Un comptoir commercial au pays du Soleil levant
Publié en janvier 2026. Par Michel André.
Dans la baie de Nagasaki, une île artificielle de 200 mètres de long a abrité pendant plus de deux siècles des commerçants hollandais, seuls Européens habilités à échanger des marchandises avec le Japon. Une historienne raconte la vie quotidienne de ces exilés reclus.
Durant plus de deux siècles, une petite île artificielle située dans la baie de Nagasaki a servi de point de contact unique entre le Japon et l’Occident. Nommée Dejima, elle avait été initialement bâtie en 1634 pour accueillir les marchands portugais qui commerçaient avec ce pays depuis le milieu du XVIe siècle. Sa construction avait été ordonnée par le shogun (chef militaire de l’empereur) Tokugawa Iemitsu, troisième représentant de la dynastie des Tokugawa qui dirigea le Japon jusqu’à la fin du XIXe siècle. En les confinant en un lieu particulier, l’objectif était d’empêcher les Portugais de répandre le christianisme dans le pays. En 1639, à la suite de la révolte de la population d’une région christianisée, ils furent carrément chassés de l’archipel. Le gouvernement Tokugawa déplaça alors à Dejima les commerçants hollandais jusque-là cantonnés sur l’île d’Hirado, à 70 kilomètres au nord-ouest de Nagasaki. Ils y restèrent jusqu’en 1869, seuls Occidentaux autorisés à commercer avec le Japon à côté des Chinois et des Coréens jusqu’à l’ouverture du pays sous pression des États-Unis à la fin du XIXe siècle.
Les Hollandais étaient présents au Japon depuis le jour d’avril 1600 où un navire battant pavillon de leur pays s’était échoué sur les côtes de l’île de Kyushu. Comme les Anglais, et contrairement aux Portugais et aux Espagnols, ils se contentaient de commercer sans essayer d’évangéliser les populations avec lesquelles ils entraient en contact. Lorsque le gouvernement japonais, au départ tolérant envers les chrétiens, durcit sa politique à leur égard, ils furent donc perçus comme présentant moins de risques sur ce plan. À Dejima, toute pratique religieuse leur était cependant interdite, y compris l’usage de la Bible. La politique isolationniste de sakoku (« mer interdite ») mise en œuvre par les Tokugawa limitait au strict minimum les contacts entre le Japon et le reste du monde. Les Japonais ne pouvaient pas quitter le pays, ni les étrangers y circuler librement. Les Hollandais étaient donc confinés à l’intérieur du périmètre restreint de l’île. Bien que traités avec courtoisie, ils faisaient l’objet d’une surveillance étroite et continue.
Anne Sey raconte leur histoire. Née dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, fascinée par le Japon depuis l’adolescence, elle a étudié la langue et la culture japonaises à Berlin. Pour poursuive ses études à l’université de Nimègue, elle a appris le néerlandais. Installée aux Pays-Bas, elle écrit aujourd’hui dans cette langue. D’un périple au Japon, elle a ramené il y a cinq ans un recueil d’impressions de voyage. Pour reconstituer, dans ce second livre, la vie quotidienne des habitants de Dejima, elle s’est appuyée sur une masse considérable de documents : journaux, lettres, rapports, études, cartes, dessins. Un des fils conducteurs de son récit est la vie de Philipp Franz von Siebold, médecin et naturaliste allemand qui fut en poste dans l’île de 1823 à 1829. Expulsé du Japon pour avoir tenté de faire sortir en contrebande du pays des objets qu’il n’était pas autorisé à emporter, notamment des cartes, il y revint en 1859, l’interdiction de séjour qui le frappait ayant été levée.
L’île de Dejima avait une forme qui a souvent été comparée à celle d’un éventail, mais qu’on décrirait plus exactement comme celle d’un croissant dont les deux pointes auraient été sectionnées. La longueur de la courbe extérieure faisant face à la baie était de 233 mètres. Celle de l’arc intérieur, du côté de la ville, de 190 mètres. La largeur était de 70 mètres. L’île était reliée à la terre ferme par un pont en pierre de quelques mètres. Elle était entièrement entourée d’un mur en basalte et en grès de 560 mètres de long. Initialement, il ne s’agissait que d’une palissade en planches. Le mur était percé de deux portes, l’une du côté de la mer pour le déchargement des marchandises, l’autre du côté de la ville pour donner accès aux employés japonais travaillant sur l’île. Ils étaient très nombreux : différentes catégories de fonctionnaires, un commissaire aux comptes et un « commissaire aux livres », plusieurs dizaines d’interprètes, des agents de la police et de la police secrète.
