L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Un épouvantable forfait

Sauvegarder cet article

Le 16 août 1870, dans l’atmosphère avinée et festive d’une foire aux bestiaux, les hommes d’un bourg de Dordogne torturent et immolent Alain de Monéys, un jeune noble que la rumeur dit à la solde des Prussiens. Attisé par la peur qu’éprouve cette terre bonapartiste au crépuscule de l’Empire, ce moment de folie collective serait sans doute passé inaperçu un siècle plus tôt.

Dans ce livre très court sur un meurtre très long, Alain Corbin revient aux « paysans de [sa] jeunesse (paysans d’archive s’entend) ». Et il y revient avec une sensibilité inédite, modelée par des outils méthodologiques neufs. Écoutant « d’une oreille nouvelle » ses acteurs ruraux, il cerne l’« alchimie » d’un événement violent, le « dernier des massacres nés de la fureur paysanne » dans l’histoire de la France moderne. Comme Le Grand Massacre des chats, de Robert Darnton (1), Le Village des cannibales confirme à quel point l’anthropologie culturelle et l’étude du discours politique populaire sont devenues familières aux socio-historiens, dans le sillage de l’école des Annales. Qu’elle s’applique à l’écorchement d’un chat ou, comme chez Corbin, à l’assassinat sordide d’un aristocrate de province, cette histoire-là est construite sur le brouillage des genres et l’analyse approfondie du contexte. À la populace bestiale, aussi impénétrable qu’instinctive, chère à Taine, Zola et autres Le Bon, a succédé une ribambelle de Français mécontents dont les différentes cultures et les « mécanismes psychologiques » spécifiques sont intelligibles au chercheur pluridisciplinaire moderne. En décortiquant les actes de violence du 16 août 1870, Corbin cherche à analyser la « psychose collective » de la paysannerie. La petite commune de Hautefaye, au nord-est de la Dordogne, connut sous le second Empire une certaine prospérité : le prix du bétail augmentait, les zones de basse altitude continuaient à produire des châtaignes en abondance et toutes les petites mines et forges du Périgord n’avaient pas encore été victimes de la concentration industrielle qui verrait son apogée à la fin du siècle. Dans les années 1860, un tiers de la population parlait encore le patois, ne sachant ni lire ni écrire le français. Mais les villageois, toutes langues confondues, avaient pleinement conscience de ce que leur avait apporté l’Empire. Louis-Napoléon Bonaparte avait renversé la IIe République, et c’était bon débarras aux yeux des paysans, pour qui ce régime éphémère avait d’abord été synonyme de lourde imposition. Alors que la population d’autres bourgades rurales s’était élevée contre le coup d’État de 1851, les habitants de Hautefaye et des environs accueillirent le neveu comme ils se rappelaient avoir salué l’oncle. La mémoire sélective avait fait son œuvre : Waterloo était oublié, Napoléon avait défendu la France contre la menace prussienne. Soulignant l’importance des réseaux bonapartistes locaux et de la méfiance envers les républicains et les « Prussiens » (terme que les Périgourdins appliquaient aussi aux Français suspects), Corbin étudie également le violent héritage de l’Ancien Régime et des premiers temps de la Révolution. Dans l’ensemble du Sud-Ouest, nous rappelle-t-il, les paysans haïssaient depuis longtemps la noblesse. Les contes populaires, encore puissants en 1870, peignaient les aristocrates en êtres cupides et cruels – l’un de ces récits disait les châteaux de la région bâtis avec du « mortier de sang », le sang des paysans. Les prêtres n’étaient pas moins honnis. Même les dévots de Hautefaye craignaient les relations conspiratrices unissant le clergé à l’aristocratie. La peur est le leitmotiv de cette histoire, la peur et les rumeurs qui l’alimentent. « Échauffés » par la bourgeoisie rurale, qui cherchait à « canaliser les antagonismes sociaux » pour « les détourner de la richesse et de la possession de la terre », les paysans redoutaient un retour