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« Quels cruels pillards nous faisions ! »

En janvier-février 1911, les troupes allemandes matent avec une violence inouïe une rébellion indigène surune île perdue de l’empire, dans le Pacifique Sud. Ponape est mise à feu et à sang, au sens propre. Et, pour la première fois de son histoire, l’Allemagne déporte une population entière.

Le 26 décembre 1910, au beau milieu des festivités de Noël, un télégramme souleva un vif émoi à Berlin : « 18 octobre, Boeder, Brauckmann, Hollborn, Häfner et 5 matelots indigènes assassinés sur l’île de Dschokadsch par des Sokehs. Sokehs depuis en rébellion. Jusqu’ici, autres populations de Ponape calmes et majoritairement loyales. Rébellion écrasée, puis sévèrement châtiée, pour préserver notre autorité à Ponape. » Ponape ? Même les employés les plus chevronnés de l’Office impérial aux colonies doivent réfléchir pour savoir où cela se trouve. Aujourd’hui appelée Pohnpei, c’est, avec ses 347 kilomètres carrés, la plus grande île des Carolines. Les navigateurs espagnols furent les premiers Européens à atteindre au XVIe siècle cet archipel du Pacifique Sud pour en prendre possession au nom de leur roi. L’Espagne renonça cependant à y exercer sa souveraineté : à la différence des Mariannes voisines, les Carolines ne revêtaient pas d’importance stratégique ou économique particulière. Les Allemands arrivèrent dans un second temps. Au milieu du XIXe siècle, des compagnies de commerce hanséatiques, notamment la firme hambourgeoise Johann et Cesare Godeffroy et fils, s’établirent dans le Pacifique et y acquirent une position dominante. La principale richesse commerciale était le coprah, la chair séchée de la noix de coco. On en faisait de l’huile, qui à son tour entrait dans la fabrication de savons, de parfums, d’huile de cuisine, de beurre de coco, de nitroglycérine. C’est ainsi un savon à l’huile de coprah qui fut à l’origine des premiers succès de la parfumerie Douglas, fondée en 1821 à Hambourg par un Écossais [aujourd’hui parmi les leaders du secteur en Europe]. En 1885, des matelots hissèrent le drapeau allemand sur le sol des îles Carolines, bien que Berlin eût connaissance des revendications espagnoles. Le conflit autour de l’archipel, qui opposa ces deux puissances pourtant alliées, faillit dégénérer en guerre ouverte. Le pape Léon XIII, désigné comme arbitre, finit par attribuer en octobre 1885 les Carolines à Madrid, à charge pour le royaume d’y installer rapidement une administration opérationnelle. Mais les Espagnols n’eurent pas la main heureuse avec ces îles. Avec Ponape surtout, où les cinq municipalités indépendantes de Net, Sokeh, U, Kiti et Matolenim rassemblaient plus de 3 000 hommes, les soulèvements furent constants. L’occupant essaya à plusieurs reprises de briser la résistance de la population par des opérations militaires, mais en vain. Après avoir perdu une centaine de soldats, les Espagnols abandonnèrent la partie et ne se risquèrent plus en dehors de Kolonia, la capitale fortifiée de l’île. En 1899, les îles Carolines redevinrent allemandes. Très affaiblie par sa défaite contre les États-Unis en 1898, l’Espagne entreprit de se débarrasser au plus vite de ses possessions dans le Pacifique, devenues sans intérêt. Une occasion que Berlin ne laissa pas passer. Le Reich acheta l’archipel pour la somme énorme de 17 millions de marks. L’Allemagne était désormais à la tête d’un empire d’un seul tenant dans le Pacifique, immense zone géographique s’étendant des îles Mariannes, au nord, à la Nouvelle-Guinée, au sud. Dans les premiers temps, elle évita de trop s’immiscer dans les affaires indigènes. Cinquante Blancs tout au plus vivaient à Ponape, et l’administration ne disposait que d’une poignée de policiers « de couleur ». Ainsi l’arrivée des Allemands n’eut-elle d’abord que peu d’effet sur la vie quotidienne des insulaires. La donne changea à partir de 1907. Le nouveau directeur de l’Office impérial aux colonies, le banquier Bernhard Dernburg, un spécialiste de l’assainissement budgétaire qui s’était fait la main dans l’industrie lourde, décida que toutes les colonies devraient financer une part croissante de leur budget, pour finir par se passer de subventions. Mais, à Ponape, le système féodal en place depuis des siècles faisait obstacle à la mise en œuvre de ce projet. L’ensemble des terres était entre les mains de quelques nobles, qui les répartissaient à discrétion entre leurs sujets sous forme de fiefs, et pouvaient les leur reprendre à tout moment. Aux yeux des colons, c’était la raison pour laquelle les insulaires ne produisaient que relativement peu de biens d’exportation.   