L’île était placée sous l’autorité de deux hauts fonctionnaires appelés par les Hollandais « gouverneurs », basés l’un à Nagasaki, l’autre à Edo (aujourd’hui Tokyo) la capitale, où résidait le shogun. La population hollandaise n’excéda jamais 20 personnes et tomba même à certains moments à une demi-douzaine. Elle comprenait un chef de comptoir appelé « opperhoofd » (« tête suprême »), un responsable des achats, un ou deux médecins, un secrétaire, quelques fonctionnaires et soldats. L’opperhoofd était normalement nommé pour un an, mais certains restèrent en poste plusieurs années, parfois même très longtemps. Les Hollandais avaient à leur service un petit nombre d’esclaves, des jeunes hommes en provenance du Bengale, de Malaisie et d’Indonésie. Les noms de certains d’entre eux nous sont parvenus.
Chaque année dans les premiers temps, puis tous les quatre ans, le chef du comptoir, généralement accompagné par le médecin et le secrétaire, se rendait à Edo pour rencontrer le shogun, lui offrir des cadeaux et lui donner des nouvelles de ce qui se passait en Hollande et en Europe. Ces voyages étaient effectués sous haute surveillance, tout comme les excursions à Nagasaki auxquelles le personnel de haut rang de l’île était occasionnellement invité à participer. Les Hollandais étaient aussi associés à une fête shintoïste traditionnelle qui se déroulait dans la ville durant trois jours au mois d’octobre.
Les bâtiments construits partie en pierre à l’européenne, partie en bois à la japonaise, étaient principalement des entrepôts avec pour certains des logements particuliers à l’étage. L’extérieur appartenait aux Japonais, l’intérieur aux Hollandais. Le mobilier combinait tables, chaises et fauteuils européens, tatamis japonais et des meubles ou objets de décoration provenant de Chine ou d’Indonésie. L’alimentation conjuguait plats occidentaux et orientaux, préparés avec un égal savoir-faire par les cuisiniers locaux. Elle était cependant dans l’ensemble essentiellement européenne : de la viande sur pied arrivait de Batavia (aujourd’hui Jakarta) et des légumes d’Europe étaient cultivés sur place à partir de semences importées. Hollandais et Japonais partageaient le goût des alcools forts.
Le commerce entre la Hollande et le Japon fut longtemps aux mains de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Lorsque celle-ci fit faillite, en 1795, le gouvernement prit le relais. Au départ, sept bateaux par an arrivaient à Dejima. Leur nombre ne cessa de décliner (cinq par an, puis deux, puis un seul) à mesure que les profits diminuaient en raison notamment de l’instauration de taxes. Les Hollandais importaient du Japon de la porcelaine, du camphre, de la laque, du riz, du cuivre (soumis à des quotas) ainsi que de l’or et de l’argent jusqu’à ce que leur exportation soit interdite. Ils vendaient aux Japonais de la soie, du coton et des substances médicales en provenance de l’Inde et de la Chine, des peaux de daim et des articles de verre ainsi que du sucre, tellement apprécié qu’il devint un moyen de paiement.
Parallèlement au commerce officiel, une forme de commerce privé appelé kambang se développa progressivement. Il permit aux employés de la VOC de s’enrichir personnellement en vendant aux savants et lettrés japonais avides de connaissances des livres et des instruments scientifiques. Durant la dernière partie de son histoire, à mesure que déclinait son importance commerciale, Dejima devint un foyer de cette discipline appelée par les Japonais rangaku (études hollandaises), l’étude du néerlandais et des connaissances scientifiques et médicales occidentales. À côté de Siebold, deux autres savants passés par Dejima jouèrent dans ce domaine un rôle important : l’Allemand Engelbert Kaempfer et le Suédois Carl Peter Thunberg. Les trois hommes soignèrent de hauts dignitaires japonais et contribuèrent à introduire la médecine européenne au Japon. En retour, on leur doit une grande quantité de connaissances sur la science, la culture et la civilisation japonaises, ainsi que la géographie et la flore du pays. C’est aussi le cas de deux opperhoofden : Isaac Titsingh et Hendrik Doeff. En poste à Dejima durant 18 ans, ce dernier est l’auteur d’un dictionnaire néerlandais-japonais qui fut largement utilisé durant les dernières décennies du shogunat Tokugawa.
