L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Le rationalisme honni de Steven Pinker

Cet intellectuel hypermédiatique est de ceux pour qui l’humanité se porte bien, et même mieux que jamais. Cela lui attire railleries et quolibets. Il n’en a cure, et rend à ses détracteurs la monnaie de leur pièce.


© Denis Pessin pour Books
Steven Pinker fait les cent pas dans la loge. Dans quelques minutes, il sera assis face à Fareed Zakaria, présentateur de l’émission « Fareed Zakaria GPS » sur CNN, mais pour l’instant il se concentre et préserve sa voix – une petite laryngite gêne un peu son ­impeccable élocution habituelle. Sur le mur, deux écrans de télévision. Sur le premier, des experts commentent le dernier tweet du président des États-Unis ; le second diffuse en boucle des images de vidéosurveillance montrant un cambrioleur s’introduisant dans un Burger King par le guichet du drive. Pinker reproche souvent aux médias d’« attiser la peur dans le pays » et de ne s’intéresser qu’aux frasques et aux scandales – un parti pris de négativité et de bêtise qui, selon lui, fausse le ­débat national. Le babillage provenant des deux écrans semble lui donner raison.   Et pourtant, il est là, dans les studios de CNN à New York. Steven Pinker refuse d’aller sur les plateaux s’il est sollicité en tant que simple invité pour donner son avis sur le scandale du jour. Mais, si on souhaite l’interroger sur son idée que l’humanité ne s’est jamais mieux portée qu’aujourd’hui, il s’exécute avec grand plaisir. Depuis la parution de son livre Le Triomphe des Lumières, en 2018, Pinker multiplie les interventions télé et radio : on l’a vu sur la chaîne ­publique PBS, sur la BBC, sur Al ­Jazeera ­English et dans l’émission « Real Time with Bill Maher », sur la chaîne câblée HBO. Il a été interviewé par tous les grands journaux comme The Washington Post et The Wall Street Journal, mais aussi par des publications plus inattendues telles que Playboy et l’hebdo alternatif The Santa Barbara Independent. Il a un peu hésité avant d’accepter de participer à « The Joe ­Rogan Experience », le podcast ­animé par le comique et commentateur d’art martiaux Joe Rogan, mais cette intervention l’a fait connaître auprès d’un public plus vaste que celui qui fréquente habituellement les conférences. Par exemple, raconte Pinker, « le gars à l’aéroport qui passe le détecteur de ­métaux entre vos jambes m’avait vu chez Joe Rogan ». Le biologiste britannique Richard Dawkins a récemment promu Pinker au rang de « plus grande figure intellectuelle », et un confrère ­estime qu’il est « le plus médiatique des chercheurs en sciences sociales ».   Être le plus médiatique ne veut pas forcément dire être le plus apprécié. Si Le Triomphe des Lumières a valu à Pinker des commentaires élogieux – Bill Gates a dit que c’était son « livre préféré de tous les temps » – d’autres jugements ont été moins tendres. Un critique du New York Times l’a trouvé « méprisant et condescendant », compatissant au sort de l’humanité dans l’abstrait mais insensible à la souffrance des vraies gens. On a même inventé le verbe « pinkériser » pour désigner le fait d’enjoliver la réalité [pink signifie «rose» en anglais]. Un strip publié dans le magazine Current Affairs montre un Pinker à l’air hagard se dévisageant dans le miroir. « Et n’oublie pas, dit-il à son reflet, les gens ont beau dire, il est statistiquement impossible que tu sois la pire personne de la planète. » En outre, un nombre étonnamment élevé de ses détracteurs surnomment cet éminent professeur de psychologie de Harvard « Peven Stinker » [« Peven le puant »] – ce n’est pas un argument mais cela dénote bien un mépris certain.   