Le double jeu de l’aristocratie Aussi les Allemands décidèrent-ils, à l’automne 1907, d’abolir progressivement la féodalité. En échange, les futurs propriétaires devraient travailler gratuitement quinze jours par an pour l’administration coloniale. La tâche prioritaire était la construction d’un réseau de routes qui permettrait d’acheminer plus rapidement les troupes d’un point à un autre et de mieux contrôler militairement la région. Mais le processus n’alla pas sans difficulté. Certes, l’aristocratie avait apparemment consenti aux réformes, mais elle travailla secrètement à faire échouer ces mesures intrusives par une stratégie de résistance passive. Cela énerva Gustav Boeder, chef de district depuis décembre 1909. Vingt ans de service dans les colonies du Togo, du Cameroun et de l’Afrique de l’Est allemande l’avaient accoutumé à d’autres types de relations avec les autochtones que celles qui avaient cours à Ponape. Peu après son arrivée, il résolut d’intervenir énergiquement pour faire avancer la construction des routes. Les Sokehs, réputés récal
citrants, eurent tout particulièrement à souffrir de sa sévérité. L’homme fut bientôt profondément haï. Le 17 octobre 1910, un incident se produisit à Dschokadsch, une petite île que seul un bras de mer sépare de Ponape. Un jeune homme affecté au travail de construction s’opposa aux ordres du contremaître allemand. Boeder le condamna à recevoir dix coups de bâton. Deux soldats originaires de la Nouvelle-Guinée allemande se chargèrent d’exécuter­ la peine, humiliation supplémentaire étant donné que ces Mélanésiens étaient considérés comme des inférieurs par les insulaires de Micronésie. Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. Le soir même, les Sokehs déclaraient la guerre aux Allemands. À la tête du mouvement de résistance, Soumadau en Sokeh, un membre de la petite noblesse qui s’était déjà distingué par sa bravoure dans la lutte contre les Espagnols. Le lendemain matin, tous les ouvriers employés à la construction des routes à Dschokadsch abandonnèrent le travail et menacèrent les deux contremaîtres allemands. Otto Hollborn et Johann Häfner se réfugièrent d’abord dans la mission des capucins toute proche. Le lieu était sacré pour les Sokehs, dont la plupart avaient embrassé le christianisme au temps des Espagnols. Lorsque Boeder apprit cela, il se fit immédiatement conduire sur l’île par six rameurs pour « ramener cette bande de malfrats dans le droit chemin ». Seuls son adjoint Rudolf Brauckmann et deux interprètes l’accompagnaient. La trop haute opinion de lui que nourrissait Boeder conduisit à une catastrophe. Une fois sur les lieux, sans même se renseigner sur la situation, il marcha sur les Sokehs pour leur faire entendre raison. Mais il n’alla pas bien loin. Il fut abattu de plusieurs coups de fusil, tirés par des hommes placés en embuscade. Les rebelles se précipitèrent immédiatement sur Hollborn, Brauckmann, Häfner et les rameurs pour les massacrer. Seuls les deux interprètes et l’un des rameurs parvinrent à s’enfuir. Lorsque la nouvelle du carnage arriva à Kolonia, la « plus grande confusion » se répandit parmi les quelques Européens qui y vivaient. Pour protéger la capitale d’une éventuelle attaque, le médecin du gouvernement, Max Girschener, désormais le plus haut fonctionnaire présent sur place, prit une initiative audacieuse. En dépit de la forte réticence du reste de la communauté allemande, il demanda aux chefs des quatre autres municipalités de Ponape de lui prêter main-forte pour se défendre. Près de 600 guerriers accoururent qu’on arma de couteaux et de fusils. L’attaque des rebelles ne vint pas. Mais près de 200 Sokehs se retranchèrent sur un rocher de l’île de Dschokadsch que l’on disait quasiment imprenable. Sans doute espéraient-ils que les Allemands seraient prêts à négocier et même à faire certaines concessions pour éviter un bain de sang.   « Que la fête commence ! » De fait, ils hésitèrent. Certes, les Sokehs devaient être châtiés, mais Kolonia n’étant pas reliée au réseau câblé international, il n’était dans un  premier temps pas possible de demander des renforts. Ce n’est que par le bateau postal Germania, quittant l’île le 26 novembre, qu’on put avertir l’Office impérial de Berlin pour demander de l’aide. Bien avant l’arrivée des troupes, début décembre, 163 soldats mélanésiens avaient rejoint les Allemands. Suivirent ensuite, à l’initiative du gouvernement de Berlin, quatre navires de guerre, dont le départ s’échelonna jusqu’au 10 janvier 1911 : le croiseur Cormoran, le bateau d’arpentage Planet et, provenant d’une escadre d’Asie orientale stationnée dans la ville chinoise de Qingdao, les croiseurs modernes Emden et Nürnberg. Ils comptaient à leur bord plus de 700 hommes, dont près de 500 pouvaient être employés aux opérations terrestres, ainsi que 52 pièces d’artillerie. Désormais, les Allemands se sentaient en position de force pour affronter les rebelles. « Que la fête commence ! » exulta un officier de marine. Dans une note déclarée confidentielle, le chef de l’escadre de guerre, le contre-amiral Erich Gühler, exhorte les commandants sur le terrain à faire montre de dureté. Il s’agit d’éviter absolument, « comme on l’a vu plusieurs fois par le passé [sous la domination espagnole], que le pouvoir militaire ne se retire sans résultat ou après un demi-succès, sous le regard moqueur des autochtones ». Gühler suggéra même de mettre le feu à l’église des capucins de Dschokadsch pour empêcher « la prise en charge spirituelle des assassins et de leurs acolytes ». L’attaque de l’île commença au matin du 13 janvier par des tirs d’artillerie depuis les bateaux. Une pluie d’obus s’abattit sur Dschokadsch, qui ressembla bientôt à « un volcan en éruption ». Les soldats allemands et mélanésiens purent alors accoster sans rencontrer de résistance. À leur tête, le nouveau chef de district Hermann Kersting. Ce fonctionnaire colonial imbu de lui-même avait été en poste au Togo où il s’était retrouvé empêtré dans un scandale suite au viol de femmes africaines. La marine s’attendait à un combat de plusieurs jours et à la perte de 200 à 300 hommes. Afin de réduire au maximum le nombre de morts parmi les Allemands, l’assaut fut conduit avant tout par les Mélanésiens. Cependant, la conquête du rocher fut rapide. Des autochtones restés loyaux révélèrent à Kersting un chemin non surveillé vers le sommet. Le chef de district n’hésita pas longtemps. Accompagné en tout et pour tout de trente soldats mélanésiens et d’une poignée de matelots, il prit la montagne d’assaut dans l’après-midi, contraignant les Sokehs à la fuite. Aucun camp ne put toutefois se targuer d’un véritable succès. Car les Allemands ne parvinrent pas à capturer tous les rebelles. Bien que l’île ait été étroitement surveillée par les bateaux de guerre, la plupart d’entre eux parvinrent à gagner Ponape. Six jours plus tard, une autre tentative de donner au conflit une issue décisive en encerclant l’ennemi échoua également. Des chefs mercenaires engagés pour l’occasion égarèrent volontairement l’une des divisions, et les révoltés purent profiter de cette brèche. Le pouvoir colonial voyait dès lors planer la menace d’une guérilla de longue durée conduite dans un arrière-pays difficilement accessible. Les Allemands répondirent par la stratégie de la terre brûlée. Ils se conduisaient ainsi de la même façon qu’en Afrique, où leurs brutalités semaient l’épouvante. D’abord, les soldats récoltèrent les fruits à pain et les noix de coco, principale nourriture des habitants de Ponape. Ensuite, ils s’emparèrent de tout ce qu’ils pouvaient emporter dans les huttes et y mirent le feu ; même les canoës furent détruits. « Quels cruels pillards nous faisions ! » écrit le jeune