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Qui a exterminé le pigeon migrateur ?

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Leurs vols éclipsaient la lumière du soleil, leurs aires de nidification s’étendaient sur des milliers de kilomètres carrés et leurs fientes recouvraient le sol sur 30 centimètres… Au milieu du xixe siècle, la population de pigeons migrateurs, espèce endémique à l’Amérique du Nord, se comptait en milliards d’individus. Cinquante ans plus tard, l’oiseau avait disparu. En cause, un écheveau de facteurs industriels, humains, et écologiques qu’il faut comprendre alors que se profile une nouvelle vague d’extinctions.

Imaginez : vous vous réveillez demain matin pour découvrir que le banal pigeon biset – Columba livia de son nom scientifique, aussi surnommé familièrement le « rat volant » – a disparu. Et pas seulement du rebord de votre fenêtre, mais aussi de la place Saint-Marc, de Trafalgar Square, de l’arche monumentale de la Porte de l’Inde à Bombay, ainsi que de chaque parc, trottoir, fil téléphonique ou toiture. Déploreriez-vous la perte d’une créature familière, ou arracheriez-vous allègrement vos pics anti-pigeons ? Tout dépendrait peut-être de la cause de cette extinction. Si les oiseaux avaient été victimes d’un enlèvement massif, ou d’une grippe fatale aux seuls pigeons, leur disparition ne susciterait sans doute pas la moindre culpabilité ; mais s’ils avaient été exterminés par la chasse, vous vous sentiriez peut-être tenus de ressusciter l’espèce par manipulation génétique. C’est l’expérience de pensée à laquelle je me suis livré en lisant « Fleuve de plumes dans le ciel », l’étude que Joel Greenberg consacre à un oiseau bel et bien disparu après avoir été quasiment omniprésent, et qui fait l’objet de rêves de résurrection façon Frankenstein. Même avant l’invention du génie génétique, les récits concernant Ectopistes migratorius tenaient autant de la fable de science-fiction que de la description factuelle ; d’ou l’intérêt du livre de Greenberg, le premier ouvrage majeur publié au cours des soixante dernières années sur la plus célèbre espèce disparue depuis le dodo. Le pigeon migrateur – que l’on appelle quelquefois le « pigeon bleu », pour sa couleur, bien que son bleu soit mêlé de gris, de rouge, de cuivre et de brun – ne doit pas être confondu avec son lointain cousin, le pigeon voyageur messager, qui n’est en fait qu’un pigeon biset en tenue militaire. Il s’agit d’une espèce endémique de l’Amérique du Nord, continent que cet oiseau sillonnait sur quelque 400 millions d’hectares, en quête de récoltes exceptionnelles de fruits secs. Comme le bison, le pigeon était déjà présent à l’arrivée des Européens ; et même quand les populations que nous considérons comme autochtones sont venues en franchissant leur pont terrestre quelques milliers d’années auparavant (1). L’espèce a évolué à travers une Amérique intacte en osmose avec les grands arbres qui couvraient jadis l’essentiel du Nord-Est et du Midwest. Le pigeon migrateur était aussi l’espèce d’oiseaux la plus nombreuse d’Amérique du Nord, et peut-être du monde ; elle dominait toute la moitié est du continent, dans des proportions qui défient l’entendement. En 1813, John James Audubon (2) en vit un vol – si l’on ose dire à propos d’une masse de volatiles se déplaçant à 100 kilomètres par heure et capable d’éclipser la lumière du soleil de midi – qui n’était en fait que l’avant-garde d’une multitude dont le passage allait prendre trois jours. Alexander Wilson, l’autre grand ornithologue de l’époque, a évalué à 2 230 272 000 individus le nombre d’oiseaux composant un vol qu’il observa. Pour vous faire une idée de ce que ce chiffre représente, sachez qu’il n’y a dans le monde aujourd’hui que 260 millions de pigeons bisets environ. Il faut donc s’imaginer plus de huit fois cette population mondiale, volant ensemble en une masse compacte. Comment s’étonner que, pour décrire ces oiseaux, les témoins se soient exprimés en termes quasi