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Stagiaires : les nouveaux prolétaires

Ni Disney ni Microsoft ni le Congrès américain ne pourraient vraiment tourner sans eux. Sous-payés – ou pas payés du tout –, comme le montre l’exemple des États-Unis, les stagiaires forment la nouvelle armée de réserve du capitalisme.

Les caractéristiques les plus révélatrices d’une société passent souvent inaperçues. Aux États-Unis, par exemple, personne ne prête vraiment attention aux stagiaires. Pourtant, le fait que pas une minute ne s’écoule sans que soient effectuées des centaines de milliers de tâches peu ou pas rémunérées constitue à l’évidence une importante évolution de notre système économique. Elle en dit sans doute long sur la valeur que nous accordons au travail. Pour Ross Perlin, l’auteur de Intern Nation, l’essor de cette catégorie d’emploi relativement nouvelle, que personne (aussi bien côté républicain que démocrate) ne remet en cause, est un signe clair de l’affaiblissement du droit du travail. La définition même du phénomène est très variable. Les stagiaires sont-ils des apprentis, des intérimaires, des domestiques ? Les employeurs profitent souvent de ce flou, et de l’absence de contrôle, pour leur confier n’importe quel travail : mettre le courrier sous pli, servir le café, répondre au téléphone ou aller chercher les vêtements du patron au pressing. Bien entendu, tous les stages ne sont pas dénués d’intérêt et certains sont même formateurs. Mais on peut dire sans risque de se tromper que de nombreux jeunes restent cantonnés à des tâches prosaïques et vaguement humiliantes qui assurent – malgré le mépris dont elles font l’objet – le bon fonctionnement du monde des cols blancs. Ces missions sont devenues, pour nombre de firmes, un moyen commode de réduire le coût du travail. Le College Employment Research Institute estime que 75 % des étudiants effectuent au moins un séjour en entreprise avant de décrocher leur diplôme. Les petits boulots et jobs d’été qui émaillaient notre jeunesse – par ailleurs oisive – sont, comme les machines à écrire, des espèces en voie de disparition. De nos jours, les stagiaires sont partout : dans l’édition, le commerce, l’assurance, la finance, le conseil, le droit, l’ingénierie et l’industrie de la défense. Si la plupart des grands groupes semblent indemniser les jeunes, le nombre d’emplois non rémunérés dans l’économie explose. Un article du magazine Fortune avançait même récemment que le travail gratuit pourrait devenir une « nouvelle norme », une « tendance porteuse de la gestion des ressources humaines ». Un à deux millions d’Américains œuvrent chaque année comme stagiaires, estime Perlin après enquête, mais c’est à ses yeux une hypothèse basse. La plupart sont des étudiants ou de jeunes diplômés, et un grand nombre d’entre eux (la moitié peut-être) ne sont pas payés. Pis, beaucoup s’acquittent en fait des frais de scolarité pour avoir le privilège de travailler, en raison de cette idée fausse, commune aux universités et aux entreprises : l’octroi de crédits pour le diplôme invaliderait en somme les dispositions du Fair Labor Standards Act (FLSA), la loi de 1938 qui interdit le travail non rémunéré en dehors de certains cas bien précis. Les stages sont aujourd’hui obligatoires dans un nombre croissant de cursus. Cette exigence entretient une économie de la rareté autour des plus prestigieux programmes. Des postes très convoités, dans des institutions comme le magazine Vogue, ont été récemment vendus aux enchères pour des sommes allant jusqu’à 42 500 dollars. Perlin relève l’ironie de l’histoire : cette somme indécente a été réunie au bénéfice d’une organisation, le Robert F. Kennedy Center for Justice and Human Rights, qui œuvre pour un monde plus juste… La contradiction n’a apparemment dérangé personne.   Payer pour travailler Jusque dans les années 1970, il n’était ni courant ni prestigieux de faire un stage. Comme le rappelle Perlin, le terme interne [dont découle intern, signifiant « stagiaire »] est apparu aux États-Unis dans les années 1860 pour désigner les médecins débutants chargés de tâches subalternes, telle la saignée. Dans les années 1880, l’école de médecine de l’université Johns-Hopkins a institué le terme resident pour qualifier un niveau de formation plus avancé, et cette distinction s’est ensuite généralisée. Mais, curieusement, en 1975, l’organisme qui délivre les agréments des écoles de médecine américaines a cessé d’employer le mot intern. Juste au moment, remarque Perlin, où cette forme apparemment bénigne d’escroquerie sur les salaires se répandait partout ailleurs. Ce n’est certainement pas un hasard si les stages ont proliféré à mesure que déclinait la protection des travailleurs conquise de haute lutte au moment du New Deal. Les entreprises commencèrent d’avoir recours au système dans les années 1960. En 1967, une grande compagnie d’assurances mit sur pied un programme consistant pour ses jeunes recrues à démarcher des clients dans la rue en se faisant passer pour des « professionnels pleinement habilités ». D’autres grandes entreprises lui emboîtèrent le pas, d’une manière ou d’une autre, et, au fil des ans, des sociétés comme Deloitte Touche, ExxonMobil, Microsoft, Gap et Monsanto ont intégré les stages dans leurs stratégies de recrutement. Mais le système n’offre pas forcément une formation uti
