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Que reste-t-il de Michel Foucault ?

Foucault a incité bon nombre de jeunes chercheurs à s’intéresser à l’histoire de la folie. Mais sa critique de la psychiatrie est bâtie sur du sable. Il n’en reste pas moins l’universitaire en sciences humaines le plus cité du monde.


© Musée du Louvre

Commentée par Foucault, la célèbre Nef des fous, de Jérôme Bosch (vers 1500), nous en apprend plus sur l’univers du peintre que sur l’histoire de la folie.

En 2007, le Web of Science, l’une des plus importantes bases de données universitaires, indiquait que Michel Foucault était l’universitaire en sciences humaines le plus cité au monde. Il a exercé une influence notoire sur un large spectre de disciplines – de l’histoire à la sociologie et aux sciences politiques en passant par l’anthropologie et la littérature. Pourtant, quand j’ai découvert le travail de Foucault, à la fin des ­années 1960, il était encore aux yeux des universitaires nord-américains une sorte d’obscur intellectuel français. Cette situa­tion a changé du tout au tout au cours de la décennie suivante. En 1981, lorsqu’il est venu pour la première fois à l’université de Californie à Berkeley afin d’y donner un cycle de conférences, il était devenu une personnalité de premier ordre, perçu dans bon nombre de milieux comme l’un des intellectuels les plus importants du monde.

 

En France, Foucault avait accédé à la renommée un peu plus tôt, mais seulement depuis quelques années. Son premier livre, Maladie mentale et person­nalité – écrit en 1954, dans un état de grand trouble émotionnel et à la suite d’au moins une tentative de suicide –, n’avait guère été remarqué : je n’ai pu en retrouver qu’une seule recension. Par la suite, Foucault a tenté d’empêcher la parution d’une traduction anglaise de cet ouvrage et l’a quelque peu renié.

 

Bien que diplômé de l’École normale supérieure [et agrégé de philosophie], il connut des débuts de carrière académique balbutiants. En 1955, grâce à ses relations, il décrocha un poste à l’université d’Uppsala, en Suède, où il fut directeur de la Maison française. Il y enseignait le français et la littérature et travaillait sur sa thèse de doctorat. ­Cependant, quand il soumit cette thèse à l’université suédoise, elle fut sèchement refusée en raison de la faiblesse de son travail de recherche. Foucault est ­ensuite parti occuper un poste tout aussi mar­ginal à l’université de Varsovie, où il s’est vu contraint de subir les privations ­habituelles dans un pays satel­lite de l’URSS à l’époque. Il n’y resta pas longtemps : la crainte d’un scandale dû à l’une de ses nombreuses liaisons ­homosexuelles précipita son ­départ 1. Une fois encore, ses appuis universitaires lui permirent d’obtenir un nouveau poste, cette fois-ci à Hambourg, où il dirigea l’Institut français.

 

À Hambourg, il termina sa thèse, qu’il soutint à l’université de Paris en 1961. Après l’obtention de ce doctorat [ès lettres], il fut affecté à un poste de professeur d’université, bien que dans la « France profonde » [en français dans le texte], à Clermont-Ferrand. De sa thèse il a tiré un livre, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, publié chez Plon en mai 1961, le manuscrit ayant été refusé par Gallimard. [À partir de 1972, l’ouvrage est réédité en France sous le titre Histoire de la folie à l’âge classique.] Ce second rejet, après celui de l’université d’Uppsala, a certainement dû le piquer au vif. Bien que cet ouvrage ait été ­perçu plus tard comme étant peut-être son œuvre maîtresse, il n’a pas ­d’emblée ­pro­pulsé ­Foucault au sommet de la ­notoriété. Jacques ­Derrida en a donné une critique très sévère lors d’une conférence au Collège philo­sophique, entraînant une réponse virulente de l’auteur – réponse qui se retrou­vera, bien plus tard, en appendice de l’édition anglaise de 2006. Même si des intellectuels de premier plan tels Roland Barthes, Gaston Bachelard et Fernand Braudel ont ­réservé au livre un meilleur accueil, Foucault a tout de même dû continuer à faire la navette entre Paris et Clermont-Ferrand. Son deuxième livre, Naissance de la clinique, publié aux PUF en 1963, a laissé la critique de marbre, en dépit d’une intéressante analyse du tournant emprunté par la médecine à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle.