Steven Pinker prête depuis longtemps à controverse. Avec son best-seller de 2002, Comprendre la nature humaine, il avait froissé les sensibilités égalitaires en affirmant que nous n’étions pas une page blanche à la naissance1. Il s’était aussi lancé dans des polémiques sur les différences entre les sexes, l’infanticide et le QI. Mais ses derniers ouvrages en date, à partir de La Part d’ange en nous. Histoire de la violence et de son déclin, lui ont valu des attaques plus violentes, plus personnelles et parfois empreintes d’une vraie colère2. C’est d’autant plus surprenant que son message – malgré quelques gros obstacles, l’humanité progresse – est plutôt rassurant. Pinker n’a pas le profil du fouteur de merde : ses amis et collègues le décrivent comme quelqu’un de généreux et de curieux qui ne tire pas la couverture à lui. Il ne se la joue pas comme une rock star universitaire, même s’il est bien placé pour se prévaloir de ce titre. Comment un gentil garçon comme lui est-il devenu la cible d’une telle vindicte ?   Ses recherches concernant la façon dont les enfants apprennent à parler et à reconnaître des objets ont donné lieu à des articles intitulés « Modèles formels de l’acquisition du langage » ou « Imagerie mentale et troisième dimension ». Ellen Langer, professeure de psychologie à Harvard comme lui, se souvient d’un exposé qu’il avait fait dans les années 1970 alors qu’il était étudiant de troisième cycle : « Très pro et très brillant », au dire de cette spécialiste de la pleine conscience. Susan Carey, dont les travaux sur le développement du langage recoupent ceux de Pinker, avait elle aussi décelé son potentiel. Elle a travaillé une vingtaine d’années au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et a contribué à le faire recruter à Harvard au début des années 1980. « On savait que c’était du sérieux et on ne s’est pas trompés », dit-elle avec le recul.   Bien avant Harvard, Steven Pinker se souvient d’avoir expliqué à sa mère (à qui il reconnaît le mérite d’avoir créé un environnement familial des plus stimulants intellectuellement) qu’il adorait les idées et voulait en faire sa profession. Il avait entendu le terme « think tank » et pensé qu’il pourrait éventuellement travailler dans un de ces groupes de réflexion, mais sans trop savoir en quoi ça consistait. Il est d’origine juive et, adolescent, avait fait un exposé à la synagogue sur « Israël et l’éthique » à une classe de sixième. Cela lui avait plu et il trouvait que ce rôle lui allait à merveille.   Dans les années 1990, il a dépassé les attentes que Carey, Langer et les autres avaient placées en lui. Il a déjà écrit et dirigé plusieurs ouvrages sur la cognition visuelle et le développement du langage, et il est devenu codirecteur du Centre de science cognitive du MIT. Sa réputation de chercheur n’est plus à faire, mais il reste un parfait inconnu en dehors des cercles universitaires. Tout change en 1994 avec la publication de L’Instinct du langage, livre dans lequel il interroge la théorie de la grammaire universelle de Noam Chomsky3. La linguistique paraît bien souvent impénétrable aux non-initiés et les débats qui l’agitent, déconnectés de la réalité. Pinker a réussi l’exploit de transformer ses controverses ésotériques en succès de librairie.   D’autres best-sellers suivent, dont Comment fonctionne l’esprit, en 1997 4, et « De quoi est faite la pensée : le langage comme fenêtre sur la nature humaine » (2007). Pinker sait mieux vulgariser ses travaux et les rendre accessibles au grand public que la plupart de ses confrères : il parvient à être amusant et instructif sans user d’un ton professoral. Son secret consiste à ne jamais prendre le lecteur de haut. « Je fais comme si je m’adressais à un camarade de chambre à l’université, explique-t-il. Quelqu’un qui est aussi intelligent, curieux et ­évolué que moi mais qui a choisi un autre métier. » Il a lu un jour dans la presse un commentaire élogieux à propos de Richard Dawkins, qui sait faire en sorte que ses lecteurs se sentent des génies. « C’est aussi ce à quo