En principe, seuls des adultes mâles étaient autorisés à séjourner à Dejima. Quelques femmes parvinrent tout de même à séjourner brièvement sur l’île avant d’être expulsées par le premier bateau. Une en 1641, trois en 1661, puis, plus tard, les deux plus célèbres : en 1817 Titia Bergsma, la femme de l’opperhoofd Jan Cock Blomhoff, et en 1829 Mimi de Villeneuve, épouse du dessinateur de Siebold, qui quitta l’île dans le même navire que le médecin lorsque celui-ci en fut chassé. Toutes deux furent dessinées par des artistes locaux.
Les enfants occidentaux n’étaient pas non plus les bienvenus. Il y en eut malgré tout quelques-uns, par exemple le petit garçon de Titia. Les femmes japonaises n’avaient pas accès à Dejima, à l’exception des prostituées, les yujos. Au début autorisées à n’y demeurer qu’une nuit, elles le furent bientôt à rester plusieurs jours. De nombreux enfants naquirent de leurs rapports avec les Hollandais. De 1800 à 1833, Anne Sey en compte plus d’une vingtaine. Au bout de quelques années, ils devaient quitter l’île pour vivre dans la famille de leur mère. Souvent, les relations avec les yujos acquéraient un caractère profond et durable. Lorsqu’ils devaient reprendre le bateau, les Hollandais s’arrangeaient pour assurer l’avenir matériel de leur concubine et de leurs enfants, notamment en faisant adopter ceux-ci et en rétribuant le père adoptif. Certains restaient en contact avec la mère. La fille japonaise de Siebold devint un médecin réputé.
La vie à Dejima, surtout lorsque les arrivées de bateaux commencèrent à se faire rares, n’était pas trépidante et pouvait même engendrer un certain ennui. Mais les habitants pouvaient profiter des délicatesses d’une civilisation raffinée et de la beauté d’un cadre enchanteur : il y avait des jardins et des arbres sur l’île, qui bénéficiait d’une vue magnifique sur la baie. Ces deux aspects sont évoqués en conjugaison dans la description que fait Anne Sey des saisons à Dejima, qui fait songer aux estampes d’Hokusai et d’Hiroshige ou à des pages de Yasunari Kawabata : « Les premières fleurs de prunier annoncent la fin de l’hiver […]. Le printemps commence par de courtes averses légères, harusame […]. Fin mars, début avril, le soleil prend de la force et la température monte lentement. À Dejima, on attend, comme dans tout le pays, les premières fleurs de cerisier, sakura. Dans les jardins, les premiers iris fleurissent. En été, les courants d’air du Pacifique apportent une chaleur humide. La longue saison des pluies prodigue l’eau indispensable aux rizières autour de Nagasaki. Les Japonais l’appellent “pluie de prunes”, tsuyu. Elle tombe début juin, lorsque les prunes mûrissent et que les hortensias sont à leur apogée. La pluie est “l’eau du ciel sacré”, tensui […]. Soudain, c’est l’été. Un soleil de plomb, une chaleur suffocante, un air lourd d’humidité […]. D’août à octobre, les typhons font rage à travers le pays […]. Les feuilles de l’érable japonais changent de couleur. Jaune, orange, rouge vif, l’automne arrive […]. Les journées restent chaudes, parfois caniculaires. Les typhons déversent d’épais voiles de pluie sur le pays. Soudain, les jours se rafraîchissent. Shigure, de brèves averses plus froides au-dessus de Dejima. Et le froid s’intensifie. Les premiers flocons de neige, annonciateurs de l’hiver […]. Yukigari, contempler la neige, dans les jardins, sur le pont de Nagasaki, sur les toits de la ville. »