 

Foucault n’a véritablement attiré l’attention sur son travail qu’en 1966, lorsqu’il a publié son troisième ouvrage, Les Mots et les Choses, cette fois-ci sous la bannière des éditions ­Gallimard. Quelques mois après, il occupe un poste à l’université de Tunis, principalement parce que son compagnon, Daniel Defert, a obtenu un poste là-bas. Foucault est désormais perçu comme une sommité en devenir et, deux ans plus tard, il retourne à Paris pour enseigner au Centre universitaire de Vincennes. En 1969, le voilà élu au ­Collège de France. Il est arrivé à bon port, et, à partir de ce moment-là, sa notoriété ne cessera de croître.

 

Dans le monde anglophone, la récep­tion de l’œuvre de Foucault et l’essor de sa renommée ont pris plus de temps. Un bon indicateur en est que, lorsque ­Richard Howard s’est vu confier la traduction de Folie et déraison, l’éditeur a refusé de publier le texte en entier, le ­jugeant invendable. Personne, pensait-il, ne pourrait venir à bout d’un texte ­aussi long écrit par un obscur ­intellectuel ­parisien. C’est pourquoi ce qui a été publié en anglais était une traduction considérablement abrégée de l’édition française de 1964 (dans laquelle Richard Howard était parvenu à glisser en douce quelques passages de l’édition originale). Désireux que le livre rencontre une large audience, l’éditeur a eu la brillante idée d’un nouveau titre ­anglais : Madness and Civilization.

 

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Les Mots et les Choses ont paru dans leur traduction anglaise en 1970, et ­Naissance de la clinique a suivi trois ans plus tard 2. Cependant, ces deux publications sont l’œuvre d’un autre traducteur, Alan Sheridan, qui, en dépit de quelques erreurs et contresens, a composé des textes ­assez fidèles aux versions françaises d’origine. Dans un premier temps, cela n’a pas faci­lité leur réception dans le monde universitaire anglophone : en effet, le ­jargon structuraliste dans lequel Foucault s’exprimait alors était quasi étranger au public anglophone, et la traduction de Sheridan faisait peu de concessions aux connaissances et aux ­attentes de ses lecteurs. Une fois Foucault devenu une personnalité de premier plan à l’échelon international, ces problèmes s’estompèrent, mais, au départ, l’austérité de ces traductions freina la diffusion de son travail en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

 

Madness and Civilization, cependant, avait reçu relativement tôt un accueil assez chaleureux dans certains milieux universitaires, et pas seulement grâce à l’astucieux changement de titre du livre. Richard Howard était (et est toujours) un poète très apprécié, et sa traduction de la prose de Foucault a davantage séduit le public anglophone que celle de Sheridan. De plus, la critique foucaldienne de la psychiatrie et des asiles a trouvé un écho favorable auprès d’un public tout disposé à se montrer des plus sceptiques vis-à-vis de cette profession et de ses institutions. Le célèbre livre d’Erving Goffman, Asiles3, était sorti en 1961 et avait familiarisé les lecteurs avec l’équation jusque-là polémique entre l’hôpital psychiatrique et la prison, voire le camp de concentration. Goffman récusait la psychiatrie comme un « bricolage » – une profession qui s’ingéniait à donner l’impression de posséder une assise médicale mais qui, en réalité, déployait de tels efforts parce qu’il n’en était rien. Le collègue sociologue de Goffman, ­Thomas Scheff, avait prolongé la réflexion en suggérant que la maladie mentale était juste le résultat d’une stigmatisation systé­matique. Thomas Szasz, lui-même psychiatre, avait fustigé sa propre profession, la qualifiant d’outil du contrôle social, et dénoncé Le Mythe de la maladie mentale4; tandis qu’un autre psychiatre dissident, l’Écossais Robert David Laing, soutenait que c’était la société qui était malade et que les schizophrènes entreprenaient un voyage vers une forme supérieure de santé mentale. Laing avait d’ailleurs lu le manuscrit de Madness and Civilization et appuyé sa publication avec enthou­siasme. Il avait déclaré qu’il s’agissait d’un « livre exceptionnel […], brillamment écrit, d’une grande rigueur intellectuelle, et dont la thèse ébranle profondément les présupposés de la psychiatrie ­traditionnelle » 5.