le. Disney emploie ainsi jusqu’à 8 000 jeunes par an dans ses parcs d’attractions en Floride, en leur promettant un stage plein de « magie », « la chance d’acquérir des compétences réutilisables » et de se forger « un réseau professionnel ». Après des débuts modestes en 1980, avec 200 étudiants qui passèrent leur été à travailler au royaume de Disney, ce programme est devenu l’une des plus grandes usines à stages du monde. Mais le séjour n’offre guère plus qu’un emploi subalterne. Intégrés à « la troupe » [ainsi qu’on appelle là-bas les employés], la plupart de ces jeunes passent leurs journées à exécuter des tâches aussi passionnantes que la préparation des hamburgers, le parking des voitures, le ménage dans les toilettes et les chambres d’hôtel, et l’approvisionnement des boutiques de souvenirs. Ce système est surtout un moyen pour cette entreprise extrêmement rentable de maintenir ses coûts salariaux au plus bas en disposant d’une main-d’œuvre temporaire, fraîche et dispose, dont une part croissante vient de l’étranger et se voit remettre un visa à dessein. La situation de ces prétendus stagiaires tient plus de celle du saisonnier que de l’apprenti. Ils ne bénéficient ni de prestations sociales ni d’augmentations de salaires, sont logés dans des résidences étroitement surveillées par l’entreprise, et il leur arrive de recevoir des bulletins de paie débiteurs une fois le loyer et divers autres frais déduits de leurs maigres salaires. Ils peuvent être renvoyés à tout moment (ce qui, dans le cas des étrangers, entraîne leur expulsion du territoire). Malgré le caractère abusif et douteux de son programme, de nombreuses facs maintiennent leurs accords avec Disney et encouragent leurs étudiants – qui s’acquittent pendant ce temps de leurs frais de scolarité – à gagner leurs galons dans « l’endroit le plus merveilleux de la Terre ». Autre royaume enchanté des stagiaires, Washington voit chaque année apparaître, comme par magie, 200 000 petites mains disposées à faire du secrétariat, rédiger des avant-projets de lois ou encore accorder de menues faveurs sexuelles à de hautes personnalités politiques. Comme le journalisme et l’édition – où presque tous les moins de 50 ans sont d’anciens stagiaires –, les institutions fédérales sont tributaires du travail gratuit de jeunes gens ambitieux. Ceux qui ont les moyens d’officier gracieusement sont parfois récompensés par un poste. Bien entendu, un grand nombre de stagiaires, sinon la majorité, décrochent ces postes non rémunérés (mais très convoités) par relations – à l’instar de Monica Lewinsky. Comment le Congrès, qui emploie tous les ans environ 6 000 étudiants non rémunérés, peut-il impunément bafouer la législation du travail ? Eh bien, il se trouve qu’une loi de 1995 a expressément dispensé ses stagiaires de la protection du FLSA. Mais aucune dérogation de ce type ne vaut pour le vaste secteur des ONG de Washington, où nul ne peut espérer faire carrière sans en passer par de longs stages non rémunérés. Ne sont invitées à y postuler que des personnes ayant les moyens de renoncer à une contrepartie financière. Comme l’explique à Perlin l’un de ses nombreux interlocuteurs, « le travail sans but lucratif est réservé aux riches ». Un fort travers de classe affecte donc non seulement les instances de gouvernement, mais aussi une grande partie des organismes d’intérêt public, ou ce métier sur le déclin qu’est le journalisme. C’est cette logique de classe, profondément ancrée, qui inquiète le plus Perlin. Les stages non rémunérés agissent comme un filtre social qui garantit aux nantis dotés d’un bon réseau la surreprésentation de leurs enfants dans les institutions de l’élite culturelle. Ils ont pour effet de renforcer le biais déjà très fort de notre système politique en faveur des riches. Le modèle prévaut aussi dans les milieux de l’art, de l’édition, du cinéma, de la télévision, de la musique, et bien d’autres secteurs traditionnellement favorables aux droits sociaux. Même les professeurs d’écoles publiques, qui ne jouissent pourtant pas d’une rémunération et d’un statut social particulièrement élevés, travaillent de plus en plus comme « enseignants stagiaires » avant d’être titularisés. Cela pose un problème fondamental, bien exposé par Perlin : proposer ses services gratuitement – ou être contraint de le faire – est un cas paradigmatique de pratique déloyale ; cela crée une compétition toxique, des travailleurs désespérés toujours plus nombreux se faisant concurrence en tirant les salaires vers le bas. Perlin reconnaît que des stages non rémunérés, et donc illégaux, peuvent déboucher sur des emplois rétribués. Mais là n’est pas la question. D’un point de vue économique, j’ai sans nul doute pris une décision rationnelle lorsque, il y a des années de cela, j’ai abandonné ma thèse sur Spinoza pour faire un stage non rémunéré dans un magazine. Il n’empêche qu’il vaudrait beaucoup mieux que le droit social soit appliqué et que les jeunes sans bourse universitaire ni autre moyen de subsistance puissent eux aussi bénéficier d’une formation efficace sur le tas. Le