Qui a exterminé le pigeon migrateur ?
par Jonathan Rosen

Qui a exterminé le pigeon migrateur ?

Leurs vols éclipsaient la lumière du soleil, leurs aires de nidification s’étendaient sur des milliers de kilomètres carrés et leurs fientes recouvraient le sol sur 30 centimètres… Au milieu du xixe siècle, la population de pigeons migrateurs, espèce endémique à l’Amérique du Nord, se comptait en milliards d’individus. Cinquante ans plus tard, l’oiseau avait disparu. En cause, un écheveau de facteurs industriels, humains, et écologiques qu’il faut comprendre alors que se profile une nouvelle vague d’extinctions.

Publié dans le magazine Books, octobre 2014. Par Jonathan Rosen
Imaginez : vous vous réveillez demain matin pour découvrir que le banal pigeon biset – Columba livia de son nom scientifique, aussi surnommé familièrement le « rat volant » – a disparu. Et pas seulement du rebord de votre fenêtre, mais aussi de la place Saint-Marc, de Trafalgar Square, de l’arche monumentale de la Porte de l’Inde à Bombay, ainsi que de chaque parc, trottoir, fil téléphonique ou toiture. Déploreriez-vous la perte d’une créature familière, ou arracheriez-vous allègrement vos pics anti-pigeons ? Tout dépendrait peut-être de la cause de cette extinction. Si les oiseaux avaient été victimes d’un enlèvement massif, ou d’une grippe fatale aux seuls pigeons, leur disparition ne susciterait sans doute pas la moindre culpabilité ; mais s’ils avaient été exterminés par la chasse, vous vous sentiriez peut-être tenus de ressusciter l’espèce par manipulation génétique. C’est l’expérience de pensée à laquelle je me suis livré en lisant « Fleuve de plumes dans le ciel », l’étude que Joel Greenberg consacre à un oiseau bel et bien disparu après avoir été quasiment omniprésent, et qui fait l’objet de rêves de résurrection façon Frankenstein. Même avant l’invention du génie génétique, les récits concernant Ectopistes migratorius tenaient autant de la fable de science-fiction que de la description factuelle ; d’ou l’intérêt du livre de Greenberg, le premier ouvrage majeur publié au cours des soixante dernières années sur la plus célèbre espèce disparue depuis le dodo. Le pigeon migrateur – que l’on appelle quelquefois le « pigeon bleu », pour sa couleur, bien que son bleu soit mêlé de gris, de rouge, de cuivre et de brun – ne doit pas être confondu avec son lointain cousin, le pigeon voyageur messager, qui n’est en fait qu’un pigeon biset en tenue militaire. Il s’agit d’une espèce endémique de l’Amérique du Nord, continent que cet oiseau sillonnait sur quelque 400 millions d’hectares, en quête de récoltes exceptionnelles de fruits secs. Comme le bison, le pigeon était déjà présent à l’arrivée des Européens ; et même quand les populations que nous considérons comme autochtones sont venues en franchissant leur pont terrestre quelques milliers d’années auparavant (1). L’espèce a évolué à travers une Amérique intacte en osmose avec les grands arbres qui couvraient jadis l’essentiel du Nord-Est et du Midwest. Le pigeon migrateur était aussi l’espèce d’oiseaux la plus nombreuse d’Amérique du Nord, et peut-être du monde ; elle dominait toute la moitié est du continent, dans des proportions qui défient l’entendement. En 1813, John James Audubon (2) en vit un vol – si l’on ose dire à propos d’une masse de volatiles se déplaçant à 100 kilomètres par heure et capable d’éclipser la lumière du soleil de midi – qui n’était en fait que l’avant-garde d’une multitude dont le passage allait prendre trois jours. Alexander Wilson, l’autre grand ornithologue de l’époque, a évalué à 2 230 272 000 individus le nombre d’oiseaux composant un vol qu’il observa. Pour vous faire une idée de ce que ce chiffre représente, sachez qu’il n’y a dans le monde aujourd’hui que 260 millions de pigeons bisets environ. Il faut donc s’imaginer plus de huit fois cette population mondiale, volant ensemble en une masse compacte. Comment s’étonner que, pour décrire ces oiseaux, les témoins se soient exprimés en termes quasi bibliques, voire apocalyptiques. Un témoin oculaire décrit ainsi un vol au-dessus de Colombus (Ohio) en 1855 : « Tandis que les observateurs fixaient le ciel, le bourdonnement s’enfla en un puissant vrombissement. À présent, tout le monde était sorti des maisons et des boutiques, et contemplait avec appréhension le nuage grossissant, qui masquait les rayons du soleil. Les enfants s’enfuirent chez eux en criant. Les femmes, retroussant leur longue jupe, se précipitèrent à l’abri dans les magasins. Les chevaux s’emballèrent. Certaines personnes murmuraient que la fin du monde arrivait, et plusieurs s’agenouillèrent pour prier. » Au sol, cet oiseau n’était pas moins prodigieux. Une articulation située aux coins de la partie inférieure du bec lui permettait de plus que doubler la taille de sa bouche. Son jabot pouvait contenir « jusqu’à 10 cl d’aliments », lesquels pouvaient être vomis à volonté s’il trouvait mets plus alléchant. À la fin du xixe siècle, un journal de Detroit écrivait que les pigeonneaux possédaient « la capacité digestive d’une demi-douzaine de garçons de 14 ans ».   