 

C’est dans ce contexte intellectuel que j’ai découvert Madness and Civilization, au début de mes études à l’université de Princeton. L’impertinence de ses thèses et son souci d’inscrire son analyse dans la longue durée m’ont captivé. Bien que préparant officiellement un doctorat en sociologie, j’éprouvais pour l’histoire une passion qui remontait à mes ­années de lycée en Angleterre et avait été renforcée par la richesse de l’enseignement reçu à Oxford durant mes études de premier ­cycle. Goffman et Scheff n’avaient ­aucune connaissance de l’histoire, ­encore moins de ses nuances. Foucault, en ­revanche, ­ancrait fermement sa critique de la place de la folie à l’époque ­moderne au sein d’une variété d’études de l’histoire européenne, ce que je trouvais extrêmement intéressant. En lisant Madness and Civi­lization, je me suis ­rendu compte que l’histoire de la maladie mentale était un véritable sujet, digne de la plus grande attention. Et, bien entendu, beaucoup d’autres ont pensé la même chose. Bien que sur le moment je n’aie pas réalisé à quel point cette découverte du travail de Foucault se révélerait fatidique – elle a entraîné ce qui allait devenir l’obsession de toute une vie –, ce fut une version abrégée du premier ouvrage de référence de Foucault qui me poussa à devenir historien de la psychiatrie. En cela, je ne suis guère différent des autres historiens de la psychiatrie de ma génération. Nous avons tous de bonnes raisons d’être recon­naissants envers celui qui a sauvé le sujet de l’emprise d’historiens soporifiques et de psychiatres gâteux.

 

Mais si lire Madness and Civilization m’a propulsé vers une carrière consacrée à l’étude de l’histoire de la psychiatrie, mes recherches, au cours de la demi-­douzaine d’années qui a suivi, m’ont conduit à un désenchantement croissant vis-à-vis de bien des arguments et affirmations de Foucault. Cette première traduction en anglais de son travail ne représentait qu’une petite partie du long traité dont elle était tirée. Et elle était dépourvue d’un appareil critique digne de ce nom. Les notes de bas de page étaient peu nombreuses et de grandes généralisations étaient esquissées sans être étayées. Pour ma part, j’étais à l’époque engagé dans une tout autre entreprise que celle de l’étude du « temps long » en histoire – ­approche qui était incontestablement celle de ­Foucault. Comme beaucoup d’historiens néophytes, mon projet doctoral était un exercice d’« histoire événementielle » – dans mon cas, il s’agissait de la réforme du droit en matière de santé mentale à l’époque victorienne. Et, fatalement, les réflexions très générales de Foucault sur la confrontation des Européens avec la folie à l’époque moderne ne collaient pas avec les faits bruts sur lesquels je tombais en explorant les ­archives. Ainsi, en travaillant sur l’histoire de la folie en ­Angleterre, j’ai découvert une série ­d’erreurs factuelles, grandes et petites, dans les passages que Foucault avait consacrés aux développements de son sujet outre-Manche.