fait qu’un grand nombre d’individus aient personnellement tiré avantage d’un travail non rémunéré ne change rien au problème général de l’inégalité du système. Malgré ce que laisse entendre son titre, les pathologies socioéconomiques diagnostiquées dans ce livre dépassent largement les frontières des États-Unis. Perlin évoque la tentative du gouvernement français de mettre en place, en 2006, un Contrat première embauche prévoyant une période de deux ans durant laquelle l’employeur aurait été autorisé à licencier un salarié de moins de 26 ans et sans motiver sa décision. D’importantes manifestations le poussèrent à faire marche arrière, puis la vaste population des stagiaires français a obtenu le droit d’être payée. Après les États-Unis et l’Europe, ce racket mondial s’est implanté en Asie et au Moyen-Orient ; des généraux pakistanais et des princes saoudiens envoient désormais leurs enfants faire des stages en Amérique pendant que les jeunes Américains partent étoffer leurs CV en Afrique et en Chine. Les récits d’exploitation qu’offre le livre, tant aux États-Unis qu’à l’étranger, sont particulièrement déconcertants. L’exemple le plus extrême nous est fourni par la Chine. En 2010, pour s’assurer les faveurs du géant taïwanais de l’électronique Foxconn, le gouvernement de la province du Henan a ordonné à 100 000 étudiants en filière professionnelle de partir travailler comme « stagiaires » dans les usines de l’entreprise, dans le Guangdong. Une vague de suicides chez Foxconn avait semble-t-il engendré une pénurie de main-d’œuvre. Prévenus peu de temps à l’avance et dans l’impossibilité de refuser, les jeunes ont été expédiés à Shenzhen pour assembler pendant trois mois des smartphones, des tablettes de lecture et des consoles de jeu. Nulle part ailleurs le rapport entre stage et servitude n’est apparu aussi clairement.   La montée du « précariat » Cela étant, de nombreux programmes bien conçus et performants font face à un grave problème aux États-Unis – sauf si l’entreprise est trop petite pour relever du FLSA. Car, même s’il se déroule au sein d’une organisation à but non lucratif, et même si les jeunes l’acceptent de plein gré, un stage qui n’est pas rémunéré au salaire minimum est généralement illégal. L’enquête de Perlin semble indiquer que la réticence des jeunes à porter plainte constitue le principal obstacle à la multiplication des procès. Si la loi n’est pas particulièrement ambiguë, elle a été appliquée de façon laxiste, essentiellement en raison d’un déficit chronique de moyens et d’effectifs alloués à l’organisme chargé des contrôles. Le ministère du Travail américain a cependant annoncé, en 2010, qu’il s’apprêtait à sévir. La presse a fait ses gros titres sur « la guerre d’Obama contre les stages », sans que l’on ait pour l’instant constaté de grand changement. Au-delà de cette incapacité à faire appliquer la loi, le problème de fond réside pour Perlin dans le caractère de plus en plus contingent de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale. Au cours des dix dernières années, une coalition informelle de syndicalistes, de stagiaires chroniques, d’immigrés, de salariés licenciés, de saisonniers, d’artistes et autres catégories enfermées dans des dispositifs de travail temporaire, a commencé de faire émerger la précarité comme le problème social numéro un. Des mouvements tels que Génération précaire en France ou Precarias a la deriva en Espagne ont surgi partout en Europe, unis par un même refus de subir passivement la disparition d’emplois, de salaires et de conditions de travail convenables. À mesure que le travail honnête perdait de sa valeur dans un système de plus en plus déconnecté de l’économie réelle, l’essentiel du prestige et de la richesse est allé aux membres de l’hyper élite managériale, qui accomplissent les tâches les moins utiles à la société. Le niveau des inégalités dépasse aujourd’hui les sommets atteints lors de la crise de 1929, et l’insécurité de l’emploi n’a jamais été aussi grande. Les stagiaires et leurs semblables ont remplacé les assistants, les réceptionnistes, les préposés au courrier et les secrétaires de direction, qui ont eux-mêmes rejoint les artistes, rédacteurs, maîtres auxiliaires, professeurs remplaçants, musiciens, immigrants, blogueurs et autres acteurs involontaires, subalternes et marginalisés d’une économie de la gratuité où le travail est réputé ne mériter aucune compensation financière, ou si peu. Pendant ce temps, nos prétendus représentants à Washington se liguent pour démanteler les derniers vestiges de l’État-providence, alors même que les spéculateurs et les gangsters du crédit bancaire continuent de bénéficier du renflouement, par les caisses de l’État, de leurs entreprises financières frauduleuses. Ce qui reste des classes moyenne et ouvrière assiégées a moins en commun avec cette opulente minorité qu’avec le « précariat » mondial, dans lequel elles risquent plus que jamais de sombrer.   Cet article est paru dans le numéro de l’été 2011 de BookForum. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
LE LIVRE
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Au pays des stagiaires de Ross Perlin, Verso

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