« Quels cruels pillards nous faisions ! »
par Thomas Morlang

« Quels cruels pillards nous faisions ! »

En janvier-février 1911, les troupes allemandes matent avec une violence inouïe une rébellion indigène surune île perdue de l’empire, dans le Pacifique Sud. Ponape est mise à feu et à sang, au sens propre. Et, pour la première fois de son histoire, l’Allemagne déporte une population entière.

Publié dans le magazine Books, octobre 2011. Par Thomas Morlang
Le 26 décembre 1910, au beau milieu des festivités de Noël, un télégramme souleva un vif émoi à Berlin : « 18 octobre, Boeder, Brauckmann, Hollborn, Häfner et 5 matelots indigènes assassinés sur l’île de Dschokadsch par des Sokehs. Sokehs depuis en rébellion. Jusqu’ici, autres populations de Ponape calmes et majoritairement loyales. Rébellion écrasée, puis sévèrement châtiée, pour préserver notre autorité à Ponape. » Ponape ? Même les employés les plus chevronnés de l’Office impérial aux colonies doivent réfléchir pour savoir où cela se trouve. Aujourd’hui appelée Pohnpei, c’est, avec ses 347 kilomètres carrés, la plus grande île des Carolines. Les navigateurs espagnols furent les premiers Européens à atteindre au XVIe siècle cet archipel du Pacifique Sud pour en prendre possession au nom de leur roi. L’Espagne renonça cependant à y exercer sa souveraineté : à la différence des Mariannes voisines, les Carolines ne revêtaient pas d’importance stratégique ou économique particulière. Les Allemands arrivèrent dans un second temps. Au milieu du XIXe siècle, des compagnies de commerce hanséatiques, notamment la firme hambourgeoise Johann et Cesare Godeffroy et fils, s’établirent dans le Pacifique et y acquirent une position dominante. La principale richesse commerciale était le coprah, la chair séchée de la noix de coco. On en faisait de l’huile, qui à son tour entrait dans la fabrication de savons, de parfums, d’huile de cuisine, de beurre de coco, de nitroglycérine. C’est ainsi un savon à l’huile de coprah qui fut à l’origine des premiers succès de la parfumerie Douglas, fondée en 1821 à Hambourg par un Écossais [aujourd’hui parmi les leaders du secteur en Europe]. En 1885, des matelots hissèrent le drapeau allemand sur le sol des îles Carolines, bien que Berlin eût connaissance des revendications espagnoles. Le conflit autour de l’archipel, qui opposa ces deux puissances pourtant alliées, faillit dégénérer en guerre ouverte. Le pape Léon XIII, désigné comme arbitre, finit par attribuer en octobre 1885 les Carolines à Madrid, à charge pour le royaume d’y installer rapidement une administration opérationnelle. Mais les Espagnols n’eurent pas la main heureuse avec ces îles. Avec Ponape surtout, où les cinq municipalités indépendantes de Net, Sokeh, U, Kiti et Matolenim rassemblaient plus de 3 000 hommes, les soulèvements furent constants. L’occupant essaya à plusieurs reprises de briser la résistance de la population par des opérations militaires, mais en vain. Après avoir perdu une centaine de soldats, les Espagnols abandonnèrent la partie et ne se risquèrent plus en dehors de Kolonia, la capitale fortifiée de l’île. En 1899, les îles Carolines redevinrent allemandes. Très affaiblie par sa défaite contre les États-Unis en 1898, l’Espagne entreprit de se débarrasser au plus vite de ses possessions dans le Pacifique, devenues sans intérêt. Une occasion que Berlin ne laissa pas passer. Le Reich acheta l’archipel pour la somme énorme de 17 millions de marks. L’Allemagne était désormais à la tête d’un empire d’un seul tenant dans le Pacifique, immense zone géographique s’étendant des îles Mariannes, au nord, à la Nouvelle-Guinée, au sud. Dans les premiers temps, elle évita de trop s’immiscer dans les affaires indigènes. Cinquante Blancs tout au plus vivaient à Ponape, et l’administration ne disposait que d’une poignée de policiers « de couleur ». Ainsi l’arrivée des Allemands n’eut-elle d’abord que peu d’effet sur la vie quotidienne des insulaires. La donne changea à partir de 1907. Le nouveau directeur de l’Office impérial aux colonies, le banquier Bernhard Dernburg, un spécialiste de l’assainissement budgétaire qui s’était fait la main dans l’industrie lourde, décida que toutes les colonies devraient financer une part croissante de leur budget, pour finir par se passer de subventions. Mais, à Ponape, le système féodal en place depuis des siècles faisait obstacle à la mise en œuvre de ce projet. L’ensemble des terres était entre les mains de quelques nobles, qui les répartissaient à discrétion entre leurs sujets sous forme de fiefs, et pouvaient les leur reprendre à tout moment. Aux yeux des colons, c’était la raison pour laquelle les insulaires ne produisaient que relativement peu de biens d’exportation.   Le double jeu de l’aristocratie Aussi les Allemands décidèrent-ils, à l’automne 1907, d’abolir progressivement la féodalité. En échange, les futurs propriétaires devraient travailler gratuitement quinze jours par an pour l’administration coloniale. La tâche prioritaire était la construction d’un réseau de routes qui permettrait d’acheminer plus rapidement les troupes d’un point à un autre et de mieux contrôler militairement la région. Mais le processus n’alla pas sans difficulté. Certes, l’aristocratie avait apparemment consenti aux réformes, mais elle travailla secrètement à faire échouer ces mesures intrusives par une stratégie de résistance passive. Cela énerva Gustav Boeder, chef de district depuis décembre 1909. Vingt ans de service dans les colonies du Togo, du Cameroun et de l’Afrique de l’Est allemande l’avaient accoutumé à d’autres types de relations avec les autochtones que celles qui avaient cours à Ponape. Peu après son arrivée, il résolut d’intervenir énergiquement pour faire avancer la construction des routes. Les Sokehs, réputés récalcitrants, eurent tout particulièrement à souffrir de sa sévérité. L’homme fut bientôt profondément haï. Le 17 octobre 1910, un incident se produisit à Dschokadsch, une petite île que seul un bras de mer sépare de Ponape. Un jeune homme affecté au travail de construction s’opposa aux ordres du contremaître allemand. Boeder le condamna à recevoir dix coups de bâton. Deux soldats originaires de la Nouvelle-Guinée allemande se chargèrent d’exécuter­ la peine, humiliation supplémentaire étant donné que ces Mélanésiens étaient considérés comme des inférieurs par les insulaires de Micronésie. Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Le soir même, les Sokehs déclaraient la guerre aux Allemands. À la tête du mouvement de résistance, Soumadau en Sokeh, un membre de la petite noblesse qui s’était déjà distingué…
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