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Tous les cerveaux sont dans la nature

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N’en déplaise à Descartes, prêter des émotions complexes aux mammifères supérieurs ne choque plus personne. Mais qu’en est-il d’organismes dotés de systèmes nerveux bien plus rudimentaires, comme les insectes, les méduses, voire les plantes ? Darwin, déjà, décelait chez les vers de terre « une certaine forme d’esprit ». La neurobiologie contemporaine le confirme : la vie mentale n’est pas propre aux vertébrés.


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Le dernier livre de Charles Darwin, publié en 1881, est une étude du modeste ver de terre. Comme l’indique son titre, « La formation de la terre végétale par l’action des vers de terre », il traite principalement de l’influence énorme exercée, des millions d’années durant, par des myriades de vers labourant le sol au point de modifier le relief terrestre. Mais les premiers chapitres sont plus simplement consacrés à la description des « habitudes » de ces invertébrés. Les vers sont capables de distinguer la lumière et l’obscurité ; durant les heures ensoleillées, ils demeurent en général sous terre à l’abri des prédateurs. Bien que dépourvus d’oreilles et sourds aux vibrations de l’air, ils sont extrêmement sensibles à celles transmises par le sol, comme en produisent les pas d’un animal approchant. Toutes ces sensations, notait Darwin, parviennent à des grappes de cellules nerveuses qu’il appelait « ganglions cérébraux », logés dans la tête de la créature. « Quand un ver est exposé à une lumière soudaine, écrivait le biologiste, il détale comme un lapin dans son terrier. » Le savant reconnaissait avoir « d’abord été enclin à considérer ce comportement comme un réflexe », mais avait ensuite constaté qu’il était sujet à des variations. Ainsi, lorsque le ver est occupé à autre chose, une brusque exposition à la lumière ne provoque pas sa fuite. Aux yeux du naturaliste, la capacité de moduler sa réaction au gré des circonstances indique « la présence d’une certaine forme d’esprit ». Il évoquait aussi les « facultés mentales » de l’animal en décrivant la façon dont il bouche l’entrée de son refuge souterrain. « Si le ver, écrivait-il, après avoir traîné un objet près de sa cavité, est capable de déterminer (…) la meilleure manière de l’y faire entrer, il doit posséder quelque notion de sa forme générale. » Il en vint donc à soutenir que cet animal « mérite d’être dit intelligent, car il agit presque comme le ferait un homme placé dans des circonstances analogues ». Enfant, il m’arrivait de jouer avec les vers de terre de notre jardin – et, plus tard, j’eus encore recours à eux dans mes travaux de recherche. Mais comme nous passions toujours nos vacances d’été au bord de la mer, je n’aimais rien tant qu’explorer le rivage et surtout les flaques de marée. Cette passion précoce pour la beauté des créatures marines les plus simples prit un tour plus scientifique sous l’influence d’un de mes professeurs de biologie. Celui-ci nous emmenait tous les ans visiter le Centre de recherche marine de Millport, dans le sud-ouest de l’Écosse, où nous pouvions découvrir l’immense variété des invertébrés vivant sur les côtes des Cumbrae. Ces visites m’enchantaient tellement que je pensais faire plus tard de la biologie marine mon métier. L’ouvrage de Darwin sur les vers de terre comptait alors parmi mes préférés, mais je pourrais en dire autant de celui de George John Romanes, « Méduses, étoiles de mer et oursins (1) », qui me plaisait par ses récits d’expériences simples et fascinantes, et ses magnifiques illustrations. Romanes, élève et ami de Darwin, se passionna toute sa vie pour le littoral et sa faune. Il avait surtout à cœur d’étudier, dans le comportement de ces créatures, ce qui traduisait selon lui la présence d’un « esprit ». Le style personnel de Romanes me charmait. Il évoquait par exemple son bonheur de mener des recherches sur les facultés mentales et le système nerveux des invertébrés dans « un laboratoire installé à même la plage (…) un agréable petit atelier de bois ouvert aux brises marines ». Mais son principal objectif était clairement de montrer le rapport entre le comportement de ces animaux et leur système nerveux. Ses travaux relevaient selon lui de la « psychologie comparative », discipline qu’il jugeait analogue à l’anatomie comparative. Dès 1850, Louis Agassiz avait montré que la méduse Bougainvillea était pourvue d’un système nerveux digne de ce nom. En 1883, Romanes mit en évidence ses cellules nerveuses individuelles (l’animal en possède environ un millier). Il réalisa des expériences simples (il sectionnait certains nerfs, pratiquait des incisions dans l’ombrelle, ou examinait telle couche isolée de tissus) grâce auxquelles il démontra que les méduses conjuguaient à la fois des mécanismes périphériques autonomes (dépendants de « réseaux » de nerfs) et des actions coordonnées de manière centralisée par leur « cerveau » circulaire, situé sur le pourtour de leur ombrelle.   