des aristocrates. Les brigands de 1789 étaient prêts à frapper de nouveau (davantage, disait-on) et un mouvement de panique né de cette résurgence de la Grande Peur (2) s’était emparé de la région lors des crises agraires qui accompagnèrent les révolutions de 1830 et, plus encore, de 1848. Les années d’opulence du second Empire avaient désamorcé la tension, mais la prospérité ne pouvait effacer la mémoire et, en août 1870, la prospérité semblait avoir fait son temps. Une pléiade de crises vint alors raviver les vieilles haines : six mois de sécheresse eurent un effet désastreux sur les récoltes, le bétail et les nerfs de la population ; les nouvelles de la guerre contre la Prusse, déclarée quelques semaines auparavant, étaient mauvaises, et les défaites de Wissembourg et Fröschwiller suscitèrent une véritable crise d’« espionnite » ; la conscription, ranimant le spectre des conflits antérieurs, menaçait de décimer la population mâle. Quand on apprit que l’empereur avait rejoint le front, dans l’Est, les paysans furent pris d’une panique digne d’une « nouvelle Grande Peur ». Le protecteur napoléonien et les avantages qu’il avait apportés au Périgord étaient en danger. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Corbin abandonne la toile de fond pour observer le devant de la scène, relatant avec un beau talent de conteur et un sens aigu de la dramaturgie l’« épouvantable forfait » qui allait transformer Hautefaye en symbole de sauvagerie aux yeux du « monde civilisé », celui des villes et des idées
éclairées. Poussés par les rumeurs rassemblant « dans le réseau imaginaire d’un terrible complot le noble, le curé, le républicain et le Prussien » (les suspects habituels), les paysans réunis pour le marché déversèrent leur rage sur un malheureux jeune noble, Alain de Monéys. « Dans la région, on le dit avenant et généreux », précise Corbin, mais il a commis l’erreur d’arriver sur le foirail peu après son cousin méprisé, Camille de Maillard. Ce dernier, accusé par la foule d’avoir crié « vive la République », provocation suprême sur cette terre bonapartiste, courut se mettre à l’abri, aidé par ses bottes de cuir légères alors que les paysans à ses trousses étaient ralentis par leurs sabots. Peu après, la foule reportait son hostilité sur Alain de Monéys, dont elle ignora les serments d’allégeance à l’empereur. Son martyre, long de deux heures, commença. Cette explosion de colère se produisit en milieu d’après-midi, au grand jour, quand la plupart des attaques menées par des bandes villageoises se déroulaient à la faveur de la nuit.   Le choc de deux cultures Légitimiste convaincu, Maillard n’avait en réalité jamais crié son soutien à la République, pas plus que Monéys n’avait dit quoi que ce soit permettant de justifier l’agression. C’est précisément la question. L’événement « résiste à l’analyse menée à la lumière de la science politique », nous dit Corbin : ce fut le « choc de deux logiques, de deux cultures politiques ». Les rumeurs de conspiration trouvaient un terrain fertile chez les paysans qui craignaient l’effondrement économique et l’invasion ennemie, et convoquaient naturellement la noblesse, les républicains et les étrangers dangereux (« les Prussiens ») en « un rassemblement des figures de l’hostilité » C’est ce que Corbin appelle l’« équation victimaire ». La longue torture et la non moins longue agonie de Monéys – il fut d’abord frappé à coups de gourdin et d’aiguillon à bestiaux, après quoi son corps fut brûlé (peut-être vif) sous la paille et les branches de noyer – rivalisent d’horreur avec des exemples plus connus, comme le supplice de Ravaillac ou l’interminable exécution de Calas. Pour en saisir l’atrocité, Corbin utilise les minutes du procès et les mémoires : « Il convient ensuite de fouler le bûcher – et le corps – pour réussir un bon feu. Debout sur les fagots, Chambort “tasse le bois avec ses pieds” et se “balance en piétinant”. […] Campot jeune “chauche” lui aussi, et lève les