Un épouvantable forfait
par Michael Burns

Un épouvantable forfait

Le 16 août 1870, dans l’atmosphère avinée et festive d’une foire aux bestiaux, les hommes d’un bourg de Dordogne torturent et immolent Alain de Monéys, un jeune noble que la rumeur dit à la solde des Prussiens. Attisé par la peur qu’éprouve cette terre bonapartiste au crépuscule de l’Empire, ce moment de folie collective serait sans doute passé inaperçu un siècle plus tôt.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2012. Par Michael Burns
Dans ce livre très court sur un meurtre très long, Alain Corbin revient aux « paysans de [sa] jeunesse (paysans d’archive s’entend) ». Et il y revient avec une sensibilité inédite, modelée par des outils méthodologiques neufs. Écoutant « d’une oreille nouvelle » ses acteurs ruraux, il cerne l’« alchimie » d’un événement violent, le « dernier des massacres nés de la fureur paysanne » dans l’histoire de la France moderne. Comme Le Grand Massacre des chats, de Robert Darnton (1), Le Village des cannibales confirme à quel point l’anthropologie culturelle et l’étude du discours politique populaire sont devenues familières aux socio-historiens, dans le sillage de l’école des Annales. Qu’elle s’applique à l’écorchement d’un chat ou, comme chez Corbin, à l’assassinat sordide d’un aristocrate de province, cette histoire-là est construite sur le brouillage des genres et l’analyse approfondie du contexte. À la populace bestiale, aussi impénétrable qu’instinctive, chère à Taine, Zola et autres Le Bon, a succédé une ribambelle de Français mécontents dont les différentes cultures et les « mécanismes psychologiques » spécifiques sont intelligibles au chercheur pluridisciplinaire moderne. En décortiquant les actes de violence du 16 août 1870, Corbin cherche à analyser la « psychose collective » de la paysannerie. La petite commune de Hautefaye, au nord-est de la Dordogne, connut sous le second Empire une certaine prospérité : le prix du bétail augmentait, les zones de basse altitude continuaient à produire des châtaignes en abondance et toutes les petites mines et forges du Périgord n’avaient pas encore été victimes de la concentration industrielle qui verrait son apogée à la fin du siècle. Dans les années 1860, un tiers de la population parlait encore le patois, ne sachant ni lire ni écrire le français. Mais les villageois, toutes langues confondues, avaient pleinement conscience de ce que leur avait apporté l’Empire. Louis-Napoléon Bonaparte avait renversé la IIe République, et c’était bon débarras aux yeux des paysans, pour qui ce régime éphémère avait d’abord été synonyme de lourde imposition. Alors que la population d’autres bourgades rurales s’était élevée contre le coup d’État de 1851, les habitants de Hautefaye et des environs accueillirent le neveu comme ils se rappelaient avoir salué l’oncle. La mémoire sélective avait fait son œuvre : Waterloo était oublié, Napoléon avait défendu la France contre la menace prussienne. Soulignant l’importance des réseaux bonapartistes locaux et de la méfiance envers les républicains et les « Prussiens » (terme que les Périgourdins appliquaient aussi aux Français suspects), Corbin étudie également le violent héritage de l’Ancien Régime et des premiers temps de la Révolution. Dans l’ensemble du Sud-Ouest, nous rappelle-t-il, les paysans haïssaient depuis longtemps la noblesse. Les contes populaires, encore puissants en 1870, peignaient les aristocrates en êtres cupides et cruels – l’un de ces récits disait les châteaux de la région bâtis avec du « mortier de sang », le sang des paysans. Les prêtres n’étaient pas moins honnis. Même les dévots de Hautefaye craignaient les relations conspiratrices unissant le clergé à l’aristocratie. La peur est le leitmotiv de cette histoire, la peur et les rumeurs qui l’alimentent. « Échauffés » par la bourgeoisie rurale, qui cherchait à « canaliser les antagonismes sociaux » pour « les détourner de la richesse et de la possession de la terre », les paysans redoutaient un retour des aristocrates. Les brigands de 1789 étaient prêts à frapper de nouveau (davantage, disait-on) et un mouvement de panique né de cette résurgence de la Grande Peur (2) s’était emparé de la région lors des crises agraires qui accompagnèrent les révolutions de 1830 et, plus encore, de 1848. Les années d’opulence du second Empire avaient désamorcé la tension, mais la prospérité ne pouvait effacer la mémoire et, en août 1870, la prospérité semblait avoir fait son temps. Une pléiade de crises vint alors raviver les vieilles haines : six mois de sécheresse eurent un effet désastreux sur les récoltes, le bétail et les nerfs de la population ; les nouvelles de la guerre contre la Prusse, déclarée quelques semaines auparavant, étaient mauvaises, et les défaites de Wissembourg et Fröschwiller suscitèrent une véritable crise d’« espionnite » ; la conscription, ranimant le spectre des conflits antérieurs, menaçait de décimer la population mâle. Quand on apprit que l’empereur avait rejoint le front, dans l’Est, les paysans furent pris d’une panique digne d’une « nouvelle Grande Peur ». Le protecteur napoléonien et les avantages qu’il avait apportés au Périgord étaient en danger. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Corbin abandonne la toile de fond pour observer le devant de la scène, relatant avec un beau talent de conteur et un sens aigu de la dramaturgie l’« épouvantable forfait » qui allait transformer Hautefaye en symbole de sauvagerie aux yeux du « monde civilisé », celui des villes et des idées éclairées. Poussés par les rumeurs rassemblant « dans le réseau imaginaire d’un terrible complot le noble, le curé, le républicain et le Prussien » (les suspects habituels), les paysans réunis pour le marché déversèrent leur rage sur un malheureux jeune noble, Alain de Monéys. « Dans la région, on le dit avenant et généreux », précise Corbin, mais il a commis l’erreur d’arriver sur le foirail peu après son cousin méprisé, Camille de Maillard. Ce dernier, accusé par la foule d’avoir crié « vive la République », provocation suprême sur cette terre bonapartiste, courut se mettre à l’abri, aidé par ses bottes de cuir légères alors que les paysans à ses…
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