i j’aspire », confie-t-il.   Lorsqu’il travaille sur un nouveau livre, il écrit de manière obsessionnelle et ne fait quasiment rien d’autre. « J’ai tendance à écrire du matin au soir jusqu’à ce que j’aie terminé, explique-t-il. Je ressens une petite anxiété qui me fait continuer jusqu’à ce que j’aie mené le projet à bout. » Gary Marcus, un ancien étudiant de Pinker qui est aujourd’hui professeur de psychologie à l’Université de New York (NYU), se souvient d’avoir travaillé avec lui à un article il y a des années. « Il écrivait douze heures d’affilée. Il ne s’arrêtait jamais », raconte Marcus, qui n’arrivait pas à suivre le rythme.   La carrière de Pinker prend un tour inattendu en 2011 avec la publication de La Part d’ange en nous. Il a d’abord exposé l’idée de cet ouvrage en 2007 dans un article pour le ­magazine The New Republic où il affirmait : « Il se pourrait bien que nous vivions l’époque la plus pacifique depuis que le genre humain existe. » Puis il a développé cette thèse sur un millier de pages truffées de graphiques et de chiffres. Parmi les gros ouvrages de sciences humaines publiés ces dix dernières années, La Part d’ange en nous occupe une place de choix aux côtés du Capital au XXIe siècle, de ­Thomas Piketty, et de Système 1/Système 2, de Daniel Kahneman. C’est le genre de livre qu’il faut au moins faire semblant d’avoir lu.   Le Triomphe des Lumières est, d’une certaine manière, la suite de La Part d’ange en nous. Pinker y affirme non seulement que la violence décline, mais aussi que l’humanité se porte mieux à maints autres égards : nous sommes en meilleure santé, plus instruits et plus heureux, le tout grâce au progrès de la science et au triomphe de la raison. Le livre confirme l’attachement de l’auteur pour les données chiffrées mais s’aventure aussi sur d’autres terrains tels que la philosophie (il doit, dit-il, cette nouvelle démarche à son épouse, la philosophe Rebecca Newberger Goldstein). À travers des chapitres intitulés « Vie », « Prospérité » et « Savoir », il cherche à démontrer que des penseurs des Lumières tels que Kant et Voltaire ont œuvré à l’épanouissement de ­l’humanité et que nous devrions continuer à observer à leurs préceptes éprouvés.   J’ai déjeuné avec lui juste après son interview sur CNN. Lorsqu’il est entré dans le restaurant, la serveuse s’est exclamée : « Oh, on dirait que vous sortez tout droit du magazine GQ ! » Il portait un costume bleu roi, une cravate violette et des bottes de cow-boy qu’il affectionne parce qu’elles lui permettent de gagner quelques centimètres – il mesure 1,75 mètre – et de marcher à grandes enjambées. À 64 ans, il a gardé son allure svelte grâce notamment à la pratique du vélo (son ami Michael Shermer, fondateur de la Société des sceptiques et ancien coureur cycliste professionnel, atteste que Pinker a vraiment un bon coup de pédale). Sa célèbre crinière frisée est un peu moins fournie qu’elle ne l’était il y a une vingtaine d’années, et elle a viré de poivre et sel à sel tout court.   J’ai rassemblé dans un dossier les critiques les plus cinglantes proférées contre Pinker. Je lui en fais la lecture pendant qu’il mange des sushis en buvant une bière. Comme il ne regarde pas beaucoup ce qu’on dit de lui sur Twitter, les piques les plus imaginatives lui ont échappé. « Je ne peux pas dire que cela ne me touche pas », confie-t-il, même s’il essaie de ne pas trop s’en faire. Il tient à préciser qu’il a eu plein de bonnes critiques et que des fans viennent régulièrement lui dire combien son livre a modifié leur vision du monde.   