Freud et l’écrevisse Romanes fut alors en mesure d’inclure dans « L’évolution mentale chez les animaux (2) » des schémas de cellules nerveuses isolées et d’agrégats, aussi appelés ganglions. « À travers l’ensemble du règne animal, écrivait-il, les tissus nerveux sont invariablement présents dans toutes les espèces supérieures aux Hydrozoa. Jusqu’à présent, les animaux les plus simples chez qui on a pu les observer sont les méduses ; dans les organismes plus complexes, leur présence est, comme je l’ai dit, systématique. La structure fondamentale de ces tissus est partout très semblable : que l’animal considéré soit une méduse, une huître, un insecte, un oiseau ou un être humain, nous n’avons aucun mal à reconnaître les cellules qui les composent, plus ou moins identiques à chaque fois. » Au moment où Romanes pratiquait la vivisection sur les méduses et les étoiles de mer dans son laboratoire de plage, le jeune Sigmund Freud, déjà fervent darwinien, travaillait dans celui d’Ernst Brücke, un physiologiste viennois. Freud avait pour mission de comparer les cellules nerveuses d’animaux vertébrés et invertébrés ; en particulier celles de vertébrés très primitifs (Petromyzon, une lamproie) avec celles d’un invertébré (l’écrevisse). À l’époque, on pensait que les tissus nerveux des premiers différaient radicalement de ceux des seconds. Or Freud parvint à démontrer (et à illustrer à l’aide de beaux croquis très soignés) que les cellules nerveuses des écrevisses étaient au fond similaires à celles des lamproies – ou des êtres humains. En outre, il comprit mieux que personne avant lui que les cellules nerveuses et leur fonctionnement (avec leurs dendrites et leurs axones) étaient les éléments premiers du système nerveux et les unités responsables de la transmission des signaux en son sein. Eric Kandel, dans À la recherche de la mémoire (3), émet l’idée que si Freud n’avait pas abandonné la recherche fondamentale pour s’orienter vers la médecine, on le connaîtrait peut-être aujourd’hui comme « le cofondateur de la théorie des neurones, plutôt que comme le père de la psychanalyse ». Les neurones peuvent être de formes et de tailles diverses, mais ils sont fondamentalement semblables, des animaux les plus primitifs aux plus évolués. Les différences concernent leur nombre et leur type d’organisation ; l’homme possède cent milliards de cellules nerveuses, alors que la méduse n’en a qu’un millier. Mais leur rôle propre, produire des décharges rapides et répétitives, est fondamentalement identique d’un organisme à l’autre. Le rôle crucial des synapses (l’interface entre deux neurones : c’est là que s’opère la modulation des impulsions nerveuses, qui confère à l’organisme sa flexibilité et tout un éventail de comportements) ne fut tiré au clair qu’à la fin du XIXe siècle. On doit cette avancée au grand anatomiste espagnol Santiago Ramón y Cajal, qui examina le système nerveux de nombreux vertébrés et invertébrés, et au Britannique C. S. Sherrington, qui inventa le terme de « synapse » et montra qu’elle pouvait avoir une fonction excitatrice ou inhibitrice. Dans les années 1880, toutefois, malgré les travaux d’Agassiz et de Romanes, l’opinion dominante restait que les méduses n’étaient guère plus que des masses de tentacules, flottant passivement, prêtes à piquer et à ingérer tout ce qui se présentait à leur portée – un peu comme les plantes carnivores. Mais les méduses sont tout sauf passives. Elles produisent des pulsations rythmées en contractant simultanément toutes les parties de leur ombrelle, ce qui implique l’existence d’une sorte de « pacemaker » central, capable de déclencher chaque battement. Les méduses peuvent modifier leur trajectoire et leur profondeur, et nombre d’entre elles semblent « pêcher » : elles se renversent la tête en bas une minute durant, étendent leurs tentacules comme un filet, puis se redressent, au moyen de huit organes sensibles à la gravité. (Privée de ces derniers, la méduse est désorientée et ne peut plus contrôler sa position dans l’eau.) Quand un poisson la mord, ou qu’elle est exposée à une menace quelconque, la méduse dispose d’une stratégie de fuite : par une série de pulsations rapides et puissantes de son ombrelle, elle s’écarte prestement du danger. Dans ces situations, des neurones d’un genre particulier (très grands, et donc très réactifs) entrent en action. Une variété de méduse tristement célèbre chez les plongeurs