 

Me posant de plus en plus de questions sur la précision de son travail, j’ai rapidement entrepris de lire dans son intégralité et en français son Histoire de la folie afin de mieux comprendre sa ­méthode et d’examiner les bases empiriques de ses vastes conclusions. ­Madness and Civilization, après tout, faisait l’économie de plus d’un millier de notes de bas de page qui parsemaient l’édition originale et ne fournissait que des renseignements sommaires sur les travaux universitaires sur lesquels reposait la thèse de Foucault.

 

Malheureusement, plutôt que de dissiper mes doutes naissants, la lecture de l’œuvre maîtresse de Foucault n’a fait que les amplifier. À ma grande surprise, j’ai découvert que son argumentaire n’avait pas grand-chose à voir avec les travaux universitaires contemporains. Certes, l’historiographie de la folie tombait en déliquescence lorsque Foucault avait entre­pris ses recherches, mais il est toutefois frappant de constater à quel point son vaste édifice théorique reposait sur des fondations factuelles des plus fragiles. Par exemple, des considérations sur les réponses apportées à la pauvreté et à la dépendance, non seulement en France mais dans toute l’Europe, étaient au cœur de l’argumentaire de Foucault sur la folie et son traitement. Il soutenait qu’il existait des parallèles entre l’organisation des asiles et celles des monastères, comparait le sort réservé aux fous à celui des lépreux, parqués dans des bateaux qui descendaient les rivières et passaient de port en port en Europe. Bref, il discourait longuement sur la façon dont la folie était perçue et prise en charge par les Européens du Moyen Âge.

 

Or tous ces sujets avaient été étudiés en profondeur par des historiens du XXsiècle. Foucault semble avoir ignoré leurs ­travaux au profit d’obscurs auteurs du XVIIIe et du XIXe siècle, dont les ­méthodes et les conclusions rebuteraient tout chercheur qui se respecte aujourd’hui. C’était sidérant. Histoire de la folie se compose de trois parties. La première contient presque 400 références, dont seulement 28 renvoient à des chercheurs du XXe siècle. La bibliographie associée à cette partie est tout aussi troublante. Elle ne contient que 25 travaux universitaires parus après 1900, dont seulement un a été publié après la Seconde Guerre mondiale. La deuxième partie ne renvoie qu’à un seul ouvrage paru au siècle de Foucault, et il s’agit d’un regard d’amateur sur l’histoire de la sorcellerie, écrit par un psychanalyste sans aucune formation historique, un livre regardé avec mépris par quiconque ayant une connaissance un peu approfondie du sujet. Et la troisième partie est presque tout aussi dépourvue de références à des travaux contemporains, mentionnant seulement 11 livres et articles écrits au XXsiècle. Quand j’ai appris, au début des années 1990, que la première mouture de la thèse de Foucault avait été refusée sur-le-champ par l’université d’Uppsala (on raconte que son directeur de recherche, Sten Lindroth, professeur d’histoire des sciences depuis 1957, a estimé qu’elle était truffée de généralisations spéculatives et indigne d’un doctorat), je ne peux pas dire que cela m’a surpris. La plupart des critiques de Lindroth peuvent également être adressées à la version qui a été publiée depuis (bien qu’ayant certainement fait l’objet de beaucoup de corrections). C’est comme si presque un siècle de travaux universitaires n’avait rien produit de précieux ou de digne d’intérêt aux yeux de Foucault. Résultat, on peut désormais facilement démontrer que la plupart des assertions centrales de son ouvrage sont biaisées ou tout simplement fausses.

 

Ce qui, au départ, m’avait attiré dans les travaux de Foucault sur la psychiatrie (et j’imagine qu’il en va de même pour les autres historiens de la psychiatrie de ma génération), c’était leur caractère iconoclaste, leur pure ambition intellectuelle, l’obstination avec laquelle ils démontraient que l’histoire des plus marginaux, des fous, avait d’importantes choses à nous apprendre sur la société et les règles qui la régissent. Ma découverte de l’insuffisance et de la fragilité des fondements empiriques sur lesquels Foucault avait bâti sa théorie n’a pas diminué à mes yeux la valeur de l’impertinence de son travail, mais elle invite à faire preuve de davantage de scepticisme vis-à-vis de sa valeur historique.