Pinker n’a pas peur d’affronter ses principaux détracteurs. Parmi les plus tenaces, il y a le philosophe britannique John Gray [souvent présenté par Books], dont la vision résolument pessimiste semble être à l’exact opposé de celle de Pinker. Gray a jugé Le Triomphe des Lumières « gênant » et l’a qualifié de « parodie grossière de la pensée des Lumières ». À moi, il m’a dit qu’il considérait Pinker comme un « penseur pas franchement intéressant ». Le sentiment est visiblement réciproque. Pinker voit dans les critiques de Gray des « arguments de sophiste ».   Un autre de ses ennemis jurés est Nassim Nicholas Taleb, auteur à ­succès, statisticien et ancien trader qui a bâti sa fortune en misant contre l’optimisme. Taleb accuse Pinker de tenir un « raisonnement astatistique » et lui reproche de négliger les variables dont la distribution est caractérisée par ce qu’on appelle une « queue épaisse » 5. Autrement dit, quand Pinker soutient que nous traversons une longue période relativement paisible, cela fait rigoler Taleb, qui rétorque qu’une guerre nucléaire ou un autre cataclysme peuvent réduire ces gains à néant, comme la crise des subprimes a chamboulé le marché boursier.   Pinker a répondu longuement à Taleb dans un article intitulé « Fooled by belligerence » égaré par l’agressivité»], clin d’œil au titre du livre de Taleb Fooled by Randomness6. Il lui reproche de ne pas avoir lu attentivement son ouvrage et ajoute qu’« attribuer la paternité d’une idée à quelqu’un d’autre ou en faire une analyse rigoureuse n’est pas son fort ». Quand je lui demande s’il est prêt à débattre avec lui, Pinker hausse les épaules. « C’est plus un petit caïd qui se plaît à intimider les autres qu’un intellectuel. » Il est tout à fait possible que Taleb, qui soigne son look de garde du corps, prenne ça pour un compliment.   Mais Taleb n’est pas le seul à soulever ce point. Même certains universitaires qui connaissent bien Pinker et respectent son travail, comme l’historien britannique Niall Ferguson, se demandent si son ton si éloquent n’est pas devenu dangereusement rassurant. « J’ai ce sentiment affreux qu’un jour nous allons tous nous retrouver dans un bunker détruit par un bombardement à nous dire : “Eh, vous vous souvenez du bouquin de Steven Pinker ?” »   Puis arrive le parallèle avec Norman Angell. En 1910, ce journaliste et homme politique britannique publie « La grande illusion », dans lequel il affirme que, les pays européens étant devenus économiquement interdépendants, une guerre aurait des retombées désastreuses. Selon lui, « la guerre n’est pas impossible, elle est vaine ». On a néanmoins souvent attribué à tort à Norman Angell l’assertion que les guerres sont en voie d’extinction, des propos qui auraient été d’une ironie tragique à la veille de la Première Guerre mondiale. Pendant l’interview sur CNN, Fareed Zakaria a de nouveau répété cette assertion, et Pinker a tenté de rectifier. Mais, comme cela arrive souvent à la télévision, la question n’a pas été tranchée, et les téléspectateurs n’ont jamais su qui avait raison (en ­l’occurrence Pinker).   Pas plus qu’Angell, Pinker ne dit que tout va aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais c’est souvent comme cela que c’est interprété. The New York Times a ainsi intitulé un questions-réponses « Steven Pinker pense que l’avenir s’annonce radieux » – ce qui n’est pas exactement ce qu’il a dit. Ce qu’il répète à longueur de pages, c’est que l’humanité a progressé de façon spectaculaire mais que rien n’est acquis. « Si nous continuons de régler les problèmes et que ces problèmes ont trait au bien-être humain, alors l’humanité se portera mieux, explique-t-il. Mais si on se laisse aller ou qu’on modifie nos priorités – en décidant par exemple de nous consacrer à la gloire de la nation –, cela ne va pas continuer. » Et c’est pour cela qu’à l’adjectif « optimiste » il préfère celui de « possibiliste » – quoique le terme n’ait pas encore pris.   