présente un intérêt tout particulier : il s’agit de la cuboméduse, l’une des créatures les plus primitives pourvues d’yeux capables de former des images. « Ce sont des prédateurs actifs qui s’attaquent aux crustacés et aux poissons de taille moyenne, et qui peuvent se déplacer à une vitesse allant jusqu’à 7 mètres par minute, écrit le biologiste Tim Flannery. Ce sont les seuls membres de la famille à posséder des yeux relativement sophistiqués, avec rétine, cornée et cristallin. Elles ont aussi un cerveau, capable d’apprendre, de mémoriser, et de commander des comportements complexes (4). »   Un cerveau à part entière Le corps humain, comme celui de tous les animaux supérieurs, est axialement symétrique, possède une extrémité principale (la tête) où se trouve le cerveau, et se déplace de préférence dans une direction (vers l’avant). Le système nerveux de la méduse, comme l’animal lui-même, présente quant à lui une symétrie radiale et peut nous sembler moins élaboré que le cerveau d’un mammifère. Il mérite pourtant d’être considéré comme un cerveau à part entière, capable de générer, ce qu’il fait d’ailleurs très bien, des comportements adaptatifs complexes et de coordonner toutes les fonctions sensorielles et motrices de l’animal. La question de savoir si l’on peut parler ici d’un « esprit » (comme le faisait Darwin à propos du ver de terre) dépend de la manière dont on définit ce concept. Tout le monde sait distinguer les plantes des animaux. On sait que les premières sont généralement immobiles, enracinées dans le sol, qu’elles étendent leurs feuilles vertes vers le ciel et se nourrissent de terre et de lumière. Les seconds, au contraire, sont mobiles, se déplacent d’un lieu à l’autre, cherchent ou chassent leur nourriture ; ils ont une palette de comportements faciles à reconnaître. Les plantes et les animaux ont évolué en suivant deux chemins profondément différents (et les champignons un autre encore), et leurs formes et modes de vie sont absolument distincts. Et pourtant, Darwin soutenait qu’ils sont plus proches qu’on ne le croit. Le naturaliste a rédigé une série d’ouvrages de botanique, culminant avec « La puissance du mouvement chez les plantes (5) », paru peu avant son livre sur le ver de terre. Il trouvait remarquables les capacités de mouvement des plantes insectivores, en particulier pour détecter et capturer leurs proies. Au point que, dans une lettre au botaniste Asa Gray, en plaisantant à moitié, il décrivit le droséra comme étant non seulement une plante admirable, mais aussi « un animal d’une extrême sagacité ». Darwin fut conforté dans ses vues quand on démontra que les plantes mangeuses d’insectes se meuvent au moyen de courants électriques, tout comme les animaux, et donc qu’il existe une « électricité des plantes » de la même manière qu’il y a une « électricité animale ». Mais la première voyage lentement, à un peu moins de trois centimètres par seconde, comme on peut l’observer en voyant les folioles de la sensitive (Mimosa pudica) se refermer les uns après les autres quand on la touche. L’« électricité animale », transmise par les nerfs, voyage environ mille fois plus vite. La transmission de signaux entre cellules repose sur des variations électrochimiques, un flux d’atomes électriquement chargés (les ions) entrant et sortant des cellules par des pores moléculaires hautement sélectifs appelés « canaux ». Ces flux d’ions génèrent des courants électriques, des impulsions (potentiels d’action) directement et indirectement transmises  d’une cellule à l’autre, aussi bien dans les organismes animaux que végétaux. Chez les plantes, les signaux électriques dépendent dans une large mesure de canaux d’ions calcium, qui conviennent parfaitement au rythme de vie relativement lent de ces organismes. Comme le soutient Daniel Chamovitz dans son livre sur le sujet (6), les plantes sont capables de percevoir des signaux que nous appellerions visuels, sonores et tactiles, et bien d’autres encore. Elles savent ce qu’elles doivent faire et ont même une « mémoire », mais, dépourvues de neurones, n’apprennent pas de la même manière que les animaux. Elles ont en revanche à leur disposition un vaste arsenal de