bibliques, voire apocalyptiques. Un témoin oculaire décrit ainsi un vol au-dessus de Colombus (Ohio) en 1855 : « Tandis que les observateurs fixaient le ciel, le bourdonnement s’enfla en un puissant vrombissement. À présent, tout le monde était sorti des maisons et des boutiques, et contemplait avec appréhension le nuage grossissant, qui masquait les rayons du soleil. Les enfants s’enfuirent chez eux en criant. Les femmes, retroussant leur longue jupe, se précipitèrent à l’abri dans les magasins. Les chevaux s’emballèrent. Certaines personnes murmuraient que la fin du monde arrivait, et plusieurs s’agenouillèrent pour prier. » Au sol, cet oiseau n’était pas moins prodigieux. Une articulation située aux coins de la partie inférieure du bec lui permettait de plus que doubler la taille de sa bouche. Son jabot pouvait contenir « jusqu’à 10 cl d’aliments », lesquels pouvaient être vomis à volonté s’il trouvait mets plus alléchant. À la fin du xixe siècle, un journal de Detroit écrivait que les pigeonneaux possédaient « la capacité digestive d’une demi-douzaine de garçons de 14 ans ».   Pyramides d’oiseaux Les pigeons migrateurs ne laissaient dans leur sillage que des champs pelés et des bois ravagés. « Ils se juchaient tous ensemble au même endroit jusqu’à ce qu’ils aient cassé toutes les branches des arbres », se souvient un vieux de la vieille, « après quoi ils se posaient sur du bois d’œuvre qui subissait le même sort ; puis le feu prenait dans le perchoir abandonné et détruisait le restant du bois ». Leurs déjections, qui recouvraient les branches et s’étalaient par terre sur 30 cm d’épaisseur, comme de la neige, se sont révélées toxiques pour les sous-bois et fatales aux arbres. Un chasseur se souvient d’avoir visité de nuit un marais de l’Ohio en 1845, alors qu’il avait 16 ans ; ce qu’il avait pris pour des meules de foin étaient en fait des aulnes et des saules ployés jusqu’au sol sous de gigantesques pyramides d’oiseaux entassés sur plusieurs épaisseurs. En 1871, une seule aire de nidification dans le Wisconsin s’étendait sur plus de 2 200 kilomètres carrés, hébergeant plus de cent millions d’oiseaux. Mais cette profusion n’était qu’illusion. Vingt-neuf ans plus tard, un jeune garçon de l’Ohio tuait avec un calibre 12 un pigeon dont on a vite déterminé qu’il était le dernier spécimen sauvage de l’espèce. Une petite colonie avait été préservée en captivité dans le zoo de Cincinnati, dont un couple patriotiquement baptisé George et Martha (3) ; mais c’en était fini de la nation à plumes. Vers 1910, Martha en était la seule survivante. Elle vécut encore quatre ans, triste attraction de zoo. Mais, le 1er septembre 1914, le dernier pigeon migrateur du monde mourut. Le fait que nous connaissions cette date participe de la troublante incongruité de toute cette histoire. Imaginez que vous appreniez que le dernier Tyrannosaurus rex a passé l’arme à gauche un beau mardi de juin ! Les journaux ont raconté comment Martha avait été congelée dans un bloc de glace de 150 kilos et envoyée par train de Cincinnati à Washington, où on l’a plumée, empaillée, et exposée au Smithsonian (4) pour un peuple qui prenait enfin conscience avec regret du rôle qu’il avait joué dans la destruction de cet oiseau et de son habitat. La sortie de « Fleuve de plumes dans le ciel » – tout à la fois ouvrage d’histoire naturelle, oraison funèbre, et manifeste écologique – coïncide avec le centième anniversaire de la mort de Martha. S’appuyant sur une recherche méticuleuse, Greenberg décrit avec la curiosité d’un naturaliste les pigeons migrateurs, les quelque quarante-deux types de plantes qu’ils consommaient et leur prédilection pour les glandaies – le nom générique des faînes, glands, et autres fruits durs de la forêt qui tombent selon des cycles décalés. Ces oiseaux faisaient montre d’un étrange savoir-faire pour découvrir les glandaies, peut-être parce qu’ils dépêchaient des éclaireurs – mais il est difficile d’en être certain, parce que le pigeon migrateur n’a guère été étudié pendant qu’il existait encore, sinon pour savoir comment l’attraper, le tuer et le cuisiner. Répondre aux questions même les plus élémentaires concernant l’espèce oblige à faire une sorte d’ornithologie médico-légale, ce qui confère au livre une dimension poignante précisément quand le texte est au sommet de la précision naturaliste. Voici le début d’une