Samuel Moyn n’est pas convaincu par les efforts que déploie Pinker pour formuler sa thèse en termes anticatastrophistes. Ce professeur d’histoire et de droit à Yale, qui a disséqué Le Triomphe des Lumières pour The New Republic, accuse Pinker de sous-estimer les effets de l’accroissement des inégalités et de « refuser catégoriquement de voir la réalité ». « Je pense qu’il dit à beaucoup de gens ce qu’ils ont envie d’entendre et qu’il fait oublier au grand public des difficultés qu’on ferait mieux d’affronter », estime Moyn, qui a la dent dure. Même ses compliments sont à double tranchant : « Il est très doué pour synthétiser les conclusions des autres, mais ses questions sont mal posées. »   Pinker se plaint que ce sont souvent ses détracteurs qui déforment ses idées avant de dénoncer les arguments fallacieux qu’ils ont eux-mêmes forgés. Par exemple, dans une recension parue dans The Nation, l’historien David Bell fait dire à Pinker qu’« il existe vraiment un arc mystérieux tendant vers la justice », comme si l’athée convaincu prêtait subitement foi à des forces invisibles. En fait, dans le passage cité, Pinker dit exactement le contraire, à savoir que le progrès social et politique donne l’impression qu’un tel arc existe. Mais Bell n’en démord pas : selon lui, Pinker néglige le fait que les progrès sociétaux « exigent une action politique délibérée » et, plus généralement, il affiche dans son livre son « mépris pour les intellectuels et pour ce qu’ils font ».   Il y a du vrai dans cette dernière accusation. Dans Le Triomphe des Lumières, Pinker écrit que les intellectuels détestent « l’idée de progrès » alors qu’ils profitent allègrement de ses nombreux bienfaits : « Ils préfèrent se faire opérer sous anesthésie », dit-il. Il raille aussi ces universitaires qui adhèrent au marxisme, rejettent la méthode scientifique et préfèrent formuler des critiques que proposer des solutions. « Il est facile de manifester son opposition quand ce n’est pas vous qui vous chargez de faire arriver l’eau courante, d’évacuer les eaux usées, de fournir de l’électricité et d’assurer la sécurité publique », objecte-t-il.   On reproche aussi à Steven Pinker de s’aventurer dans des disciplines qui ne sont pas les siennes. Sur ce point, il plaide coupable : « Oui, je m’appuie sur les travaux des historiens. Ils devraient être contents que quelqu’un en fasse quelque chose. » Mais ces ­derniers, à l’instar de Ferguson, ne sont pas ­toujours ravis de l’usage qu’il en fait. « Le problème est la conclusion que l’on tire des tendances structurelles en matière de progrès matériel, explique-t-il. Et, là, un historien ne raisonne pas de la même manière qu’un psychologue. »   De l’avis de Pinker, ces critiques le visent moins lui que l’intrusion des données chiffrées, objectives, dans le pré carré des sciences humaines. « Ce sont les professeurs de sciences humaines qui sont de loin les plus hargneux quand ils ont le sentiment qu’on empiète sur leur territoire. »   En 2018, il s’est retrouvé sur la défensive après avoir dit que l’alt-right [la mouvance d’extrême droite américaine] était composée de « gens souvent extrêmement érudits et extrêmement intelligents ». À première vue, on pouvait en conclure que Pinker se rangeait du côté de cette bande de misogynes, de nationalistes blancs et autres fanatiques. Pinker s’est toutefois empressé de préciser sa pensée : les personnes attirées par l’alt-right, si intelligentes qu’elles soient, adoptent des « thèses répugnantes » parce que c’est la première fois qu’elles rencontrent des idées politiquement incorrectes et que ces idées sont comme « un virus contre lequel elles ne sont pas immunisées ». Pour vacciner les étudiants contre les idées d’extrême droite, selon lui, il faut davantage de discussions franches et argumentées.   