasé Al-Qaïda en Irak (le précurseur de l’État islamique), il a montré que les populations sont capables de repousser les brutes de toute engeance, des mégalomanes aux bouchers religieux comme Abou Moussab al-Zarqaoui ; à condition de leur donner un espoir raisonnable de succès. Si le libéralisme perd la foi dans ce pari qu’il a fait sur les aspirations fondamentales de l’humanité, aucune « guerre contre le terrorisme » ne pourra jamais être gagnée.   Il se trouve des Occidentaux – et plus qu’un petit nombre – pour penser que les Arabes, ou les Perses et les Arabes, ou les musulmans en général, ou les tribus du golfe Persique, ou quelque sous-groupe de l’espèce humaine, sont intrinsèquement imperméables au charme de la tolérance qui sous-tend la société libérale. À ce stade, il est bon de tourner un peu les yeux au nord et à l’est de l’Arabie saoudite, vers les Émirats arabes unis, ce voisin bien plus petit mais si dynamique. Ce pays a encore beaucoup de chemin à parcourir pour étayer ses grands discours et ses petits gestes en faveur d’une transition constitutionnelle. Mais j’aimerais raconter une histoire instructive à propos du fondateur du régime, le cheikh Zayid ibn Sultan al-Nahyan. Au début des années 1970, un citoyen émirien rencontre le souverain, la pelle à la main, en train de travailler dur sur la corniche qui longe à présent le littoral moderne d’Abou Dhabi. Manifestement affecté, l’homme lâche à son cher souverain : « Cheikh Zayid, voyez-vous ce nouvel hôtel de l’autre côté de la route ? Ils servent de l’alcool ! Que dois-je faire ? » À quoi le roi sourit et répond : « N’y va pas ! » Cet appel au bon sens et au savoir-vivre n’a rien perdu de sa puissance, mais exige, aux moments critiques, un agent attentif pour l’appliquer. Si le cas du Dr Saoud et de Mr Djihad est bien sûr étrange, il en va de même de l’époustouflante incapacité américaine à reconnaître la mascarade, pendant que ses politiques post-11-Septembre oscillaient de l’invasion de l’Irak en 2003 – qui a ouvert la porte du pays à Al-Qaïda – à son retrait imprudent – qui l’a ressuscité sous la forme de l’État islamique –, sans oublier l’épuisant jeu de la taupe planétaire contre des cibles pullulantes aussi vastes que Mossoul et aussi minuscules que les esprits dérangés des « loups solitaires ». Comment, du 11 septembre 2001 à aujourd’hui, a-t-on pu autoriser l’Arabie saoudite à continuer de jouer son rôle de source de l’idéologie extrémiste sunnite, sans surveillance sérieuse ? Ce n’est pas ici le lieu de diagnostiquer « l’étrange cas de l’Oncle Sam » dans le golfe Persique, et encore moins de proposer une thérapie qui lui redonnerait le courage de défendre ses convictions libérales. À l’évidence, le processus doit commencer par la reconnaissance du problème. Sommes-nous au clair sur le fait que l’Arabie saoudite est à l’origine de l’idéologie qui anime Al-Qaïda et l’État islamique ? Que l’exportation de l’extrémisme sunnite, dont les cibles ont évolué pour inclure les États-Unis, est un objectif stratégique des trois rois saoudiens qui ont gouverné depuis les années 1970, le roi Fahd, le roi Abd Allah et, aujourd’hui, le roi Salman ?   Ou cette affirmation va-t-elle trop loin ? Elle est, en tout cas, en contradiction flagrante avec la vision de la délégation américaine conduite par le président Obama et la première dame Michelle, qui s’est rendue à Riyad le 26 janvier 2015 pour marquer la disparition du roi Abd Allah et saluer l’avènement du roi Salman. Les articles de presse témoignent des louanges emphatiques dont la famille royale saoudienne se vit alors couverte par ce qui fut peut-être le plus prestigieux aréopage de responsables de la politique étrangère américaine à avoir jamais effectué un déplacement. Qu’il suffise de dire que le président Obama a donné le ton en rendant hommage à « l’étroitesse et à la force du partenariat entre nos deux pays ». Pour revenir à l’analogie avec Jekyll et Hyde, nous aurions pu espérer que cette délégation s’étant répandue en éloges sur le Dr Saoud prête attention à l’apparition très publique du roi Salman qui a suivi, dans le costume de Mr Djihad. Un mois tout juste après cette visite américaine de haut niveau, le roi est en effet apparu dans un hôtel de luxe de Riyad pour attribuer l’un des plus hauts titres honorifiques de son pays, le Prix international du roi Faysal, pour « services rendus à l’islam » au Dr Zakir Naik, un télévangéliste musulman indien, lui remettant personnellement une grande médaille d’or et 200 000 dollars. Les conférences publiques et les interviews du Dr Naik sont émaillées d’appels à tuer les apostats et les homosexuels ; il y affirme que les attentats du 11-Septembre ont été perpétrés à la demande du président George Bush et que les juifs gouvernent les États-Unis. Plus révélatrice encore est la description d’Oussama ben Laden faite par le Dr Naik : « S’il terrorise l’Amérique terroriste, le plus grand terroriste de tous, je suis avec lui. Chaque musulman devrait être un terroriste. » L’éloge vibrant du roi Salman et la distribution d’argent télévisée au principal prosélyte indien de la violence djihadiste venaient à point nommé, quatre mois après que le leader d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri eut annoncé la formation d’Al-Qaïda sur le sous-continent indien, qui « hisserait le drapeau du djihad » à travers l’Asie du Sud. Le passage d’un visage à l’autre de cette double personnalité se produit ainsi désormais en plein jour. Compter sur un régime aussi schizophrène pour « contrer » d’une certaine manière l’Iran, c’est céder à un fantasme géopolitique d’un autre âge. Le triste héritage de la politique étrangère américaine, enracinée dans la Guerre froide, est d’avoir involontairement permis à deux variantes rivales du fascisme religieux de s’alimenter l’une l’autre, d’empoisonner une région entière et de menacer les sociétés libérales du monde entier. Pour interrompre notre actuelle dérive vers des dangers sans fin, la première chose à faire est de cesser d’imaginer qu’il existe une sorte de « partenariat » entre les États-Unis et un « Dr Saoud » prétendument bien intentionné.   Cet article est paru sur le site Opendemocracy le 2 mars 2016. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson, Le Livre de Poche, 1999

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