phrase typique : « Encore une grande question sur le cycle de vie de cette espèce à laquelle on ne pourra jamais apporter de réponse : combien de fois par an se reproduisait-elle ? » Mais l’interrogation au centre de l’analyse de Greenberg est celle-ci : comment la population d’un oiseau a-t-elle pu passer de plusieurs milliards à zéro en moins de cinquante ans ? La réponse courte est qu’il était savoureux. À quoi s’ajoute le fait qu’il était facile à tuer, et tellement abondant qu’il n’était pas sans rappeler, en cette époque antérieure au réfrigérateur, les cailles tombant sur les Israélites dans le livre de l’Exode. En 1781, après de très mauvaises récoltes, une bande de pigeons a sauvé de la famine une grande partie du New Hampshire. Malgré le petit frisson apocalyptique qui les parcourait de temps à autre, la plupart des Américains ont levé la tête et décidé que le ciel était couvert de boulettes de viande potentielles. Ces oiseaux faisaient des cibles si tentantes que, au début du xviiie siècle, les municipalités durent interdire la chasse en ville, parce que, selon les termes d’un arrêté de 1727, « tout le monde s’autorise à tirer sans précaution depuis ses fenêtres, le seuil de sa porte, ou le milieu de la rue ». Point n’était même besoin d’un fusil : on pouvait embrocher les pigeons dans leur nid avec des perches, ou les assommer en plein vol avec des bâtons – la méthode favorite que Mark Twain se souvient d’avoir utilisée durant son enfance dans le Missouri. Il arrivait même que ces oiseaux se tuent eux-mêmes. Greenberg évoque la vision des pigeons entassés sur leurs immenses perchoirs et demande alors au lecteur d’« imaginer la destruction qui pouvait s’ensuivre quand des branches, parfois des arbres entiers, cassaient net et s’effondraient, écrasant des centaines voire des milliers d’oiseaux. Quand des volées de pigeons se posaient pour boire, il arrivait que les premiers au sol soient noyés sous le poids des suivants ». Les Indiens Seneca appelaient l’oiseau tout simplement « gros pain », et racontaient l’histoire d’un très vieux pigeon blanc qui avait rendu visite à un guerrier pour lui annoncer que le pigeon bleu avait été choisi pour être offert en tribut à l’humanité. Pour les Indiens d’Amérique comme pour les colons européens, l’apparition des oiseaux dans le ciel ou la découverte d’un de leurs nichoirs géants offrait l’occasion d’une fête où chaque membre de la famille jouait son rôle : tirer sur les oiseaux, faire tomber les pigeonneaux du nid, attraper au sol les fugitifs qui ne pouvaient voler, et ramasser les dépouilles pour les saumurer, les saler, les enfourner ou les faire bouillir. Bon nombre de récits de chasse témoignent d’ailleurs d’une exagération conforme à l’aura mythique qui entoure ces oiseaux. Les garçons plantaient de longues perches de noyer dans le sol, tiraient sur des cordes fixées à leur extrémité, et faisaient tomber les pigeons simplement en faisant trembler les perches. Des filets étaient tendus entre les arbres. Un jour, dans le Tennessee, on a mis le feu à un immense nichoir « et on a ramassé le lendemain, pour les manger ou les vendre, les dépouilles carbonisées » des oiseaux morts qui s’empilaient sur une épaisseur de cinquante centimètres. On recourait aussi à d’autres méthodes plus sophistiquées, bien sûr – comme celle consistant à attirer les oiseaux dans des filets avec des appeaux vivants (c’est d’ailleurs l’origine du mot « indic ») (5). La demande d’appâts a créé un marché des oiseaux vivants, tout comme l’essor, un peu plus tard, du « tir aux pigeons », où l’on propulsait mécaniquement le volatile vivant dans les airs pour servir de cible aux tireurs. Ils étaient si nombreux à mourir pendant le transport vers les stands de tir qu’il en fallait une quantité énorme.   