substances chimiques et ce que Darwin appelait des « stratagèmes ». Ces derniers sont sans doute codés dans le génome de la plante ; il se trouve d’ailleurs que celui-ci est généralement plus étendu que le nôtre. Les canaux d’ions calcium dont usent les plantes ne permettent pas d’échanges de signaux rapides ou répétitifs entre cellules. Une fois que le potentiel d’action est généré, il ne peut pas être répété à un rythme suffisant pour déclencher des mouvements rapides, par exemple ceux d’un ver « détal[ant] (…) dans son terrier », pour reprendre l’expression de Darwin. La vitesse exige la présence d’ions et de canaux appropriés, capables de s’ouvrir et de se fermer en l’espace de quelques millisecondes, et permettant la formation de centaines de potentiels d’action par seconde. Ces ions magiques sont en l’occurrence les ions sodium et potassium. Ce sont eux qui ont permis le développement de cellules musculaires à rétraction rapide, des cellules nerveuses et de la neuromodulation synaptique. Ces évolutions ont à leur tour rendu possible l’émergence d’organismes capables d’apprendre, de tirer profit de leurs expériences, de juger, d’agir et, finalement, de penser. Cette nouvelle forme de vie (la vie animale), qui émergea peut-être il y a 600 millions d’années, fut porteuse de grands avantages, et transforma rapidement l’écosystème. Lors de la fameuse explosion cambrienne (qu’on peut dater avec une précision remarquable à – 542 millions d’années), au moins dix nouveaux embranchements (7), chacun ayant une structure corporelle très distincte, apparurent en l’espace d’un million d’années ou moins (un clin d’œil, à l’échelle géologique). Les mers précambriennes auparavant paisibles devinrent une jungle de prédateurs et de proies à la mobilité accrue. Et tandis que certains animaux (comme les éponges) perdirent leurs cellules nerveuses et régressèrent au stade de la vie végétative, d’autres, en particulier les carnassiers, acquirent des organes sensoriels de plus en plus élaborés, ainsi qu’une mémoire et un esprit.   Le discernement du protozoaire Il est fascinant d’imaginer Darwin, Romanes et les autres biologistes de l’époque cherchant les traces d’un « esprit », de « processus mentaux », d’« intelligence », voire de « cons­cience » chez des animaux primitifs tels que les méduses et même les protozoaires. Quelques décennies plus tard, le behaviorisme radical finit par dominer la discipline, niant la réalité de tout ce qui ne pouvait faire l’objet d’une démonstration objective. Ses tenants récusaient en particulier l’existence de tout processus intérieur intervenant entre le stimulus et la réaction, jugé sans intérêt ou du moins hors de portée de la science. Une telle restriction encouragea l’étude des stimuli et réponses, avec ou sans « conditionnement », et ce sont les fameuses expériences de Pavlov sur les chiens qui formalisèrent (grâce aux concepts de « sensibilisation » et d’« habituation ») ce que Darwin avait observé chez ses vers de terre. Comme l’écrivit Konrad Lorenz dans Les Fondements de l’éthologie (8), « un ver de terre [qui] vient tout juste d’éviter d’être mangé par un merle noir (…) a bien raison de réagir aux stimuli similaires avec un seuil d’excitabilité considérablement plus bas, car il est presque certain que l’oiseau sera encore dans le secteur dans les quelques secondes qui vont suivre ». Cet abaissement du seuil de réaction est une forme rudimentaire d’apprentissage, bien qu’elle ne passe pas par l’association d’idées et dure relativement peu de temps. De manière analogue, une atténuation de la réaction, ou habituation, se produit en cas de répétition d’un stimulus insignifiant (et qui mérite donc être ignoré). On a montré, quelques années après la mort de Darwin, que même des organismes monocellulaires tels que les protozoaires présentaient tout un éventail de réponses adaptatives. Herbert Spencer Jennings découvrit en particulier que les petits organismes unicellulaires effilés en forme de trompette appelés Stentor peuvent réagir de cinq manières différentes quand on les touche, avant de finir par se détacher pour trouver un nouveau site si ces réponses élémentaires se révèlent inefficaces. Or, si on le touche à nouveau, l’organisme sautera les étapes intermédiaires et décollera immédiatement vers un autre lieu. Signe qu’il s’est sensibilisé aux stimuli gênants ou, pour employer des expressions plus familières, qu’il « se souvient » de son expérience désagréable et en a tiré les leçons – bien que ce souvenir dure quelques minutes seulement. De même, si