 

Soyons clairs : je partageais (et je partage toujours) le scepticisme de Foucault à l’égard de la psychiatrie qui serait une science médicale libératrice et dépourvue d’ambiguïté. Mais je ne partage que certaines de ses prises de position. Foucault était, au fond, un ennemi des Lumières et de leurs valeurs, alors que je suis foncièrement l’un de leurs disciples et défenseurs. J’ai beaucoup écrit sur la complexité du passé de la psychiatrie et sur ses incertitudes contemporaines. Le roi n’est pas nu, certes, mais il est sans aucun doute très dévêtu. Beaucoup d’éléments du passé et du présent de la psychiatrie méritent d’être examinés de façon critique ; rejeter purement et simplement toute l’entreprise psychiatrique, c’est une autre histoire. Il me semble aussi que Foucault ignore ou donne une fausse image des bouleversements et de la souffrance qu’entraîne la folie dans son sillage. Et, plus grave ­encore, qu’il comprend mal certaines complexités de la relation torturée qu’entretient notre société avec la folie.

 

Je ne peux pas, bien évidemment, en l’espace d’un article aussi court que celui-ci, exposer dans le détail l’autre vision de l’histoire de la folie, dans sa longue durée, que je proposerais à la place de celle de Foucault. C’est le sujet de mon livre, Madness in Civilization, dans lequel j’ai voulu élargir au maximum le spectre de l’analyse, en allant au-delà de la relation de la folie à la médecine et à l’enfermement pour examiner sa place dans la religion, la culture populaire mais aussi la musique, les arts plastiques, la littérature, le théâtre et le cinéma. La folie hante notre imaginaire. Elle nous rappelle à quel point notre prise sur la réalité peut parfois être ténue. Elle remet en question notre perception profonde de ce que c’est qu’être humain. La folie continue de nous tourmenter et de nous déconcerter, de nous effrayer et de nous fasciner, de nous pousser à explorer ses ambiguïtés et les dommages qu’elle entraîne. En me colletant à ses profonds mystères, j’ai cherché uniquement à rendre à la psychiatrie ce qui lui est dû, pas davantage. Mon livre souligne à quel point nous sommes loin d’une pleine compréhension des origines de la folie, dépourvus d’une réponse effi­cace à la détresse qu’elle provoque. Je soutiens que la folie a une prégnance sociale et culturelle, une importance telle qu’elle n’est pas réductible à un ensemble unique de significations et de pratiques. La folie reste avant tout un puzzle, un défi à la raison, une inéluctable parcelle de la civilisation elle-même. Je n’ai pas jugé utile de consacrer une grande part de mon livre à réfuter explicitement les vues et les assertions de Foucault, mais les deux textes peuvent facilement être comparés, et chacun peut examiner leurs arguments et leurs fondements intellectuels et empiriques.

 

L’influence et la visibilité que continuent à avoir les thèses de Foucault sur la folie sont inséparables de la façon dont l’ensemble de son œuvre a fasciné les universitaires issus d’un large éventail de disciplines académiques. Le champ des études foucaldiennes est vaste, il ­regroupe de nombreux chercheurs dont le degré d’allégeance au projet intellectuel construit par le philosophe est variable. Pour beaucoup, Foucault représente l’un des plus grands détracteurs des Lumières. Nulle part ailleurs l’idée de progrès dans le traitement de la folie n’est remise en cause avec tant de force que dans son livre. Et nulle part ailleurs non plus ne sont aussi durement récusées les « réformes » du modèle asilaire de William Tuke et de Philippe Pinel, comme relevant d’un « gigantesque empri­sonnement moral ». De même que les guerres au sujet de la théorie freudienne ont permis de redonner vie à quelqu’un qui serait autre­ment devenu une relique intellectuelle, ceux qui n’ont eu de cesse de critiquer les positions de Foucault ont, ce faisant, entériné son importance.