bras, en criant : “Vive l’Empereur !” […] Tout autour du bûcher, précise l’acte d’accusation, s’exprime une “joie féroce”, tandis que les plus proches s’efforcent d’attiser la flamme. Dans le massacre, se déploie une libération joyeuse des pulsions dionysiaques. La profanation de la victime, l’outrage, l’injure, la plaisanterie qui la stigmatisent, l’héroïsation proclamée des acteurs, la participation festive de la foule, la ritualisation, même dégradée, le distinguent radicalement de l’assassinat […]. » L’immense majorité de la foule, que la foire avait fait venir des alentours, ne connaissait pas la victime. Les hommes qui rouèrent de coups et immolèrent Monéys agirent dans un « relatif anonymat » et étaient sans « attaches locales ». Mais ils ne rencontrèrent pas non plus l’opposition des habitants de Hautefaye. Un prêtre, un scieur de long et un ou deux métayers firent preuve de courage en tentant de libérer la victime, mais le silence complice des autres scella le destin de Monéys. Les forces de l’ordre ne vinrent pas davantage à la rescousse. En fait, elles restèrent invisibles en ce 16 août – signe, selon Corbin, de l’effondrement de l’autorité aux derniers jours de l’Empire. La géographie joua aussi son rôle. Situées aux frontières régionales pour attirer les colporteurs, certaines foires se déroulaient hors du parcours des gendarmes de village. La police était absente, de même que les moyens de maintenir l’ordre dans l’« économie morale » de la campagne. Si Monéys avait été la cible d’un charivari nocturne, s’il avait enfreint le droit coutumier aux yeux des villageois qui le connaissaient, il aurait fini humilié mais sans doute vivant. En l’absence totale de contrainte émanant de l’État ou de la communauté, l’anarchie l’emporta et quelques invectives purent dégénérer en actes meurtriers. Corbin a raison : l’intervention de quelques citoyens « aurait suffi à cantonner l’affaire dans le domaine de la rhétorique ». Cette rhétorique violente et grossière était certes pleine d’allusions au massacre qui allait horrifier les journalistes et les juges, mais ses termes n’avaient rien de bien surprenant dans des communautés où le sang des animaux coulait des boucheries et des tanneries, où la castration du bétail était monnaie courante et où les porcs remplissaient de nombreux usages, culinaires et linguistiques. Quand un fermier s’achetait un remplaçant pour le service militaire, il disposait d’un « cochon vendu », et quand on leur demandait pourquoi ils préféraient une monarchie à une république, les paysans répondaient par un proverbe ancré dans leur réalité : « Il vaut mieux engraisser un cochon que d’en nourrir cinq. » Écoutez un ouvrier agricole décrivant les derniers instants de Monéys : il « agita les bras et les jambes et poussa des cris comme ceux d’un porc auquel on passe le couteau dans le cou ». Une fois la victime frappée avec les bâtons employés pour assommer les bêtes et une fois son corps incinéré, la foule se vanta d’avoir « rôti un Prussien ». Dans le Périgord, écrivit Eugen Weber (3), « tuer tel ou tel jour » signifiait qu’un festin s’ensuivrait : « Tuer signifiait tuer un cochon. » Les habitudes d’abattage donnèrent forme à l’assaut, les habitudes de beuverie lui donnèrent libre cours. Craignant peut-être de faire écho aux préjugés des historiens du XIXe siècle qui condamnaient l’ivresse et la débauche des foules révolutionnaires, Corbin aborde la question avec des pincettes. Il décrit les visiteurs fréquentant les auberges et les cafés avant le meurtre (« la chaleur assèche les gosiers »), mais il ne cherche pas à savoir jusqu’où leur ivresse brisa les tabous et libéra la rage. Orgiaque et anarchique, le meurtre de Monéys, si logique qu’en soit l’inspiration, eut tout d’une bacchanale. La foule de Hautefaye, contrairement à celles de la Révolution ou des émeutes du pain qui disparurent presque entièrement après les années 1860, était exclusivement masculine. Le commerce du bétail conduisait à un « relatif effacement du féminin », et « la poignée de filles et de femmes du village se trouve perdue au milieu de centaines d’hommes assemblés sur le foirail ». Contrairement à la célèbre scène de Germinal (qui se déroule également en province, sous le second Empire), aucune des femmes de Hautefaye n’était « assoiffée de sang » ni ne souhaitait la castration de leur victime ; aucune pétroleuse au regard fou n’incendia les maisons comme elles le feraient des appartements parisiens sous la Commune, quelques mois plus tard.   