Stentor est exposé à une série de stimuli tactiles très doux, il cesse bientôt totalement de réagir : il s’est habitué. Jennings synthétisa ses travaux sur la sensibilisation et l’habituation chez les organismes tels que la paramécie et Stentor dans « Le comportement des organismes inférieurs », paru en 1906 (9). Tout en se gardant d’employer le moindre terme subjectif et psy­chologisant dans sa description du comportement des protozoaires, il ajouta à la fin de son livre un chapitre étonnant sur la relation entre le comportement observable et l’« esprit ». D’après lui, nous autres humains hésitons à prêter des états mentaux aux protozoaires en raison de leur petite taille : « L’auteur est profondément convaincu, après avoir longuement étudié le comportement de cet organisme, que si l’amibe était un animal de grande taille, présent dans l’expérience quotidienne des êtres humains, son comportement nous inciterait aussitôt à lui attribuer des états de plaisir et de douleur, de faim, de désir, etc., précisément pour les mêmes raisons qui motivent l’attribution d’états semblables à un chien. » L’amibe aussi grosse qu’un chien imaginée par Jennings contredit de manière presque comique l’opinion de Descartes, selon qui ceux-ci étaient tellement privés de sentiments que l’on pouvait sans scrupule pratiquer sur eux la vivisection, et considérer leurs cris comme des réflexes purement mécaniques. La sensibilisation et l’habituation sont des processus cruciaux pour la survie de tout organisme vivant. Ces formes élémentaires d’apprentissage sont fugaces (quelques minutes au plus) chez les protozoaires et les plantes ; pour un apprentissage de plus longue durée, il faut un système nerveux. Malgré l’essor des recherches sur le comportement, on n’accorda presque aucune attention à ses bases cellulaires, en particulier au rôle précis que jouent les cellules nerveuses et leurs synapses. Les études portant sur les mammifères (celles en particulier qui décrivent les processus de mémorisation en jeu dans l’hippocampe du rat (10)) présentaient des difficultés techniques presque insurmontables, étant donné la petite taille des neurones et leur densité. Par ailleurs, même si l’on parvenait à enregistrer l’activité électrique d’une cellule isolée, d’autres difficultés surgissaient pour la maintenir vivante et en état de fonctionner tout le temps que duraient ces longues expériences. Confronté à de tels obstacles dans ses recherches anatomiques, au début du XXe siècle, Ramón y Cajal se tourna vers des systèmes plus simples : ceux d’animaux jeunes ou à l’état fœtal, et ceux d’invertébrés (insectes, crustacés, céphalopodes). De même, quand Eric Kandel entama dans les années 1960 une étude sur les bases cellulaires de la mémoire et de l’apprentissage, il se mit en quête d’un animal dont le système nerveux serait plus simple et plus facile d’accès. Son choix se porta sur l’aplysie, un gastéropode marin pourvu d’environ 20 000 neurones également répartis dans une dizaine de ganglions. Ces cellules nerveuses sont particulièrement grandes (certaines sont même visibles à l’œil nu), et connectées les unes aux autres dans des circuits anatomiques fixes. Malgré le scepticisme de certains de ses collègues, Kandel ne s’inquiétait pas qu’on puisse considérer l’aplysie comme un organisme trop rudimentaire pour se prêter à une étude sur la mémoire. De telles considérations n’avaient pas non plus troublé Darwin, évoquant les « facultés mentales » du ver de terre. « Je commençais à penser comme un biologiste », écrit Kandel en se rappelant sa décision de travailler sur l’aplysie. « Je reconnaissais le fait que tous les animaux ont une certaine forme de vie psychique, reflétant l’architecture de leur système nerveux. » De même que Darwin s’était intéressé au réflexe de fuite chez le ver, se demandant comment il pouvait être renforcé ou inhibé selon les circonstances, Kandel se pencha sur un réflexe de défense de l’aplysie (la mise à l’abri de ses branchies exposées) et la manière dont l’animal modulait cette réaction. En enregistrant l’activité des cellules nerveuses et des synapses présentes dans ses ganglions abdominaux (et parfois en les stimulant), il parvint à montrer que des changements fonctionnels au niveau des synapses étaient à la base d’un processus de mémorisation et d’apprentissage de relativement court terme, comparable à ceux impliqués dans l’habituation et la sensibilisation. Il n’observa jamais le moindre changement dans les circuits eux-mêmes.   