Ballottines de pigeonneaux à la Madison Tant que l’Amérique était encore rurale et dépourvue de chemin de fer, la ponction sur l’espèce n’eut apparemment qu’une incidence mineure sur l’immense population de pigeons migrateurs. Mais après la guerre de Sécession, la situation changea rapidement. On pouvait savoir grâce au télégraphe où nichaient les pigeons, s’y rendre rapidement en train, et vendre le produit de sa chasse dans une ville située à des centaines de kilomètres. Des professionnels ont bientôt commencé d’opérer sur une échelle colossale, bourrant les wagons de marchandises de dizaines de milliers d’oiseaux – surtout après que Gustavus Swift eut inventé le wagon réfrigéré en 1878. Cela voulait dire que la population rurale qui avait migré vers les grandes villes pouvait continuer à manger du gibier sauvage, et que les nantis pouvaient déguster une ballottine de pigeonneaux à la Madison dans une nouvelle catégorie de restaurants, comme le Delmonico de New York. Tout ceci coïncidait avec un essor vertigineux de l’exploitation forestière, qui commença de détruire l’habitat des pigeons au moment précis où les chasseurs détruisaient les oiseaux eux-mêmes. On a aujourd’hui conçu le projet de ressusciter l’oiseau, ou du moins d’en recréer un simulacre plus ou moins génétiquement proche. À cet effet, Revive & Restore (« Ressusciter & Rétablir »), une émanation de la Fondation Long Now de Stewart Brand (6), s’est attaché les services du généticien de Harvard George Church, qui avait participé au lancement du Projet génome humain (7), pour travailler sur ce qu’on appelle communément la « dé-extinction ». « Fleuve de plumes » n’évoque le sujet qu’au fil de quelques paragraphes neutres situés en annexe, sans se demander pourquoi quiconque voudrait faire revivre un oiseau dont l’habitat a été détruit, et qui s’abattait sur les champs de sarrasin comme un nuage de criquets lorsqu’il était encore là. Mais le côté destructeur de l’oiseau n’empêche pas qu’il puisse servir de leçon écologique. Le pigeon migrateur apporte, à tout le moins, un vivifiant correctif à l’idée d’un monde naturel privé de ses fécondes calamités. À parler franchement, la propension de l’oiseau à tout dévorer et à coloniser ciel et terre en fait un peu notre semblable. Comme le souligne Greenberg, « une idée communément admise est que cette espèce n’était viable qu’avec une population gigantesque », de sorte que son déclin lui-même entraîna son déclin. En d’autres termes, les pigeons ne survivaient qu’en collaborant sur une échelle géante, ce qui a peut-être causé l’extinction. Pourtant, ce que voit Greenberg, ce n’est pas le choc de deux espèces irréconciliables ayant l’une et l’autre des besoins gargantuesques, mais une histoire de victimes et de bourreaux. Nous avons, c’est indéniable, chassé le pigeon migrateur jusqu’à extinction – même si nous n’en avions pas conscience sur le moment. L’accent mis par Greenberg sur la responsabilité du sang versé confère à son livre une sorte de ferveur religieuse, aussi laïque soit-elle. Il persiste à laisser dans le flou les lieux et les moments, si bien que l’Amérique entière semble s’être acharnée à canarder, piétiner et littéralement mordre à mort les pigeons, comme si cette ardeur même était à l’origine de leur extinction, plutôt qu’un écheveau complexe de facteurs industriels et écologiques. « Quel dommage que le pigeon migrateur ait disparu », écrit-il en parodiant une femme dont les souvenirs, datés de 1808, évoquent la « gaieté » d’une chasse au pigeon – à une époque où il y avait peut-être 5 milliards de ces oiseaux sur la planète. « Les générations futures seront privées de la quasi-extase que provoque apparemment le fait de viser un vol de pigeons et de faire feu. » Mais les êtres humains vivent dans un contexte historique et culturel, tout comme les pigeons