Pyramides d’oiseaux Les pigeons migrateurs ne laissaient dans leur sillage que des champs pelés et des bois ravagés. « Ils se juchaient tous ensemble au même endroit jusqu’à ce qu’ils aient cassé toutes les branches des arbres », se souvient un vieux de la vieille, « après quoi ils se posaient sur du bois d’œuvre qui subissait le même sort ; puis le feu prenait dans le perchoir abandonné et détruisait le restant du bois ». Leurs déjections, qui recouvraient les branches et s’étalaient par terre sur 30 cm d’épaisseur, comme de la neige, se sont révélées toxiques pour les sous-bois et fatales aux arbres. Un chasseur se souvient d’avoir visité de nuit un marais de l’Ohio en 1845, alors qu’il avait 16 ans ; ce qu’il avait pris pour des meules de foin étaient en fait des aulnes et des saules ployés jusqu’au sol sous de gigantesques pyramides d’oiseaux entassés sur plusieurs épaisseurs. En 1871, une seule aire de nidification dans le Wisconsin s’étendait sur plus de 2 200 kilomètres carrés, hébergeant plus de cent millions d’oiseaux. Mais cette profusion n’était qu’illusion. Vingt-neuf ans plus tard, un jeune garçon de l’Ohio tuait avec un calibre 12 un pigeon dont on a vite déterminé qu’il était le dernier spécimen sauvage de l’espèce. Une petite colonie avait été préservée en captivité dans le zoo de Cincinnati, dont un couple patriotiquement baptisé George et Martha (3) ; mais c’en était fini de la nation à plumes. Vers 1910, Martha en était la seule survivante. Elle vécut encore quatre ans, triste attraction de zoo. Mais, le 1er septembre 1914, le dernier pigeon migrateur du monde mourut. Le fait que nous connaissions cette date participe de la troublante incongruité de toute cette histoire. Imaginez que vous appreniez que le dernier Tyrannosaurus rex a passé l’arme à gauche un beau mardi de juin ! Les journaux ont raconté comment Martha avait été congelée dans un bloc de glace de 150 kilos et envoyée par train de Cincinnati à Washington, où on l’a plumée, empaillée, et exposée au Smithsonian (4) pour un peuple qui prenait enfin conscience avec regret du rôle qu’il avait joué dans la destruction de cet oiseau et de son habitat. La sortie de « Fleuve de plumes dans le ciel » – tout à la fois ouvrage d’histoire naturelle, oraison funèbre, et manifeste écologique – coïncide avec le centième anniversaire de la mort de Martha. S’appuyant sur une recherche méticuleuse, Greenberg décrit avec la curiosité d’un naturaliste les pigeons migrateurs, les quelque quarante-deux types de plantes qu’ils consommaient et leur prédilection pour les glandaies – le nom générique des faînes, glands, et autres fruits durs de la forêt qui tombent selon des cycles décalés. Ces oiseaux faisaient montre d’un étrange savoir-faire pour découvrir les glandaies, peut-être parce qu’ils dépêchaient des éclaireurs – mais il est difficile d’en être certain, parce que le pigeon migrateur n’a guère été étudié pendant qu’il existait encore, sinon pour savoir comment l’attraper, le tuer et le cuisiner. Répondre aux questions même les plus élémentaires concernant l’espèce oblige à faire une sorte d’ornithologie médico-légale, ce qui confère au livre une dimension poignante précisément quand le texte est au sommet de la précision naturaliste. Voici le début d’une phrase typique : « Encore une grande question sur le cycle de vie de cette espèce à laquelle on ne pourra jamais apporter de réponse : combien de fois par an se reproduisait-elle ? » Mais l’interrogation au centre de l’analyse de Greenberg est celle-ci : comment la population d’un oiseau a-t-elle pu passer de plusieurs milliards à zéro en moins de cinquante ans ? La réponse courte est qu’il était savoureux. À quoi s’ajoute le fait qu’il était facile à tuer, et tellement abondant qu’il n’était pas sans rappeler, en cette époque antérieure au réfrigérateur, les cailles tombant sur les Israélites dans le livre de l’Exode. En 1781, après de très mauvaises récoltes, une bande de pigeons a sauvé de la famine une grande partie du New Hampshire. Malgré le petit frisson apocalyptique qui les parcourait de temps à autre, la plupart des Américains ont levé la tête et décidé que le ciel était…
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