Pulsions dionysiaques Dans un magistral chapitre de conclusion, « L’hébétude des monstres », nous découvrons l’impact qu’eut cette tragédie sur le monde au-delà du foirail. Ce crime barbare est un « démenti au XIXe siècle », déclara le président des assises de Périgueux lors du procès des agresseurs (4). « L’horreur et la colère, le désarroi et l’hébétude qu’il suscite permettent d’éprouver la rapidité des processus en cours depuis l’aube du siècle », ajoute Corbin, qui examine pour cela les représentations des « violences d’animalisation » depuis les guerres de Religion jusqu’aux guerres révolutionnaires. Il montre que la violence quotidienne propre à une autre époque – le cannibalisme de la Saint-Barthélemy, l’écartèlement choquant des criminels condamnés, les têtes coupées que les foules de sans-culottes plantaient sur des piques – n’était plus tolérée par une civilisation qui s’était découvert l’âme sensible. Dans la France du Roi-Soleil ou de Robespierre, le meurtre de Hautefaye serait passé inaperçu. Son importance tient à sa date tardive. Vers le milieu du XIXe siècle, l’assassinat d’Alain de Monéys était devenu un « acte de barbarie atroce » perpétré par des « cannibales (5) […] ivres de sang ». Rien n’indique que la foule périgourdine ait consommé sa proie, mais aux yeux du monde extérieur, ces « scènes de sauvagerie » ne pouvaient se produire que dans un « village de cannibales ». Les observateurs de l’époque, comme les historiens ultérieurs, ne trouvèrent rien de « politique » dans les événements du 16 août : ces rappels troublants d’un passé sauvage avaient leur place au musée des horreurs folkloriques. Corbin, lui, arrache le meurtre d’Alain de Monéys à l’histoire des actes irrationnels et en pénètre les nombreux « mécanismes ». Mais peut-il tous les révéler ? Les « pulsions dionysiaques » de la foule ne résistent-elles pas à bien davantage que la « science politique » ? Reconnaissant la cruauté des paysans, Corbin affirme que leur comportement n’eut rien d’irrationnel ; ce ne fut pas un « déchaînement de forces primi­tives », mais une réaction logique pour « exorciser la peur ». Le fait que les assassins de Monéys ne se laissèrent pas aller à des « mutilations cérémonieuses » confirme aux yeux de Corbin l’émergence d’une « nouvelle sensibilité », la preuve que « l’humanitarisme des Lumières est à l’œuvre ». À l’auteur accompli de cette histoire des extrêmes et des excès, il faut accorder le droit d’en commettre quelques-uns. Mais après avoir suivi Alain de Monéys sur la via dolorosa de son village natal, on se demande si la véritable « énigme » de Hautefaye réside dans « cette tension entre l’horreur et la rationalité politique », comme le conclut Corbin, ou dans quelque domaine inaccessible même au plus interdisciplinaire des chercheurs contemporains. Étude irrésistible, Le Village des cannibales recrée un monde de rage contenue et de violence collective qui, vu de notre propre fin de siècle, ne paraît éloigné que dans le temps.   Cet article est paru dans la London Review of Books le 19 novembre 1992. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Village des cannibales de Un épouvantable forfait, Flammarion

Dans le magazine
BOOKS n°99

DOSSIER

La forêt et nous

Chemin de traverse

20 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Une certitude, des questions

Bestsellers

Le printemps malgré tout

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.