vivaient dans les champs, les arbres et le ciel. Il faut ainsi rappeler que, en ces temps d’avant l’élevage industriel et le supermarché, la population rurale chassait pour se nourrir. La production de poulets en Amérique tue à elle seule plus de 7 milliards d’oiseaux par an – bien plus que la population totale des pigeons à leur apogée. Greenberg aurait aussi pu étudier le fait que l’Amérique subissait encore le contrecoup de la Panique de 1873 (8) et de la crise économique qui l’avait suivie quand elle a exterminé les derniers grands vols de pigeons migrateurs, dans les années 1870. Les difficultés financières ne justifient pas l’extermination d’une espèce, mais cela aide à comprendre que des paysans pauvres aient considéré un vol d’oiseaux comme une opportunité économique plutôt qu’une richesse environnementale. C’est particulièrement pertinent au regard du propos écologique de Greenberg, puisque, aujourd’hui aussi, les régions les plus déshéritées sont souvent celles où de nombreuses espèces sont menacées – un bon argument, sans doute, pour faire du développement économique la pierre angulaire du militantisme écologique.   Un homme en colère Greenberg, dans son livre, est disert quant à l’histoire naturelle, mais jette sur l’histoire humaine surtout un regard d’écologiste en colère. Quand il aborde le sujet du « tir aux pigeons vivants », il écrit que « le grand plaisir que provoque naturellement le meurtre des colombes n’était de toute évidence pas suffisant pour certains. Ils voulaient de la compétition, et des façons de tourner le massacre en un jeu ». La rafale de sarcasmes réussit à s’en prendre pêle-mêle aux chasseurs, au besoin financier et à la nature humaine, en même temps qu’à la cible immédiate de son courroux. Comprendre la relation entre les fusils et la défense de l’environnement importe autant que de comprendre la relation entre les pigeons migrateurs et les faînes. Le mouvement écologique, qui a pris corps au moment où l’oiseau disparaissait – le sort de ces oiseaux a incité à sauver le bison –, était essentiellement un mouvement de chasseurs. Le Boone & Crockett Club, créé en 1887 par Theodore Roosevelt et George Bird Grinnell à l’intention des riches chasseurs, s’est transformé en un puissant lobby comptant parmi ses membres John Lacey, le parlementaire républicain de l’Iowa qui allait prononcer un discours émouvant sur le pigeon à la tribune de la Chambre des représentants en plaidant pour la première loi fédérale de protection des oiseaux, le Lacey Act de 1900. Ces hommes étaient des défenseurs de l’environnement, non pas malgré leur passion pour les trophées de chasse, mais à cause d’elle : ils voulaient protéger l’étendue des forêts parce qu’ils voulaient de vastes réserves de bêtes à tuer. La « quasi-extase » du tir sur les animaux fut, en l’espèce, la clé de leur survie. Mais les patriciens du Boone & Crockett Club partageaient le mépris de Greenberg pour les chasseurs professionnels, ceux qui vivaient du produit de leur massacre. L’un des membres du club, Madison Grant, alla plus loin, en donnant au cercle une orientation plus strictement écologiste, fondée sur l’idée radicale que la nature préservée était, en tant que telle, le trophée de chasse. Grant, peut-être l’écologiste le plus important de son époque, fut à l’origine de lois essentielles sur la chasse ; il créa la société zoologique de New York et contribua au sauvetage du bison. Qu’il ait été par ailleurs un raciste biologique aux convictions si extrêmes qu’Hitler en personne lui écrivit une lettre d’admiration fait cependant aussi partie de cette histoire. Tout comme le fait que William Hornaday, qui aida Grant à réintroduire le bison en Oklahoma, ait exposé en 1906 un pygmée du Congo dans la cage des singes du zoo du Bronx. L’Ectopistes migratorius n’est pas le seul cadavre dans le placard du mouvement écologiste – et pourquoi en serait-il autrement ? Nous ne sommes que des hommes, et aussi complexes que les créatures dont nous portons