lieutenant de vaisseau Edgar Spiegel von und zu Peckelsheim, dans un récit de son expérience paru en 1912. Avant de battre en retraite, les soldats mirent le feu à toutes les habitations. Dans les semaines qui suivirent, les combats furent rares. À plusieurs reprises, les révoltés infligèrent aux Allemands des pertes sensibles, sans que ceux-ci aient pu même les apercevoir. « On avait l’impression de combattre des esprits », se plaignit un officier de marine frustré. Kersting étendit la guerre à l’ensemble de l’île. Dans chaque district, il fit stationner une petite division que les autochtones étaient censés ravitailler gratuitement. Les soldats devaient « traquer » les rebelles à travers la campagne afin de « ne pas leur laisser le temps de s’établir dans une position ». Les insulaires venant en aide à un Sokeh étaient menacés de terribles représailles. La pression constante et le manque criant de nourriture dont souffraient les populations firent leur effet. Les révoltés furent de plus en plus nombreux à déposer les armes. « Tous les prisonniers, rapporte un témoin oculaire horrifié, étaient lamentables à regarder. Les yeux creusés, affamés, habillés de haillons misérables, ils venaient vers vous et vous renvoyaient l’horrible reflet des peurs et des privations qu’ils avaient endurées. » Le 13 février 1911, le chef rebelle Soumadau en Sokeh et cinq de ses fidèles se rendaient à leur tour. Avec la capture des derniers combattants, une semaine plus tard, prit fin la plus importante action militaire jamais menée par les Allemands dans le Pacifique Sud.   Héros national Le pouvoir colonial souhaita faire un exemple. Trente-six rebelles durent comparaître devant un tribunal de guerre constitué à la hâte. Lorsqu’on demanda à Soumadau en Sokeh pourquoi il s’était rebellé, il aurait répondu : « Mes ancêtres règnent sur cette terre depuis des centaines d’années. Que venez-vous chercher ici, vous autres Allemands ? Personne ne vous a demandé de venir ! » Aujourd’hui encore, nul ne sait avec certitude s’il a effectivement prononcé ces mots ou s’ils sont nés sous la plume d’un officier de marine romancier dans l’âme. Les Allemands condamnèrent dix-sept Sokehs à être fusillés, et douze à plusieurs années de travail forcé. Sept furent acquittés. Le 24 février, quinze rebelles, dont Soumadau en Sokeh, furent exécutés en public et jetés dans une fosse commune. Seuls deux échappèrent par d’heureuses circonstances à l’exécution. Mais les Allemands ne se contentèrent pas de cette vengeance. Pour la première fois dans l’histoire coloniale du pays, un peuple entier fut déporté, et le district de Sokeh fut déclaré propriété du gouvernement. Près de 450 hommes durent quitter leur pays pour les îles Palaos, à plus de 2 000 kilomètres de là. Avec d’effroyables conséquences. Alors que les Sokehs n’avaient eu à déplorer que six morts pendant la guerre, un nombre considérable d’entre eux furent emportés par la maladie et la famine lors de cet exil forcé. En peu de temps, ces fléaux firent plus de cinquante morts, parmi lesquels huit enfants. Ce bannissement, qui devait être définitif, fut cependant de courte durée. En octobre 1914, les troupes japonaises occupèrent l’ensemble des îles allemandes de Micronésie et les nouveaux maîtres autorisèrent les Sokehs à rentrer chez eux. Les premiers prirent le chemin de Ponape en 1917, les derniers en 1927. L’île appartient aujour­d’hui aux États fédérés de Micronésie, qui ont acquis leur indépendance en 1986 après de longues années d’administration américaine. Le jeune Soumadau en Sokeh est aujourd’hui un héros national. Le jour de sa mort a été déclaré fête nationale par le gouvernement de Ponhpei­ dans les années 1980 et la fosse commune de Kolonia est devenue un monument commémoratif. Mais, en Allemagne, qui se souvient encore de cette sombre histoire ?   Cet article est paru dans Die Zeit le 23 septembre 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
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Rébellion dans le Pacifique Sud de Thomas Morlang, Christopher Links, 2010

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