 

Dans sa version abrégée (et même longue), Histoire de la folie est lu par bon nombre de gens qui n’ont ni la prétention ni le souhait de devenir historiens de la psychiatrie. Selon moi, l’une des principales raisons pour lesquelles ils se sont intéressés au livre, c’est que la psychiatrie, contrairement à presque toutes les spécialités médicales, semble être prise au piège d’une perpétuelle crise de la légi­timité. Depuis ses origines, son champ disciplinaire a sans cesse été la proie de controverses et de récriminations, et, tandis que nous approchons de la deuxième décennie des années 2000, rien ne laisse présager une accalmie. De toute évidence, dans un tel environnement, la critique féroce que fait Foucault de notre réponse à la folie va probablement jouir d’une popularité durable, et cela représente une autre explication pour l’intérêt dont il fait toujours l’objet.

 

Pour ce qui est des professionnels de l’histoire de la psychiatrie, je pense que la situation est aujourd’hui assez différente. In fine, l’engouement suscité par Histoire de la folie s’est répandu bien au-delà du monde francophone. Son impact sur les travaux universitaires anglo-américains a été à l’évidence ­immense, même si beaucoup de lecteurs anglophones n’ont eu connaissance que d’une version tronquée de la thèse de Foucault. En attirant toute une génération d’historiens vers le sujet, ce dernier a certainement contribué à la naissance d’une nouvelle spécialité universitaire : l’histoire de la psychiatrie. Je dirais que ce livre est loin d’avoir été le seul à permettre cette naissance, car je présume que l’intérêt croissant des historiens pour l’histoire « vue d’en bas » aurait fini par les pousser à s’intéresser aux plus marginaux. Pour autant, les bons soins de Foucault ont certainement hâté l’avènement de cette nouvelle spécialité et lui ont donné une impulsion décisive. L’histoire sociale de la psychiatrie est vieille d’une soixantaine d’années désormais. En lisant attentivement la revue scientifique History of Psychiatry ou en examinant minutieusement les articles et monographies publiés chaque année, on réalise que de moins en moins de travaux universitaires font référence à Foucault, à l’exception peut-être d’une génuflexion rituelle. Les historiens de la psychiatrie ont d’autres sources d’inspiration et d’autres préoccupations. La discipline a évolué, à l’instar de la plupart des autres disciplines du champ académique. Les foucaldiens continuent à débattre et à analyser les écrits du maître. Mais, quelle que soit la valeur que représente le travail de Foucault aux yeux des historiens qui fouillent dans le passé de la folie, ceux-ci l’ont depuis longtemps assimilé, et sa valeur heuristique est loin d’être ce qu’elle a été autrefois.

 

— Ce texte a été écrit pour Books. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Son biographe Didier Éribon (Michel Foucault, Flammarion, 2011) rapporte que le philosophe entretenait une liaison avec un jeune homme qui, travaillant en secret pour la police polonaise, était chargé d’infiltrer les services diplomatiques occidentaux. Averti par l’ambassadeur de France à Varsovie, Foucault dut quitter précipitamment la Pologne au milieu de l’année 1959.

2. The Order of Things : An Archeology of the Human Sciences, Pantheon Books, 1970 ; The Birth of the Clinic : An Archeology of Medical Perception, Pantheon Books, 1973.

3. Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Éditions de Minuit, 1968.

4. Le Mythe de la maladie mentale, Payot, 1975.

5. Citation tirée du compte rendu de lecture dans lequel R. D. Laing recommandait le manuscrit de Foucault à Tavistock Press. Un fac-similé de ce texte se trouve dans l’édition anglaise History of Madness, publiée en 2006 par Routledge.

LE LIVRE
LE LIVRE

Madness in Civilization : A Cultural History of Insanity, from the Bible to Freud, from the Madhouse to the Modern Medicine de Andrew Scull, Princeton University Press, 2015

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