Les exploits cognitifs de l’insecte Avec l’essor de technologies et d’idées nouvelles dans les années 1970, Kandel et ses collègues parvinrent à compléter ces études électrophysiologiques de la mémoire et de l’apprentissage par d’autres travaux relevant de la chimie : « Notre intention était de  décrypter la biologie moléculaire d’un processus mental, et de savoir exactement quelles cellules sont responsables de la mémoire de court terme. » Cela le conduisit, en particulier, à étudier les canaux d’ions et les neurotransmetteurs impliqués dans les fonctions synaptiques : un travail de recherche monumental pour lequel le chercheur finit par être couronné par le prix Nobel. Là où l’aplysie ne possède que 20 000 neurones répartis à travers tout son corps dans différents ganglions, un insecte peut en avoir un million, rassemblés dans un unique cerveau. Malgré sa petite taille, il peut être capable d’exploits cognitifs stupéfiants. Les abeilles excellent ainsi dans l’art de reconnaître différentes couleurs, odeurs et formes géométriques présentées à elles en laboratoire, tout comme leurs transformations régulières. Et, bien sûr, elles font preuve d’une remarquable efficacité dans la nature ou dans nos jardins, où elles identifient non seulement la forme, le parfum et la couleur des fleurs, mais peuvent aussi se souvenir de leur localisation et la communiquer aux autres abeilles. On a même établi, chez une variété hautement sociable de guêpe à papier, que les insectes sont capables de mémoriser et de reconnaître les « visages » de leurs congénères. Un tel phénomène avait jusqu’alors été repéré chez les seuls mammifères ; il est fascinant qu’une aptitude cognitive si particulière puisse se rencontrer également chez les insectes. Nous nous représentons souvent ceux-ci comme de petits automates, des robots où tout est câblé et programmé à l’avance. Mais il est de plus en plus clair que ces bestioles sont capables de se souvenir, d’apprendre, de penser et de communiquer selon des modalités assez complexes et surprenantes. Une bonne part de ces facultés sont indubitablement innées, mais une bonne part aussi semblent dériver de l’expérience individuelle. Quoi qu’on pense des insectes, la question change de nature quand on se penche sur le cas de ces génies parmi les invertébrés que sont les céphalopodes (poulpes, seiches et calamars). Leur système nerveux, pour commencer, est bien plus étendu : un poulpe peut avoir un demi-milliard de cellules nerveuses réparties entre son cerveau et ses « bras ». Une souris, par comparaison, n’en a qu’entre 75 et 100 millions. Le cerveau du poulpe présente un degré remarquable d’organisation, avec des dizaines de lobes fonctionnellement distincts, et il a des similitudes avec les mécanismes d’apprentissage et de mémorisation des mammifères.   Le poulpe est joueur Non seulement il est facile d’apprendre aux céphalopodes à différencier certains objets et certaines formes en les soumettant à des tests, mais on a montré que certains d’entre eux étaient capables d’apprendre par observation, une faculté qu’on ne rencontre ailleurs que chez les mammifères et certains oiseaux. Ils ont une étonnante capacité de camouflage, et peuvent exprimer des émotions et des intentions complexes en modifiant la couleur, les motifs et la texture de leur peau. Darwin notait, dans le journal de son voyage à bord du Beagle, comment un poulpe, dans une flaque de marée, lui parut vouloir entrer en contact avec lui, se montrant tour à tour observateur, curieux et même joueur. Ces animaux peuvent être apprivoisés jusqu’à un certain point, et leurs propriétaires éprouvent souvent de l’empathie à leur égard, ressentant une certaine proximité mentale et émotionnelle. La question de savoir si l’on peut pour autant lâcher le grand mot de « conscience » à propos des céphalopodes est susceptible de recevoir toutes sortes de réponses. Mais si l’on admet qu’un chien peut prétendre à une conscience digne de ce nom, dotée d’une certaine individualité, alors on doit aussi l’accorder au poulpe. La nature a suivi au moins deux voies très différentes pour fabriquer un cerveau. Mieux, ces voies sont presque aussi nombreuses que les phyla du règne animal. L’esprit a émergé et s’est incarné dans chacun d’entre eux, à des degrés variables, malgré les profonds gouffres biologiques qui les séparent les uns des autres, et qui nous en séparent nous-mêmes.   Cet article est paru dans la New York Review of Books en avril 2014. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale de Charles Darwin, Hachette / BNF, 2013

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