le deuil. Mais ce serait aujourd’hui le moment où jamais d’exposer tous ces ossements pour en tirer quelques leçons. Greenberg a intégré à l’annexe de son livre un paragraphe isolé, intitulé tout simplement « Eugénisme ». Il s’y avoue stupéfait d’avoir trouvé dans les archives de son héros, A. W. Schorger – dont le livre de 1955 sur le pigeon migrateur a servi de référence à toutes les études ultérieures –, une brochure avertissant que les « humains de bonne qualité » étaient en train de suivre le même chemin « que le pigeon migrateur de jadis ». « Il faudrait un esprit bien plus imaginatif que le mien, observe Greenberg, pour faire le lien entre l’extinction du pigeon et l’eugénisme. » C’est pourtant précisément ce qu’il fait à propos de R. W. Shufeldt, le spécialiste qui a disséqué Martha pour le Smithsonian. Greenberg se déclare en effet « déçu d’apprendre » que Shufeldt « était l’auteur non seulement d’importants travaux scientifiques sur les oiseaux, mais aussi d’un abject laïus sur les relations raciales aux États-Unis. En même temps qu’il n’avait aucun respect pour nombre de ses concitoyens, il se laissait donc émouvoir par l’objet sur sa table de dissection ». Mais la passion pour la nature dont témoignait un homme comme Shufeldt était telle que Greenberg, surmontant son dégoût, ne peut s’empêcher de conclure la section consacrée à Martha sur le sentimentalisme du chercheur qui décide de ne pas disséquer le cœur de l’oiseau, et sur son tribut au « dernier des pigeons bleus que le monde aura vu en vie ». Deux ans après la mort de Martha, Madison Grant publiait « La fin de la grande race (9) », qui alertait sur le risque que les immigrants, qu’il considérait comme une espèce invasive, faisaient courir aux populations « nordiques ». L’homme blanc, pensait Grant, avait autant besoin d’être protégé que le bison ou le pigeon migrateur. À cet effet, il a contribué à persuader le Congrès de fermer le pays aux Juifs, aux Asiatiques, et aux Européens de l’Est. Est-il possible d’aimer l’oiseau sur sa table de dissection davantage que ses concitoyens ? Bien sûr – en particulier si l’on découpe l’humanité en populations distinctes auxquelles on accorde des valeurs différentes. Pour Grant, c’était une question de race ; mais il y a bien des façons de classer une population. Nous ne vivons plus à l’époque où un Président tout-puissant et ses copains de chasse pouvaient accaparer des millions d’hectares de terres vierges et les mettre de côté pour le bien public ; en l’absence d’un large consensus, on ne peut guère espérer sauver quoi que ce soit. Et sans la capacité d’appréhender les situations complexes, il n’y a pas grand espoir de seulement savoir ce qui a besoin de l’être. Le grand biologiste E. O. Wilson évoque une vague imminente d’extinctions d’une ampleur impossible à déterminer, parce que nous avons identifié beaucoup moins de 2 millions d’espèces sur les 10 à 100 millions existant dans le monde. Dans un passage d’une mystérieuse beauté, Thoreau, dans son essai de 1862 De la marche, compare la diminution du nombre des pigeons en Nouvelle-Angleterre à la diminution du nombre d’idées dans la tête des hommes, « car le bosquet de nos esprits n’est plus qu’un terrain en friche ». Comparer les oiseaux à des idées manquantes, c’est une bonne façon de leur rendre hommage. Martha et ses milliards de congénères ont été détruits par l’écheveau impitoyable et compliqué du monde industriel moderne ; mais l’objurgation de Thoreau au xixe siècle – « Simplifiez, simplifiez » – n’est plus très pertinente pour nous, au xxie siècle. Au contraire, pour ce qui est de notre relation à la nature, la tendance à la simplification peut être la chose la plus destructrice au monde.   Cet article est paru dans le New Yorker le 6 janvier 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
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Fleuve de plumes dans le ciel de La mécanique cachée du vivant

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