Pinker est aussi un adepte et un contributeur du magazine en ligne Quillette, organe de ce qu’on appelle le Darknet intellectuel, cette nébuleuse d’universitaires et de penseurs qui se considèrent comme des libres-penseurs dans une culture idéologiquement très clivée. Quillette est « une publication unique en son genre et indispensable » selon Pinker, un « réceptacle des griefs des hommes blancs », selon un de ses détracteurs.   La philosophie de Quillette, si tant est qu’il y en ait une, suit de très près la pensée de Pinker. Le magazine a par exemple publié une série d’articles mettant en cause le fait que les hommes et les femmes possèdent les mêmes aptitudes et les mêmes goûts. L’un d’eux était intitulé « Pourquoi il est temps d’arrêter de s’inquiéter des disparités entre les sexes dans les pays riches ». Pinker soulève la question depuis un petit moment : en 2005 déjà, il avait défendu Larry Summers, à l’époque président de Harvard, qui avait évoqué des différences innées entre hommes et femmes. (La polémique a poursuivi Summers, qui a démissionné l’année suivante.)   Le professeur de psychologie ­Jordan Peterson, qui est la figure la plus visible du Darknet intellectuel, a salué la parution du Triomphe des Lumières et invité Pinker à participer à son podcast sur YouTube. Mais, si les deux hommes ont indéniablement de nombreux fans en commun, Peterson est à bien des égards l’anti-Pinker. Alors que le premier adore manifestement le conflit, le second déteste les chamailleries. Steven Pinker est prêt à défendre une idée impopulaire, mais on ne le verra jamais démolir un intervieweur ni chercher à avoir le dessus sur un contradicteur. Peterson a un côté mystique, pas Pinker. « Ses idées sont très éloignées des miennes. Sans parler de son style », précise ce dernier.   Le style de Pinker, c’est de chercher continuellement à convaincre gentiment, c’est être inlassablement raisonnable, ce qui peut séduire ou irriter au plus haut point, c’est selon. Il avoue avoir été parfois surpris par la « fureur sans bornes » que Le Triomphe des Lumière et La Part d’ange en nous ont provoquée chez certains. Il se l’explique par le fait qu’il est nettement plus gratifiant de tirer à vue sur le mec qui écrit des bouquins à succès que de l’encenser. Et il cite une étude montrant que les critiques qui démolissent les livres sont jugés plus intelligents.   Dans l’ouvrage qu’il prépare, il cherche à analyser les ressorts psychologiques de ces réactions hors normes. Titre provisoire : « N’y allez pas. Les faits notoires et la science de la courtoisie, de l’hypocrisie, de l’humiliation et du tabou ». « Surtout sur les réseaux sociaux, on se fait humilier par des meutes indignées quand on expose un fait de notoriété publique qui porte atteinte à une idée partagée dans certains cercles », explique-t-il. Lorsque cette idée est attaquée, « les membres de ce groupe se sentent obligés de réagir car c’est leur identité même qui est en jeu ». Pinker ne l’exprime pas ainsi, mais on peut voir dans son prochain livre une tentative de comprendre l’hostilité à laquelle il est en butte. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il pourra puiser des exemples dans son vécu.   — Ce texte est paru dans The Chronicle of Higher Education le 7 mars 2019. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Triomphe des Lumières. Pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme de Steven Pinker, Les Arènes, 2018

SUR LE MÊME THÈME

Portrait Martin Gardner contre les pseudosciences
Portrait Karl Kraus contre les clichés
Portrait Une héroïne de l’aviation : Amelia Earhart

Dans le magazine
BOOKS n°100

DOSSIER

Du bon usage de l'esprit critique

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Esprit critique, es-tu là ?

par Olivier Postel-Vinay

Philosophie

L’esprit critique comme obscurantisme

par Marcel Gauchet

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.