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Quelle Grande Muraille ?

Non, elle n’est pas visible depuis l’espace. Et, en fait de rempart à perte de vue, ce n’est qu’un réseau de murs discontinus. Si la Grande Muraille existe, c’est dans l’imaginaire des Chinois.

L’artiste cantonais Ou Zhihang se photographie nu, en train de faire des pompes, devant des sites d’intérêt public, souvent politiquement sensibles, comme le Stade national de Pékin ou ce terrain de Shanghai qui a vu s’effondrer un immeuble présentant des défauts de construction. Ses images – celle, surtout, où il est sur la Grande Muraille – ont été très largement diffusées pendant l’été 2008, au moment où les internautes chinois s’emparaient de l’expression « faire des pompes » pour dénoncer la corruption (1). Pour les cybercitoyens, l’insouciance d’Ou Zhihang était irrésistiblement emblématique, qui combinait l’expression subversive en vogue et le symbole suprême du pays, la Grande Muraille. Ce sont ces moments de résonance culturelle entre ce monument et la société qui fascinent le critique et traducteur de littérature chinoise Carlos Rojas. Dans son petit livre The Great Wall. A Cultural History, il tente de creuser l’histoire du mythe et de la signification de la Muraille. Il couvre une très longue période, de la dynastie Qin (vers 200 av. J.-C.) à l’art postmoderne, et montre combien l’idée de la Muraille est devenue puissante dans la Chine contemporaine. Comme le note Rojas, l’empire de l’édifice repose en grande partie sur des fondations mythiques : l’idée d’une construction ininterrompue sur plusieurs milliers de kilomètres, datant de la dynastie Qin, quand les murs de briques gris-bleu qui figurent sur les images les plus connues appartiennent aux segments construits sous la dynastie Ming, qui régna de 1368 à 1644 ; ou la conviction que la Muraille est, comme l’apprenait jadis tout écolier chinois, le seul monument visible de l’espace, mythe anéanti en 2003, quand le premier astronaute du pays admit ne l’avoir pas vue. Dans The Great Wall, Rojas nous fait parcourir la longu
e histoire littéraire de la Muraille, depuis la note de Sima Qian, historien Han, sur « un mur long de dix mille lis » (un li égale 500 mètres) jusqu’à l’enthousiasme de George Macartney lorsqu’il visita la Chine en 1792 (2), en passant par les poètes radicaux qui exigèrent des réformes démocratiques lors du mouvement du « mur de la Démocratie » en 1978. En dépit de son approche chronologique, Rojas ne cherche pas à agréger les détails historiques de la construction de la Muraille. Il tente plutôt de montrer que le monument est « la somme de toutes les histoires qu’on raconte à son sujet ». Les nombreuses vérités qui dérangent à son propos – par exemple, qu’il ne s’agit pas d’un édifice continu mais plutôt d’un agrégat de murs construits à différentes époques pour lutter contre différentes menaces – servent de base à ses analyses théoriques.   Cohésion culturelle Longtemps un passage obligé pour les hommes politiques en visite officielle (qu’il s’agisse du président Nixon et de Margaret Thatcher dans les années 1970, ou de Poutine et Obama aujourd’hui), source de l’un des vers de l’hymne national chinois (« Construisons notre nouvelle Longue Muraille »), le monument se confond avec la nation. Mais l’Occident et la Chine en ont des perceptions très différentes. Ce sont des visiteurs occidentaux comme le comte Macartney qui furent les premiers à proclamer l’importance de la Muraille, « voyant dans ce monument un symbole transcendantal de la force et de la résistance de la civilisation chinoise ». C’est au début du XXe siècle seulement que les intellectuels chinois, en quête d’unité au milieu du chaos provoqué par la chute de la dynastie Qing en 1911, investirent la Grande Muraille des significations que les Occidentaux lui attribuaient depuis longtemps : cohésion culturelle, longévité politique et précocité technologique. Les explications de Rojas sont parfois difficiles à suivre. Les sauts d’une époque à l’autre peuvent donner une impression de fourre-tout. Par exemple quand Rojas réfléchit aux « aspirations à l’immortalité » liées à la Muraille, juxtaposant l’histoire du premier empereur Qin Shi Huang (3) et la mise au tombeau de Mao, le film hollywoodien La Momie et la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de 2008, orchestrée par le cinéaste Zhang Yimou. À d’autres moments, ces comparaisons débouchent sur un mélange enrichissant, comme le débat sur les artistes contemporains qui prennent le monument pour décor, sur l’épidémie de sida en Chine et sur le projet Bouclier d’Or (plus connu sous le nom de Great Firewall, ou « Grande Muraille pare-feu » de l’Internet chinois). Dans Country Driving. A Chinese Road Trip (2010), Peter Hessler raconte comment il a tenté de suivre la Muraille sur toute sa longueur [lire Books, n° 15, septembre 2010, p. 57]. En chemin, il fait la chronique des changements engendrés par la nouvelle économie chinoise dans tant de villages sis à l’ombre du rempart et de plus en plus déserts. Mais alors que les Chinois des campagnes délaissent les villages poussiéreux du Nord pour les villes, et que le monde s’éloigne de la Muraille, les détournements dont elle fait l’objet dans la culture populaire se multiplient. Comme le répète Rojas, ces briques forment une grande toile sur laquelle se projettent les rêves de ce qu’est et de ce que pourrait être la Chine – une toile plus solidement bâtie dans notre esprit que sur les collines sinueuses du nord-ouest du pays.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 10 juin 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Histoire culturelle de la Grande Muraille de Carlos Rojas, Harvard University Press

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